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Indignés des places publiques : 5 ans d'un mouvement mondial

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Carte. Les Indignés espagnols fêtent 5 ans de contestation. Depuis l'élan initial du 15 mai 2011, des dizaines de places publiques dans le monde ont été occupées par des citoyens qui veulent réinventer la démocratie. Gezi, Maidan, Tahrir, Wall Street, République... Quel socle commun de ces mouvements ?

Circulez dans la carte, cliquez sur les points pour obtenir des précisions sur la nature du mouvement, sa localisation, le nombre de personnes concernées, sa durée... :

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Suite à une pré-histoire altermondialiste dans les années 2000, de nouvelles formes de démocratie se cherchent aux quatre coins du monde depuis 2011, vague quasi continue partout dans le monde, autour d'un point commun : une contestation populaire investit une place publique. A tel point que la place publique devient une litote : à Tahrir au Caire, Gezi à Istanbul, Maïdan à Kiev, l'emplacement désigne l'événement historique qui y a eu lieu. On le voir sur cette carte, cette défense de la démocratie est loin d'être l'apanage des pays occidentaux. Au contraire, de nombreuses villes européennes s'inspirent des foyers de révolte des pays arabes et "émergents" - du Brésil au Sénégal.

Quels dénominateurs communs nous ont permis de les rassembler, et, comme l'exprime Geoffrey Pleyers, sociologue au Collège d'Etudes Mondiales et à l'Université Catholique de Louvain, quelles "conditions nécessaires à l'émergence de tels mouvements" ? Au moins six éléments permettent de faire le lien entre ces mouvements, au-delà des contextes nationaux particuliers :

1- L'occupation d’une place publique

La conversion de la manifestation à l'occupation (d’une place) permet de recréer physiquement un espace public, sorte d'interface entre le foyer privé de l’individu et le pouvoir public de l’État, un lieu de contestation non violente et de résistance civique, ou la scène d'une vie politique quotidienne incarnée où l'on campe, on parle, on se rencontre.

2- La mobilisation de différentes couches de la société

Ces mouvements qui célèbrent le pluralisme dans le rassemblement sur une même place sont par définition des coalitions disparates qui mêlent générations, cultures politiques et revendications parfois opposées. Cette multitude de militantismes spécialisés ne cherche pas forcément à surmonter ces différences par une entité supérieure. L’absence de porte-paroles et de leaders en est symptomatique.

3- Le rôle d’Internet dans l’échange d’informations

Rendez-vous, messages et images des assemblées et de leur répression policière sont twittés, facebookés, YouTubés, périscopés... et mobilisent au-delà des cercles militants habituels. #GeneraciónIndignada, #onvautmieuxqueca, #YoSoy132 #Occupy... Internet et applications mobiles favorisent les connexions et la diffusion des pratiques et des valeurs de la révolte, et permet de développer les liens internationaux et les influences entre des mouvements qui se réfèrent les uns aux autres.

4- Des jeunes diplômés précaires

Une même "génération précaire" partage l'expérience collective d'une insertion difficile sur le marché du travail, malgré compétences, études et diplômes. Les réseaux "Jeunes désespérés", "Jeunes sans futur" ou étudiants jouent un rôle majeur dans les mouvements portugais, grecs, bulgares ou espagnol face aux plans d’austérité ou à la persistance de la crise économique.

5- Trois valeurs de proue : démocratie, dignité, justice sociale

Démocratie : Dénonciation d'une citoyenneté réprimée dans les régimes autoritaires (à Tunis, Barhein, Yemen, Gezi, Le Caire), ou qui se sent peu écoutée dans les "démocraties vides" occidentales (Occupy aux Etats-Unis, Les Indignés en Europe). Si tous les types de régimes (autoritaires, démocratiques, dictatoriaux) peuvent être concernés par les mouvements des places, un indicateur commun et facteur déterminant consiste en l'absence d’alternative proposée par les partis traditionnels au pouvoir.

Dignité : Nous refusons de "vivre dans un monde contrôlé par des forces incapables de donner la liberté et la dignité aux populations " (extrait du Manifeste de mai de Occupy global, 2012). L’indignation issue des frustrations sociales et économiques,  et du sentiment de ne pas être entendu se transforme en affirmation de la dignité.

Justice sociale : Implication massive dans des projets d’économie solidaire, des réseaux alimentaires alternatifs ou des systèmes de monnaies locales des Indignés d'Europe, revendication initiale des mouvements brésiliens, qui explosent avec la hausse du prix des transports publics à Sao Paulo et Puerto Alegre.

6 - Une organisation participative, horizontale

La volonté de maintenir une distance avec les partis et la politique institutionnelle, et le refus des leaders sont des caractéristiques partagées par ces mouvements des places. La reprise de codes d'expression (adhésion des manifestants à une prise de parole, rejet de propositions...) ou d'organisation des prises de parole en est le symptôme, circulant des Indignés espagnol à ceux des "Nuit debout" françaises.

A lire :

L'article de Geoffrey Pleyers et Marlies Glasius, "La résonance des « mouvements des places » : connexions, émotions, valeurs" revue Socio, n° 2, 2013

A écouter sur France Culture :

"Que reste-t-il du mouvement Occupy Wall Street ?", La Grande Table, à partir du livre de Noam Chomsky, "Occupy" (Editions de l'Herne, 2013), avec : François CUSSET, Sylvie LAURENT et Antonio CASILLI, 11 février 2013

"Un monde en crise (1/4) : "Occupy Wall Street"", Sur les Docks, un documentaire d'Alexandre Plank et Lionel Quantin

Et sur France Inter : "L'esprit de Gezi", Interception et documentaire pour le web de Catherine Monnet, 25 mai 2014