Infantile, barbare et femelle indomptable : nos préjugés sur la foule ramènent au XIXe siècle

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Infantile, barbare et femelle indomptable : nos préjugés sur la foule ramènent au XIXe siècle

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L'insurrection à la française parodiée dans un film muet britannique de 1929, "The Triumph of the Scarlet Pimpernel"
L'insurrection à la française parodiée dans un film muet britannique de 1929, "The Triumph of the Scarlet Pimpernel"
© Getty - T. Hayes Hunter via London Express

La rumeur de l'attaque d'un hôpital parisien le 1er mai met en lumière l'héritage de Gustave Le Bon, du massacre de Charonne au traitement des "gilets jaunes". 125 ans après l'improbable "Psychologie des foules", cette idée de la foule, péril hirsute et menaçant, dévoile aussi un mépris de classe.

Spectaculaire et aberrante, la nouvelle tournait en boucle au lendemain du défilé du 1er mai : des manifestants, tour à tour présentés comme “casseurs”, “gilets jaunes” ou “black blocs”, avaient “attaqué” l’hôpital parisien de La Pitié Salpétrière, dans le XIIIe arrondissement, à deux pas du terminus du cortège, qui devait s’égailler place d’Italie. C’est le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner qui avait utilisé le terme “attaqué”, bientôt démenti par plusieurs enquêtes de fact-checking démontrant que l’hypothèse d’une “attaque” par une horde de casseurs décidés à s’en prendre à un hôpital relevait davantage de la rumeur

Vingt-quatre heures après le défilé, les enquêtes convergeaient toutes vers un même scénario : celui d’une foule nassée, prise en étau entre deux cordons de CRS de part et d’autre du boulevard de l’Hôpital, qui aurait franchi les grilles de la Pitié Salpétrière sous les gaz lacrymogènes. Et sans mettre à sac les services hospitaliers, comme le montre, parmi d’autres, cette vidéo filmée depuis un service de réanimation par Nejeh Ben Farhat, qui y travaille. Oui, un manifestant a bien tenté de forcer le passage - vite repoussé par le personnel ; oui aussi, un homme avait bien été vu ( jusque dans Le Parisien), tentant de briser une vitre du bâtiment côté rue, avant que plusieurs manifestants ne s’interposent. Mais non, la cohue qu'on distingue sur les images de la cour de l'hôpital ne permet pas de spéculer sur une attaque destinée à saccager la Pitié Salpétrière.

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Vendredi 3 mai au matin, sur France Info, Valérie Pécresse (LR) s'en prenait pourtant à "la culture de l'excuse", dénonçant ce "mouvement de foule" au nom du "parti de l'ordre" : "Qu'est-ce qu'on en sait des dégradations qu'ils auraient pu commettre ?" Car derrière la foule en mouvement, niche l'idée d'un risque. C'est ce danger, et sa charge éruptive et violente, qui distingue la foule du peuple dans le discours collectif - un peu comme on trie les torchons des serviettes (les uns sont grossiers, les autres raffinés et légitimes). Et si l’idée d’une “attaque” aussi violente et aussi aberrante que celle d’un service de réanimation à l'hôpital a pris si facilement, c’est bien parce qu’elle charrie une représentation de la foule qui nous façonne collectivement : celle d’une masse incontrôlable et dangereuse. Une nuée dont il faudrait se prémunir.

1848 et la Commune : la foule, cette armée dégénérée

Depuis six mois que les manifestations se succèdent en France, cette vision de la foule comme un corps organique incandescent, presque un ennemi intérieur, a été largement réactivée. Elle interroge sur l’histoire de cette perception, et aussi sur la nature des foules qu’on regarde ainsi de biais. Saviez-vous qu’il existe en ligne un dictionnaire de synonymes (de qualité assez médiocre) pour qui le substantif “masse” est certes un équivalent de “foule”, “agrégat”, “assemblage”, “armée”, “batelée”... mais aussi de “populace” et même de “populo” ?

Ceci ne trahit pas seulement une lecture un peu légère de la langue française. Mais aussi une vision idéologique qui a les deux pieds enracinés dans le XIXe siècle, en littérature comme en sciences humaines. C’est en effet à l’issue de la Commune de Paris que s’impose cette image opportune pour discréditer les aspirations à la démocratie sociale, comme le montrait dès 1981 l’historienne américaine dix-neuviémiste Susanna Barrows dans un livre important, Miroirs déformants (en français neuf ans plus tard, chez Aubier). Ce livre tisse l’histoire d’une psychose qui obsède les classes dirigeantes tout au long de la IIIe République en France. En fait, un imaginaire irrigué par un mépris de classe et une hantise de mondes populaires mal connus, qui cherche à s’étayer par de la littérature qui passe pour scientifique.

Pourquoi en ce XIXe siècle finissant ? Parce que la Commune est venue revigorer des clivages ensevelis dans le souvenir de la Révolution de 1848 ou de 1789, mobilisant des foules populaires et armées dans les rues. Mais aussi parce qu’en ce milieu des années 1880, les ouvriers s’éveillent à la grève moderne, que les idées anarchistes sont plus audibles depuis les événements de Haymarket à Chicago en 1886 (huit morts dans une manifestation pour la journée de 8 heures), et parce que des mouvements socialistes ou syndicalistes commencent à s’organiser.

Plusieurs titres nous restent de cette fin du XIXe siècle. Ils sont signés par exemple

  • Gabriel Tarde (qui passe pour le fondateur de la criminologie et s’opposera en bien des occasions à Emile Durkheim alors que la sociologie en France n’en est qu’aux fondations) 
  • ou Henry Fournial (un médecin des armées coloniales qui publie en 1892 Essai sur la psychologie des foules, accessible depuis le site de la BNF). 

La foule, microbe des civilisations vermoulues pour Le Bon

Mais parmi les ouvrages de cette époque où l’étude de la foule atteint des sommets inédits, Psychologie des foules, de Gustave Le Bon, a gardé une place à part depuis sa toute première parution, en 1895. C’est un best seller avant la lettre. Pas moins de quinze éditions parues en moins d’un quart de siècle, un véritable succès de librairie mondial, traduit en dix-sept langues. En 1939, le livre n’existe pas depuis cinquante ans qu’il en est déjà à sa quarante-et-unième édition. Il a depuis été traduit en dix-sept langues et, sur leur site, les éditions académiques Puf écrivent ceci :

Les idées exposées dans cet ouvrage, publié en 1895, semblèrent alors fort paradoxales. Ce texte est devenu un classique, traduit dans de nombreuses langues, dont la lecture et l’étude sont toujours d’actualité et font partie de la formation de toutes les nouvelles générations de jeunes sociologues.

Un classique étudié dans toutes les facs de sciences sociales ? C’est peut-être aller un peu vite en besogne : si les médias le citent régulièrement (sans vraiment l’avoir lu ?) Le Bon est un auteur très contesté, et sa notoriété tient beaucoup du malentendu. Comme Classes laborieuses, classes dangereuses de l’historien Louis Chevalier en 1958, souvent cité à contre-emploi (et peut-être peu lu aussi dans le fond), le livre de Gustave Le Bon fait souvent l’objet d’un mésusage tant les universitaires ont démonté depuis longtemps maintenant ce qui s'y écrit. 

Graphomane notoire dont la bibliographie tient d'un coq-à-l’âne fantaisiste, l’auteur a braconné impunément chez ses contemporains, et sa vision de la foule raconte aussi la perception de toute une époque. Mais il a aussi écrit beaucoup d’aberrations, brassant syllogismes et procès d’intention, assignations et insinuations, explications naturalisantes et tautologies. Encore sur le site des Puf, on trouve par exemple cet extrait :

Les civilisations ont été créées et guidées jusqu’ici par une petite aristocratie intellectuelle, jamais par les foules. Ces dernières n’ont de puissance que pour détruire. Leur domination représente toujours une phase de désordre. Une civilisation implique des règles fixes, une discipline, le passage de l’instinctif au rationnel, la prévoyance de l’avenir, un degré élevé de culture, conditions totalement inaccessibles aux foules, abandonnées à elles-mêmes. Par leur puissance uniquement destructive, elles agissent comme des microbes qui activent la dissolution des corps débilités ou des cadavres. Quand l’édifice d’une civilisation est vermoulu, les foules en amènent l’écroulement. C’est alors qu’apparaît leur rôle. Pour un instant, la force aveugle du nombre devient la seule philosophie de l’histoire.

Psychologie des foules est ainsi un petit livre d'à peine 132 pages au service dévoué d’un même fantasme : celui de la dangerosité de la foule. Dans le fond, la thèse développée par Le Bon ne doit pas grand chose à la médecine ou aux toutes jeunes notions de sciences sociales qu’il mobilise. Mais ces disciplines lui autorisent une autorité et un vernis scientifique. En fait, une sorte cache-sexe académique, lui permettant de camoufler d'authentiques préjugés de classe, comme lorsqu’il écrit par exemple :

L'avènement des classes populaires à la vie politique, leur transformation progressive en classes dirigeantes est un des traits les plus saillants de notre époque de transition [...]. La connaissance de la psychologie des foules constitue la ressource de l'homme d'État qui veut, non pas les gouverner... mais tout au moins ne pas être complètement gouverné par elles.

Pour étayer sa démonstration, Le Bon remet en circulation bon nombre de métaphores que ses contemporains pouvaient déjà prêter à la foule et poursuit :

Les foules n'ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l’erreur, si l’erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.

Mowgli du bitume, la foule infantile et sauvage

Cette foule est par exemple un enfant incontrôlable, un genre Mowgli du bitume. Mi-humaine, mi-sauvage mais presque toujours immature, la foule se dévoile ici dans une filiation très explicite aux moralistes des Lumières. Jean-Jacques Rousseau, par exemple, distinguait ainsi la multitude du peuple, en jouant l'individu contre les groupes ou les hordes pour faire émerger "le peuple".

Infantile, la foule est vulgaire aussi, comme chez Tocqueville qui écrivait déjà, en 1840 :

Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme.

Vulgaire et anonyme ou vulgaire parce qu’anonyme ? Le Bon écrivait : “La foule étant anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entièrement.” Pis : la foule, cette enfant, étant influençable, elle est un haut lieu de contagion où le libre-arbitre bat en retraite, écrit encore Le Bon, en fait largement nourri par Hippolyte Taine et ses Origines de la France contemporaine rédigées après la Commune de Paris.

En commun, les deux hommes partagent ici, comme avec bon nombre de leurs contemporains, un même paradigme : celui d’une hypnose collective, capable de transformer quiconque en un écervelé violent comme par infusion. Cette idée hypnotique avait commencé à s’épanouir dès le début du XIXe siècle, quand les historiens hisseront progressivement la foule comme objet digne d’étude. Elle semble n’avoir pas complètement périmé : cette image d’une masse mal définie, brouillonne et influençable, innerve encore bon nombre des représentations de la foule que révèle la couverture du mouvement des “gilets jaunes” depuis l’automne 2018. C’est lié en partie à l’éclatement d’un mouvement aux contours flous, mais aussi à l’absence de porte-paroles structurés dont on se figure qu’ils auraient comme premier mérite de canaliser cette foule décrite livrée à elle-même. Et on pense à Le Bon qui écrivait en 1895 :

La foule n'étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l'orateur qui veut séduire doit abuser des affirmations violentes. [...] Connaître l'art d'impressionner l'imagination des foules c'est connaître l'art de les gouverner.

Ainsi, on peut distinguer du Gustave Le Bon dans ce qui s'écrit, se dit, se dissémine un peu partout 123 ans après Psychologie des foules. Par exemple lorsqu’il s’agit du niveau de violence des affrontements avec la police - Le Bon n’écrivait-il pas que “les foules n'ont de puissance que pour détruire” ? Ou encore, lorsqu’on naturalise ce mouvement de protestation comme un corps homogène... quitte à prendre la partie pour le tout. On sait bien, par exemple depuis Michèle Perrot et Les Ouvriers en grève, que ce n’est pas parce qu’une grève tourne mal, comme à Decazeville en 1886 où un patron est défenestré, qu’on peut affirmer sans ciller que les mobilisations ouvrières sont par essence violentes. Mais quand quelques dizaines de “gilets jaunes” profèrent un tombereau d’insanités antisémites envers Alain Finkielkraut ou Ingrid Levavasseur, quand un “gilet jaune” parmi les plus médiatiques s’allie à Florian Philippot pour les élections européennes, c'est tout un mouvement hétéroclite qu'on cantonne à l'extrême-droite.

Parce qu’ils procèdent par assignation et par assimilation, tous ces exemples (parmi d’autres) réactivent à leur manière Le Bon et sa méfiance envers ce qu’il nomme “l’âme collective” des “foules psychologiques” :

Elles [les foules] vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme tout de suite en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie... devient aussitôt une haine féroce.

Populace rime avec salace

A cette métaphore de l’enfant au cerveau hirsute et à l’éthique mal dégrossie, se surimprime une autre image : celle d’une foule qui ne serait plus maîtresse d’elle-même (et de ses pulsions). Fin XIXe, avec Le Bon, s’installent deux visions supplémentaires :

  • celle de la “foule femelle”, impulsive, hystérique, encore plus menaçante depuis que les femmes se font “suffragettes” (en Angleterre, d’abord) ou “pétroleuses” incendiaires (durant la Commune)
  • celle de la horde alcoolisée au comportement erratique

Parce qu’elle est euphorisante avec ses “excitants”, écrit Le Bon, la foule prodiguerait ainsi au quidam “une puissance invicible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément refrénés". Débauche, alcool et luxure au pays de la révolution ? Le 18 novembre au matin, le ministère de l'Intérieur dressait un premier bilan du premier samedi de mobilisation nationale, mettant en exergue la consommation d'alcool et "des comportements irresponsables" quand 46 000 personnes venaient de battre le pavé dans toute la France. 

Or alcool, sexe et déviance étaient déjà les ressorts du discrédit dont les élites avaient frappé les communards, passé l’éphémère soulèvement de 1871. La plupart des écrivains contemporains en parleront comme d’une explosion d’affects, de pulsions et d’instincts - plutôt qu’un mouvement politique authentique. Et, de Flaubert à Sand en passant par Zola (dans Germinal ou Le Cri du peuple) et même Hugo ("La foule trahit le peuple"), c'est bien la manière dont les écrivains de cette seconde moitié du XIXe siècle ont pu décrire les foules qui contribue, elle aussi, à façonner notre imaginaire aujourd’hui.

En 2006, l’historien Alain Dewerpe publiait une somme de près de 900 pages intitulée Anthropologie historique d’un massacre d’État (chez Gallimard), où Dewerpe montre que les policiers en service le 8 février 1962 étaient largement nourris des thèses de Gustave Le Bon. En cette fin de guerre d’Algérie, ce 8 février-là est resté comme le jour du “massacre de Charonne”. Une journée qui s'explique mieux en comprenant l'imaginaire policier, et qu'Alain Dewerpe éclairait depuis la formation reçue par les policiers, en étudiant par exemple les manuels distribués à l’Ecole pratique des gardiens de la paix... qui se sont révélés largement imprégnés de Psychologie des foules. L’historien décédé en 2015 mettait en lumière la façon dont ces policiers concevaient (avant même l’événement) la foule qui manifeste : comme un péril.