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Inédits de Céline : "Je n’ai pas souvenir d'une découverte aussi importante en littérature"

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Louis-Ferdinand Céline, photographié ici le 13 octobre 1951, n’a cessé jusqu’à sa mort de s’insurger contre le vol, à son domicile en 1944, des milliers de feuillets inédits qui viennent de réapparaître, dans des conditions mystérieuses.
Louis-Ferdinand Céline, photographié ici le 13 octobre 1951, n’a cessé jusqu’à sa mort de s’insurger contre le vol, à son domicile en 1944, des milliers de feuillets inédits qui viennent de réapparaître, dans des conditions mystérieuses.
© Getty - Keystone /Hulton Archive

Entretien. Pour Émile Brami, l’ancien libraire spécialiste de l’auteur de "Voyage au bout de la nuit", les milliers de feuillets qui refont surface, près de 80 ans après leur disparition, sont très prometteurs. Avec parmi les textes inédits "Casse-pipe", qu’il recherchait lui-même depuis des années.

C’est un événement majeur, dans le monde littéraire. Des milliers de feuillets inédits de Louis-Ferdinand Céline ont réapparu - révélation de Jérôme Dupuis dans le journal Le Monde - dans des conditions très mystérieuses. Céline n’a cessé de répéter jusqu’à sa mort qu’on les lui avait volés, dans son appartement de Montmartre, à Paris, en 1944, juste après sa fuite vers l’Allemagne nazie. Il évoquait notamment Casse-pipe, roman qui devait former une trilogie avec Voyage au bout de la Nuit et Mort à Crédit

Toutes les recherches pour retrouver ces précieux documents n’ont rien donné, jusqu’à la mort en novembre 2019 de sa veuve, l’ex-danseuse Lucette Destouches. Après sa disparition, un avocat spécialiste du monde de l’édition, Me Emmanuel Pierrat, est contacté par un ancien journaliste à Libération, Jean-Pierre Thibaudat, qui lui annonce détenir depuis quinze ans des milliers de pages, l’équivalent d’un mètre cube de papier, des feuillets manuscrits de Céline, qu’un lecteur de Libération lui avait remis, gracieusement, à condition de ne pas les rendre publics avant la mort de la veuve de Céline, afin de ne pas l’enrichir. Soit 600 feuillets de Casse-pipe, un roman inconnu intitulé Londres, 1 000 feuillets de Mort à Crédit et de nombreux autres documents.

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Les deux ayants droit de la veuve de Céline, après une séance en juin 2020 dans le cabinet de Me Pierrat, en présence de Jean-Pierre Thibaudat, décident, au début de cette année, de porter plainte pour recel de vol, sans que l’on sache comment les textes estimés à plusieurs millions d’euros ont refait surface. 

Jean-Pierre Thibaudat, interrogé sur son mystérieux donateur répond : secret des sources. Est-ce le descendant d’un des résistants soupçonnés d’avoir fait main basse sur le trésor ? Plusieurs pistes sont évoquées dans le journal Le Monde. 

Le spécialiste de Céline, l'ancien libraire et biographe de l'écrivain, Emile Brami, privilégie la piste d'Oscar Rosembly, un ancien comptable de l'auteur de Voyage au bout de la nuit.

Comme le manuscrit de “Voyage au bout de la nuit” vendu aux enchères en mai 2001, les feuillets de “Mort à Crédit” et de “Guignol’s Band” qui ont réapparu, près de 80 ans après leur disparition, sont des versions différentes des romans publiés.
Comme le manuscrit de “Voyage au bout de la nuit” vendu aux enchères en mai 2001, les feuillets de “Mort à Crédit” et de “Guignol’s Band” qui ont réapparu, près de 80 ans après leur disparition, sont des versions différentes des romans publiés.
© Getty - Patrick Durand / Sygma

Que représente cette découverte littéraire ? Est-elle majeure dans l’œuvre de Céline ? 

C'est une découverte majeure, sinon la découverte majeure de ces cent dernières années. Il y a eu quelques textes de Proust qui ont été retrouvés. Mais je n'ai pas souvenir d'une telle découverte en littérature, aussi importante. C'est tout à fait exceptionnel. Il y a deux textes inédits : Casse-pipe dont on ne connaissait qu'une centaine de pages, un livre supposé disparu mais qui était un livre de Céline attesté par une lettre à Denoël et la Légende du roi Krogold. Il y a aussi tout un tas de brouillons, une version intermédiaire de Mort à crédit, une version intermédiaire de Guignol’s Band.  il va falloir plusieurs années de travail de chercheurs, pour connaître intimement cette découverte absolument majeure. Il y a quelque vingt mille feuillets, c’est énorme ! 

Il y a aussi toute la genèse du travail de Céline, sa manière de rédiger qu'on connait, bien sûr, mais qui sera appliquée dans ce cas précis, à deux ou trois livres, plus un certain nombre de correspondances. Et entre autres semble-t-il une correspondance avec Brasillach, ce qui est très étonnant parce que les deux hommes se détestaient.  

Casse-pipe est un roman publié, inachevé, en 1948. Cela veut dire que la partie manquante a été retrouvée ? 

Je ne peux pas vous répondre de façon formelle là-dessus. Tout ce que j'ai pu voir, c'est une liste de ce qui a été rendu aux ayants droit. Je sais qu'il y a une importante partie de Casse-pipe. Est-elle complète ? Je n'en sais rien et je crois que même les gens qui les ont en main aujourd'hui ne le savent pas. C’est un tel volume qu'il va falloir travailler dessus très longuement, faire des comparaisons avec ce que nous connaissons déjà. Le travail d'expertise a été fait. On sait que c'est de la main de Céline. Mais on ignore le contenu précis de cette énorme masse de documents. Il est impossible de répondre à cette question de manière sérieuse aujourd’hui. Il faut savoir aussi que les manuscrits de Céline correspondent très rarement à ce qui a été publié. Il faisait toujours, avec sa secrétaire Marie Canavaggia, un travail de relecture et de correction. On ne pourra donc pas dire : "C'est le manuscrit qu'aurait voulu publier Céline". Mais c'est en même temps le manuscrit d'un roman disparu pour les trois-quarts. Ce serait donc quelque chose d'extraordinaire. Je pense que les documents vont être confiés à des spécialistes de Céline, des universitaires, des spécialistes de l'écriture déjà, parce que l'écriture de Céline est difficile à déchiffrer. Souvent, il y a des mots illisibles. Je pense que les documents seront confiés à ceux qui ont travaillé pour les quatre volumes et la correspondance en Pléiade. On saura alors s'il s'agit d'une version intermédiaire, d'une version définitive pour chacun des ouvrages.

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Il y a aussi parmi les inédits, selon le journal Le Monde, un roman inconnu, un manuscrit de plus de 1 000 feuillets intitulé Londres. Comment peut-il s’inscrire selon vous dans l’œuvre de Céline ? 

Lorsque Céline écrit Voyage au bout de la nuit, il compte mettre une partie qui s'appellera Londres. Ça, c'est dans la correspondance. Il le dit à plusieurs correspondants. Quand il est en cours d'achèvement de Voyage au bout de la nuit, il se rend compte que le volume va déjà être très, très important et il dit dans une lettre que Londres fera un volume à part. Mais rien n’est jamais ressorti à ce propos. C'était une espèce de légende. Si aujourd'hui Londres existe, c'est absolument formidable, parce qu’on aurait alors toute la continuité des romans autobiographiques de Céline. Il est probable aussi que Londres ait servi de matrice à Guignol’s Band, puisque Guignol’s Band se déroule à Londres. Dans ce cas-là, il sera très intéressant de voir les différences entre le Londres qui vient de ressurgir et Guignol’s Band.  

Personnage central dans la réapparition tardive des milliers de feuillets inédits de Céline : sa veuve, l’ancienne danseuse Lucette Destouches qui se trouve dans sa maison de Meudon, dans cette photo prise le 21 février 1969.
Personnage central dans la réapparition tardive des milliers de feuillets inédits de Céline : sa veuve, l’ancienne danseuse Lucette Destouches qui se trouve dans sa maison de Meudon, dans cette photo prise le 21 février 1969.
© Getty - Gamma / Keystone

Comment analysez-vous les conditions très mystérieuses de sortie au grand jour de tous ces précieux documents ? 

Il faut d’abord tirer son chapeau à une personne : Jean-Pierre Thibaudat. Il a eu les manuscrits entre les mains, il les a conservés, il ne les a pas dispersés comme il aurait pu et gagner beaucoup d'argent. Il a donc fait un travail de conservation absolument remarquable. Mais la manière dont il dit être entré en possession de ces manuscrits ne me convainc pas du tout. Il affirme les avoir reçus d'une famille de résistants de gauche qui les auraient détenus après une perquisition faite chez Céline et qui n'a pas voulu les faire ressortir parce qu’ils ne voulaient pas que cet écrivain fasciste soit de nouveau mis en avant dans l'actualité et que sa veuve, Lucette Destouches, en profite, avant sa mort. Moi, je suis au courant de cette histoire depuis un an, mais il fallait garder le secret. Cette histoire suppose que ces résistants aient pénétré dans l'appartement de Céline, dans un laps de temps très défini, entre le moment où il quitte Paris, le 17 juin 1944, et le moment de la libération de Paris, à la fin du mois d'août 1944. Cette perquisition aurait donc été faite quelques semaines ou quelques jours après son départ. Pour moi, c'est absolument impossible. Pourquoi ? Parce que là où vit Céline sur la butte Montmartre, c'est un petit village où tout le monde se connaît, résistants et collabos. Ce petit monde-là vit ensemble. Pour l'anecdote, il y a aussi une concierge dans l'immeuble de Céline. Une perquisition, sans que personne n'en ait connaissance, sans que personne n'en parle jamais, me semble tout à fait improbable.   

Cette perquisition mystérieuse se serait déroulée sans que personne ne le voit, à un moment très difficile pour perquisitionner un collaborateur aussi important que Céline parce que la libération de Paris n'a pas eu lieu. Une telle perquisition, dans le secret le plus absolu, me semble absolument incroyable. Et on se demande bien pourquoi les possibles auteurs de cette perquisition se seraient emparés des documents de Céline. Cela n'a aucun intérêt pour eux, d'autant plus qu'ils sont présentés comme des gens de gauche, de conditions relativement modestes. Ils n'ont pas de raison de savoir que c'est important, que cela vaut de l'argent. Et c'est très volumineux en plus. C’est de l'ordre du mètre cube. On part difficilement avec plusieurs centaines de kilos de documents à la fin d'une perquisition, sans que personne dans le quartier ne se rende compte de rien. Moi, je n'y crois pas.  

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Qui a donc pu s’emparer selon vous des manuscrits ? 

On connaît la perquisition faite par Oscar Rosembly. Elle est établie et documentée. Et Céline a accusé nommément cet homme. Oscar Rosembly, ce personnage très particulier était un proche du peintre Gen Paul, ami intime de Céline, et ils habitaient tous les trois dans le même quartier. À cause de son nom, tout le monde croit qu'il est juif, ce qu’il n’est pas. Il appartient à une famille juive qui est arrivée en France au XVIIe  siècle et qui s'est très rapidement convertie au catholicisme. Et c'est quand même un archétype antisémite , Céline, pensant qu'il est juif  lui fait faire sa comptabilité !... Lorsqu'il y avait des rafles ou bien des patrouilles allemandes dans la butte Montmartre, Oscar Rosembly montait au quatrième étage chez Céline pour se cacher. Cultivé, Oscar Rosembly a été assistant parlementaire d'un ministre. Il sait, lui, la valeur de ce qu'il y a chez Céline. Il sait qu'un manuscrit de Céline est quelque chose de très important, même si à l'époque, cela n'a pas la valeur d'aujourd'hui. Il sait que littérairement, c'est quelque chose de très important. Il faut savoir aussi que lorsque Céline dit quelque chose, c'est toujours exagéré, mais qu’il y a toujours, sans exception, un fond de vérité. Donc, si Céline dit que c'est Oscar Rosembly qui l’a volé, on peut être à peu près certain que c’est lui. Il faut noter aussi qu’Oscar Rosembly a été arrêté après la Libération pour avoir mené des perquisitions chez d'autres collabos notoires, Robert Le Vigan par exemple. Il a été arrêté et jugé pour s’être largement servi, plutôt que de faire simplement des vérifications pour la Résistance. 

Lorsque je me suis mis à la recherche de Casse-pipe, j'ai donc suivi la piste Rosembly. En 1997, je suis remonté jusqu'à sa fille qui m'a dit qu'elle avait effectivement des documents, que son père avait une petite maison dans le maquis corse, dans laquelle il avait entreposé ses archives, et qu’il y avait beaucoup, beaucoup de choses sur Céline. Pendant deux ans, nous avons beaucoup échangé par téléphone, mais je ne l’ai jamais vue. J’espérais à travers elle récupérer Casse-Pipe, mais son intérêt à elle, j’ai fini par le comprendre, était que cela dure le plus longtemps possible. Tant qu’elle ne me donnait pas les documents, j’étais là à tirer la langue, à parler avec elle, à accepter tout ce qu’elle me demandait. Au bout d’une certain temps, je me suis rendu compte que je n’obtiendrais jamais rien et j’ai proposé au journaliste Jérôme Dupuis du journal Le Monde de prendre la suite de cette piste. Jérôme Dupuis est le seul à l’avoir rencontrée, une fois à Paris. Mais cela s’est passé exactement comme pour moi. Elle l’a fait lanterner, lanterner, et lui aussi a fini par abandonner. La mort de Lucette Destouches en 2019 puis celle de la fille d’Oscar Rosembly l’an dernier, a permis, je pense, à Jean-Pierre Thibaudat de ressortir les manuscrits.  

À réécouter : Un génie monstrueux
1h 49

Question cruciale aujourd'hui : que vont devenir tous les inédits ? 

Ils ont été réintégrés à la succession de Mme Destouches et cela représente beaucoup, beaucoup d'argent. Un manuscrit complet et inédit pour les trois quarts de Casse-pipe, en vente publique, pourrait intéresser une université américaine et atteindre deux ou trois millions d'euros ! La version vraisemblablement intermédiaire de Mort à Crédit va être donnée à la BNF. Les héritiers vont faire une dation pour cet ouvrage et devraient conserver le reste, en vue de publications par Gallimard, l'éditeur historique de Céline. Je pense qu'il y aura un volume de Pléiade en plus, avec les inédits. Cela va combler un trou dont on n'était pas sûr qu'il serait un jour comblé et donner évidemment un regard différent sur l'œuvre de Céline. Il y a Casse-Pipe qui pourrait être, selon ce que disait Céline, l’équivalent de Voyage au bout de la nuit et de Mort à Crédit, mais aussi la Légende du roi Krogold. L'éditeur Denoël avait refusé ce livre pour son écriture très chantournée évoquant les grandes sagas du Moyen Âge, pas dans la lignée, pas dans la manière d'écrire habituelle de Céline. Il estimait que ce n’était pas ce qu’attendaient les lecteurs après Voyage au bout de la nuit. Mais Céline a toujours dit que Krogold était son vrai plaisir d'écriture.  

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