Publicité

Inédits de Céline : "Mon rêve, ce serait une édition de Casse-pipe dès l’année prochaine"

Par
Un des quelque 6 000 feuillets de Céline qui viennent de refaire surface, photographié le 10 août 2021.
Un des quelque 6 000 feuillets de Céline qui viennent de refaire surface, photographié le 10 août 2021.
© AFP - Nicolas Bove

Entretien. Antoine Gallimard, le patron de la maison d'édition historique de Céline, entend bien publier en exclusivité les feuillets qui ont ressurgi, 77 ans après leur disparition. Il espère aller vite, entamer le travail, juste après les premières discussions avec les ayants droit, début septembre.

Antoine Gallimard n’a pas tardé à réagir, après l’annonce le 4 août par le journal Le Monde de la réapparition dans des conditions mystérieuses de très nombreux manuscrits de Louis-Ferdinand Céline. Ces manuscrits, comme l’auteur de Voyage au bout de la nuit ne cessait de le répéter, avaient finalement bien été volés à son domicile de Montmartre, en 1944, après sa fuite vers l’Allemagne : quelque 6 000 feuillets dont 600 inédits du roman inachevé Casse-pipe que détenait secrètement un ancien journaliste de Libération, Jean-Pierre Thibaudat. Les précieux documents transmis, il y a une quinzaine d’années, selon lui, par une famille de résistants de gauche, sont désormais entre les mains de Me François Gibault et Véronique Robert-Chovin, les deux ayants droit de Lucette Destouches, la veuve de Céline. 

Antoine Gallimard assure aujourd'hui qu’un accord avait été conclu avec elle, avant sa mort en 2019, pour une publication des textes inédits, quand ils ressurgiraient. 

Publicité
 Antoine Gallimard, président de la maison d'édition historique de Céline, le 30 janvier 2019.
Antoine Gallimard, président de la maison d'édition historique de Céline, le 30 janvier 2019.
© AFP - Joël Saget

Quelle a été votre réaction, en apprenant la réapparition des manuscrits, des quelque 6 000 feuillets disparus de Céline ?

Comme beaucoup, j'ai été extrêmement surpris. On ne s'attendait pas à une telle révélation. J'ai bien connu Lucette Destouches. Je l'ai vue pendant des années et des années et elle m'expliquait qu'on avait volé ces manuscrits quand Céline a quitté son appartement de la rue Girardon, précipitamment pour l'Allemagne, en juin 1944. Ils voulaient en fait récupérer des choses personnelles, je crois même un petit trésor qu'il avait en Allemagne. Et dans la précipitation, il n'a pas pu emporter ces différents manuscrits qui prenaient beaucoup de place, parce que Céline écrivait sur des grands feuillets. Il n'a donc pas eu le temps d'emporter tous ces feuillets. Mais c'était devenu une sorte de mythe et moi-même, je n'y croyais pas. Tout ça, c'était un peu de la mythologie célinienne. J'ai donc été à la fois stupéfait et très heureux d'apprendre qu'effectivement ces manuscrits étaient bien là et qu'on a fini par les retrouver. C'est une très belle surprise parce qu'en fait pour moi, cette œuvre est une œuvre essentielle. Céline considérait que ces monuments font partie d'un ensemble. Et ce qui l'intéressait, c'était vraiment l'ensemble, pas simplement Voyage au bout de la nuit. C'était vraiment toute une continuité jusqu'à Féerie pour une autre fois. Je suis donc à la fois très heureux comme éditeur et un peu gêné parce que finalement, personne ne croyait vraiment à ces manuscrits. On pensait que c'était de l'ordre du mythe. On pensait que Céline exagérait. On finissait par douter de l'existence de ces manuscrits à la fin. Mais voilà, je pense qu'on est nombreux à s'être trompé. Ils ont bien été volés !

Ce qui nous intéresse maintenant, c'est de voir comment on va procéder, parce que c'est un grand chambardement. Notre édition, c'est d'abord la Pléiade, avant les grands formats, parce que la Pléiade est un ensemble que Céline voulait absolument. Il l'avait demandé à mon grand-père, à cor et à cri. On a fini par lui accorder. Mais malheureusement, c'est sorti un an après sa disparition. Il n'a pas pu en profiter. Et là, ces textes qui viennent d'être retrouvés, c'est quand même un beau trésor. C'est toute la période londonienne qui est concernée.

9 min

Quels sont les textes les plus alléchants ? Ceux qui suscitent pour vous le plus d'enthousiasme ? 

Il y a un roman autour de Londres où Céline s'est fait beaucoup d'amis, dans un milieu interlope, avec pour titre La Guerre. Il y a Casse-pipe dont, je vous le rappelle, on n'a publié qu'un petit fragment. Il y a un texte qui s'appelle Londres, couvrant son séjour londonien qui était très important pour lui en 1915, un texte qui a un lien avec Le Pont de Londres qui s'intitule Guignol's band II aujourd'hui. Il y aussi un roman moyenâgeux, La Volonté du roi Krogold, qui avait été refusé par l'éditeur Denoël et puis le manuscrit complet de Mort à crédit. C'est tout un ensemble. Et cela nous concerne surtout au niveau de la Pléiade, le tome III qui est celui de Casse-pipe dont on n'a publié que le quart, du vivant de Céline qui avait donné son accord. Et pour moi, Casse-pipe est un texte très important. Tout le monde connaît Voyage au bout de la nuit. Mais à mon avis, Casse-pipe est dans la matrice de l'œuvre, parce qu'il y a tout son style et en même temps, tous les personnages un peu glauques, un peu sombres qu'il a connus à Londres et tout le ressentiment de la guerre. Je crois que l'on va être très nombreux à vouloir découvrir la pièce manquante. Je suis ravi et je suis content de savoir déjà que ces manuscrits sont à l'abri, grâce aux ayants droit, Véronique Robert-Chovin et François Gibault. C'est une sécurité. Tous ces manuscrits qui avaient disparu, ils sont là aujourd'hui. On sait qu'on va ouvrir la caverne d'Ali Baba, qu'on va découvrir des trésors. 

La maison Gallimard est l'éditeur historique de Céline, depuis 1951. Et vous souhaitez qu'elle le reste ?

Et comment ! D'autant qu'il y a quelques années, un accord avait été passé à la succession de Céline, avec Lucette Destouches. Il y avait eu une forme de rémunération pour elle, pour qu'elle puisse bien gagner sa vie, tranquillement. Et au risque de décevoir mes confrères, elle nous avait accordé un droit de préférence sur les inédits. Même si Céline sera un jour dans le domaine public, il y a en plus pour nous une continuité. Moi, personnellement, je m'étais occupé des Cahiers Céline. J'étais heureux de publier aussi un volume en Pléiade de toutes les correspondances. Nous avons publié récemment les Carnets de prison... il y a quand même tout un ensemble dans la maison Gallimard qui couvre l'œuvre, l'œuvre en général. Pour Céline, c'est un tout, comme pour Proust d'ailleurs, avec A la recherche du temps perdu. C'est pareil. Pour nous, c'est comme découvrir la face cachée de la Lune. 

Et c'était le souhait du reste de Céline, malgré ses relations houleuses avec Gaston Gallimard : Il souhaitait que son œuvre soit un ensemble, qu'on puisse lire aussi bien Guignol's band que "la trilogie allemande" et Mort à crédit. Sa veuve Lucette Destouches me disait qu'il était très malheureux qu'on lui ait volé ses textes et qu'il ne se sentait plus le courage, ni l'énergie de réécrire tout ce qu'il avait fait. Ce sont en effet des milliers de pages qui se découvrent à nous ! C'est une formidable trouvaille pour les céliniens. On touche là au cœur même d'une œuvre extrêmement contemporaine. 

Où en sont vos contacts avec les ayants droit, Véronique Robert-Chovin et Me François Gibault ?

François Gibault, je le connais depuis longtemps puisque je suis toujours son correspondant pour étudier l'œuvre, le mettre au courant sur les cessions de droit, les possibilités de cessions à l'étranger. J'ai publié François Gibault et un livre aussi de Véronique Robert-Chovin, un livre de ses souvenirs de Lucette Destouches qui lui donnait des cours de danse. 

Nos relations sont très bonnes. Je dois les voir dans quinze jours. J'ai rendez-vous avec eux tout début septembre pour justement prendre connaissance des textes. À propos du manuscrit complet de Mort à crédit, il me tarde notamment de savoir si notre édition est différente. Il y aura des urgences mais je pense qu'il faudra aussi qu'on prenne notre temps. Pour nous, c'est important de voir si on doit ou pas réorganiser les publications et les priorités qu'il faut donner. Et pour cela, il y a autour de nous d'excellents céliniens dont Henri Godard qui a été un des maitres d'œuvre de la Pléiade.

Avez-vous déjà une idée pour "Casse-pipe" et un projet de nouveau volume dans la collection de la Pléiade ?

Compte tenu de sa richesse et de son importance, Casse-pipe mérite complètement d'avoir une édition à part entière qui soit dans un format traditionnel, dans la collection qu'on appelle la "Collection Blanche". Casse-pipe mérite largement d'avoir une édition propre, en dehors de la Pléiade. Si en plus, on dispose des trois quarts du texte, c'est comme une quasi nouveauté. Et puis il y a Londres qui couvre tout le séjour londonien de 1915 de Céline_._ Cela peut être passionnant, avec beaucoup de personnages réels qui ont ensuite intégré l'œuvre de Céline. Je pense que ce récit mérite vraiment aussi une première place. Et du côté de la Pléiade, le travail est toujours un peu plus lent. Cela suivra ensuite. 

Je souhaite qu'on se mettre d'accord avec les deux ayants droit pour aller le plus vite possible et démarrer le plus tôt possible, dès le mois de septembre, pour l'édition déjà de Casse-pipe. En trouvant la bonne formule pour faire un appareil critique léger, afin d'expliquer l'importance de ce texte-là, dans la genèse de l'œuvre de Céline. Mon rêve, ce serait de le publier dès l'année prochaine.