Inde : Narendra Modi face à la pandémie de Covid-19

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Inde : Narendra Modi face à la pandémie de Covid-19

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Le regard de l'autre | Un an après le début de la pandémie, l’Inde a basculé dans le cataclysme. Le virus ravage le pays. Avec un bilan sans doute beaucoup plus élevé que les chiffres officiels. Le Premier ministre Narendra Modi est en partie responsable de cette tragédie incontrôlable.

L'Inde a enregistré samedi une hausse moins forte des contaminations quotidiennes au nouveau coronavirus mais le nombre des décès est resté proche des 4 000 pour la journée. Et à Genève, le numéro un de l'OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus s'est inquiété de la situation dans le pays.

Le bilan officiel avancé est de 250 000 morts au total, avec un variant très agressif et des campagnes où les défunts sont enterrés ou parfois abandonnés dans les rivières, tandis que les malades se soignent avec des décoctions de plantes pour tout médicament. L'Inde, avec ses 1,4 milliard d'habitants, est le deuxième pays le plus infecté au monde après les États-Unis, avec près de 23 millions de cas détectés.

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Cela peut paraitre peu rapporté à la population. Sauf que le bilan réel est sans doute beaucoup plus élevé que ce chiffre officiel : peut-être 5 fois ou 10 fois plus de victimes. 

Le géant indien est le nouvel épicentre de la pandémie. Et le Premier ministre Narendra Modi est en partie à l'origine de ce drame. Pendant de longs mois, il a proclamé que son pays était un modèle dans la lutte contre le virus, et il a fermé les yeux sur les indices qui annonçaient le cataclysme.

La pandémie agit comme un révélateur sur la conception du pouvoir de Narendra Modi : un pouvoir nationaliste, religieux, centralisé, attentatoire aux libertés, cynique et dissimulateur.

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, économie, droit et psychologie et sociologie.

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La géographie

L’Inde c’est à la fois un géant démographique et un pays traversé par de grandes inégalités et de fortes divisions.

Avec 1 milliard 400 millions d’habitants, l’Inde s’apprête à supplanter la Chine et à devenir le pays plus peuplé au monde : 1/6ème de l’Humanité vit en Inde. Souvent dans la promiscuité en particulier dans les grandes villes. La densité de population est de 450, quatre fois supérieure à la France.

La société est structurée par les castes, cette division très hiérarchisée entre classes sociales.

Elle est aussi structurée par la religion, un paramètre important : 80% de la population est hindouiste, 14% est musulmane. Et on va le voir, Narendra Modi oppose souvent les uns aux autres.

Il y a également de grandes différences entre le Nord du pays, globalement pro Modi, et le Sud, plus critique.

Enfin, l’Inde possède, comme la Chine, une particularité : c’est le nombre très important de travailleurs migrants, de l’ordre de 100 millions, qui viennent des campagnes pour travailler dans les grandes villes : il y a 60 villes de plus d’un million d’habitants dans le pays. 

Et ces mouvements de population favorisent la propagation du virus.

L'Histoire

Après son indépendance en 1947, l’Inde a longtemps été dominée par le Parti du Congrès, le parti de la famille Nehru Gandhi.

Mais à partir des années 1990, l’opposition s’est structurée et le BJP, le Baratiya Janatah Party est progressivement devenu la force principale. Le BJP est le parti de Narendra Modi. Il se classe plutôt à droite et surtout il revendique un fort nationalisme hindouiste. Modi l’a conduit à la victoire en 2014 puis à nouveau en 2019, avec un succès très net.

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Mais ce qui était au début une alternance bienvenue en démocratie, s’est transformé depuis 2019 en autoritarisme personnalisé. L’état de droit s’est dégradé, la justice, la presse, les réseaux sociaux sont attaqués. Le droit du travail est remis en cause au profit de mesures de libéralisation commerciale, malgré les protestations des syndicats.

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Et surtout, Modi souffle sur les braises du nationalisme hindouiste, qui stigmatise et cherche à marginaliser les musulmans. Avec notamment une loi sur la citoyenneté, qui exclue les immigrés musulmans de la naturalisation.

L’Inde, comme le Brésil ou la Turquie, est devenue une forme d’autocratie, avec un pouvoir très centralisé.

Et lorsque l’Inde a été épargnée par la première vague du virus, en 2020, Modi s’est vu surpuissant, allant même jusqu’à affirmer devant l’ONU que l’Inde, par sa production de vaccin, allait sauver la planète. Aveuglé, il n’a pas vu venir la deuxième vague, le raz-de-marée.

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L'économie

La gestion politique de la pandémie en Inde est indissociable de deux paramètres économiques.

Le premier, c’est l’omniprésence de l’économie informelle dans le pays. Elle représente l’essentiel de l’activité, emploie près de 90% des habitants. 

Et lors de la première vague du virus en mars avril 2020, Narendra Modi a pris une décision radicale et brutale en quelques heures : on ferme. Confinement et restrictions immédiates. Conséquences en chaines : des dizaines de millions de personnes se sont retrouvées sans ressources. Et les travailleurs migrants se sont rués sur les routes pour rentrer dans leurs villages. Un exode massif. Le meilleur moyen de propager le virus. Ce confinement brutal, sans préavis, décidé par Modi en 2020 a donc laissé des traces et n’est pas nécessairement la bonne solution dans un pays comme l’Inde.

Le deuxième paramètre économique est que le reste du monde, l’Occident en particulier, a besoin de l’Inde. 

Pour des raisons géopolitiques, c’est un allié face à la puissance chinoise. Mais surtout c’est un débouché commercial, par exemple pour y vendre du matériel militaire : la France ne s’en prive pas.

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Et plus important encore, c’est la plus grande usine du monde de vaccins, et une fabrique à bon marché. La fabrique par exemple du sérum AstraZeneca.

Pendant de longs mois, début 2021, alors que la deuxième vague montait dans le pays avec un variant inquiétant, l’Inde a continué de privilégier l’exportation des vaccins plutôt que de vacciner sa propre population. 

Maintenant, les rôles sont inversés : c’est le reste du monde qui vient aider l’Inde plongée dans le cataclysme.

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Le droit

L’Inde est une république fédérale. Un peu comme les États-Unis ou l’Allemagne.

Elle compte 28 États qui disposent d’institutions propres et d’une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Le BJP, le parti de Modi, ne contrôle pleinement que 13 de ces 28 États.

Face à la pandémie, certains pouvoirs locaux ou régionaux se sont donc opposés à Narendra Modi. Un peu comme les gouverneurs de Californie ou de New York face à Donald Trump aux États-Unis. Par exemple, le ministre en chef de Delhi, Arwind Kejriwal, qui dirige un parti d’opposition, a décidé de lui-même d’imposer le couvre-feu dans la capitale au printemps 2021 face à la flambée de la pandémie. Et contre l’avis de Modi. Cette résistance de certains pouvoirs régionaux déplait souverainement au Premier ministre indien. 

Raison pour laquelle, toujours lors de ce printemps 2021, il a mobilisé toutes ses forces pour essayer de voir son parti l’emporter dans la région du Bengale-Occidental, au Nord Est du pays, la région de Calcutta.

Modi a même pris des risques inconsidérés en multipliant les meetings en pleine explosion de la pandémie. Il a échoué : là encore, la leader locale de l’opposition Mamata Banerjee l’a emporté largement. 

Comme aux États-Unis sous Trump, ce sont donc les pouvoirs régionaux qui ont permis ces derniers mois d’éviter que la catastrophe ne soit plus grave encore en Inde.

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La psychologie et sociologie

C’est le paramètre central.

Aujourd’hui âgé de 70 ans, Narendra Modi semble avoir basculé dans une vision totalement autocentrée. Il parait convaincu de devoir laisser une trace dans l’Histoire. Il s’est laissé pousser la barbe, se voit comme un gourou ou un prophète. 

Résultat : l’inaction et le déni pendant des mois, de janvier à avril 2021, alors que les courbes de contamination ne cessaient de monter. 

Le Premier ministre nationaliste a préféré parler d’autre chose, notamment de ces élections en cours dans la province du Bengale-Occidental.

Et puis aussi l’obscurantisme. Modi n’a interdit aucun rassemblement. Ni les grandes fêtes religieuses hindouistes de Holi puis de Kumb Mela, qui ont agi comme des super clusters avec des millions de personnes. Ni les meetings politiques, surtout ceux de son parti, souvent sans aucun respect des mesures de distanciation physique. 

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L’Inde de Modi, c’est également la dissimulation des chiffres. Plusieurs journalistes indiens ont constaté des écarts pouvant aller de 1 à 20 entre le nombre officiel de décès et le nombre de crémations. Le bilan réel du nombre des morts est donc certainement très supérieur au bilan officiel.

Enfin Modi, c’est un traitement politicien de la situation. L’an dernier, lors de la première vague, son parti hindouiste a montré du doigt les musulmans, présentés comme les responsables de la propagation du virus.

Et cette année, il a fallu une décision de justice de la Haute Cour de Delhi pour que le gouvernement se décide à faciliter l’approvisionnement en oxygène de la capitale, gouvernée par l’opposition.

Narendra Modi lors de sa première injection de vaccin contre le Covid-19 le 1er mars 2021 à New Delhi.
Narendra Modi lors de sa première injection de vaccin contre le Covid-19 le 1er mars 2021 à New Delhi.
© Maxppp - Capture d'écran d'un tweet du compte de Narendra Modi. EPA

Et puis Modi, comme Bolsonaro au Brésil, joue sur les divisions du pays. Il s’appuie en particulier sur les classes moyennes hindoues. Il utilise à son profit une forme de fatalisme présent dans de nombreux pans de la société, un fatalisme qui conduit à l’acceptation des ravages du virus. Et il flatte le nationalisme hindouiste contre le voisin musulman pakistanais. Le fait religieux est instrumentalisé. 

Comme pour Bolsonaro au Brésil, la pandémie est un révélateur : elle met en évidence le vrai visage de Narendra Modi, obscurantiste, manipulateur, cynique dans l’utilisation des lignes de fracture de la société indienne.

Mais comme l’opposition est fragmentée, Modi reste puissant. Et puis les prochaines élections n’ont lieu qu’en 2024. C’est très loin. D’ici là, ce dirigeant qui se voit donc comme un gourou, a tout le temps pour tourner la page de la pandémie.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos