Publicité

Injustices, isolement, argent roi : Dickens, écrivain de notre présent

Par
Charles Dickens rêvant de ses personnages
Charles Dickens rêvant de ses personnages
© Getty - Mondadori Portfolio

Les romans de Dickens sont habités de personnages en marge qui subissent toutes sortes de déclassement social, sur fond d’industrialisation massive de l’Angleterre du début du XIXe siècle. Une période qui n'est pas si loin de rappeler la nôtre.

Dickens, un auteur pour la jeunesse ? Ne vous y trompez pas, il serait dommage de laisser ses livres exclusivement entre de jeunes mains. Toute l'oeuvre de l'écrivain, qui prend à parti ses lecteurs et en appelle à leur responsabilité, dépeint et dénonce les inégalités, l’injustice, l’inhumain, tout en questionnant la modernité et ses dérives ; autant de questions particulièrement prégnantes aujourd’hui. Sans parler de la dimension universelle du motif du roman d'apprentissage, qui installe ses écrits dans la pérennité. Alors, notre époque aurait-elle été un bon terreau pour la plume de Dickens ? Sans conteste, et on vous le prouve par a + b, alors que les Fictions de France Culture vous offrent une adaptation radiophonique du chef-d'oeuvre du plus grand romancier de l'époque victorienne : Les Grandes Espérances (1860-1861).

Les inégalités sociales et le mirage des villes

L'enfance fut pour Dickens une expérience amère. Son père, petit fonctionnaire, est criblé de dettes, ce qui oblige le très jeune Charles à prendre un emploi dans une fabrique de cirage pour aider à éponger les dettes parentales. À 12 ans, il quitte l'école et la campagne du Hampshire pour coller des étiquettes dix heures par jour dans un entrepôt londonien. Il découvre alors l'âpreté et la pauvreté des villes, et côtoie les individus en marge, les stigmatisés de l'époque victorienne, qui deviendront les premiers protagonistes de son oeuvre. 

Publicité

Rendues plus criantes et plus visibles par l’industrialisation, ces inégalités sociales devenues le leitmotiv de Dickens rappellent celles du monde d’aujourd’hui, pour Nathalie Vanfasse, professeure d'anglais à l'Université d'Aix-Marseille : "Cette misère des classes laborieuses est décrite par Dickens dans ses romans (Oliver Twist ; La Petite Dorrit…). Les villes attirent ces populations et les contrastes entre pauvreté et richesse s’accentuent en leur sein."

Le mirage des villes existe aussi au niveau international, poursuit l'universitaire. Ainsi, dans Martin Chuzzlewit (1844), Dickens décrit un personnage qui part aux Etats-Unis dans l’espoir de faire fortune. Or, souligne-t-elle, ce rêve de richesse a été repris dans une pièce radiophonique contemporaine de Ayeesha Menon, The Mumbai Chuzzlewits, produite par la BBC en 2016. 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Le héros ? Un Indien qui part à Dubaï dans l’espoir d’y réussir : 

Le Londres dickensien est transposé dans le Mumbai d’aujourd’hui où Dubaï se substitue au rêve américain. Les villes de Mumbai et de Dubaï incarnent une croissance urbaine galopante avec des immeubles et gratte-ciels flambant neufs érigés à côté de bidonvilles. Elles permettent de se faire une idée du Londres de Dickens avec ses contrastes saisissants entre quartiers riches et zones de pauvreté. Dans ces zones, des populations luttent pour survivre. Les enfants y travaillent. Ils sont aussi souvent livrés à eux-mêmes, dans les rues, et font preuve de résilience pour s’en sortir, comme Oliver Twist. Tous ces éléments ont inspiré le cinéaste Danny Boyle qui a transposé Oliver Twist en Inde dans Slumdog Millionnaire.

Les agressions du monde moderne liées à l'industrialisation et à la mondialisation

Dickens a su dépeindre les agressions du monde moderne estime Nathalie Vanfasse, qui cite la pollution, la compétition acharnée, et la déshumanisation dans le monde du travail, dans lequel les individus deviennent interchangeables : "Dans Hard Times (Temps difficiles), Dickens met en scène une ville industrielle où les ouvriers sont décrits de manière indifférenciée sous le nom générique de "main-d’œuvre" ("hands").

Pour elle, parmi les agressions du monde moderne, Dickens a su appréhender et dépeindre le poids de plus en plus envahissant de la bureaucratie, avec des méandres, des labyrinthes, qui matérialisent une forme d'absurdité. 

Dans son roman La Petite Dorrit, (Little Dorrit) (1855), Dickens dénonce ainsi la structure oppressante des institutions notamment à travers la peinture des Barnacle, une famille de banquiers aristocratiques chargés du "ministère des Circonlocutions" où tout tourne en rond et où jamais rien n'est accompli : "Le bureau des Circonlocutions dans Little Dorrit ou la Cour de chancellerie dans Bleak House préfigurent les écrits de Kafka et le sentiment d’impuissance des usagers face à cette bureaucratie incompréhensible et de plus en plus envahissante, avec ses montagnes de documents", analyse Nathalie Vanfasse. 

Car le ministère des Circonlocutions poursuit chaque jour sa morale mécanique, imprimant un mouvement perpétuel à ce tout-puissant rouage gouvernemental, grâce auquel on parvient à ne rien faire, à ne rien laisser faire. Car, dès qu’un fonctionnaire public est assez malavisé pour vouloir faire quelque chose et paraît, grâce à quelque accident incroyable, avoir la moindre chance d’y réussir, le ministère des Circonlocutions ne manque jamais de lui tomber dessus avec une note ou un rapport, ou une circulaire qui extermine du coup l’audacieux employé. Dickens, La Petite Dorrit (Little Dorrit), chapitre X, (1855) 

Face à ce nouveau monde dévorant, certains optent comme aujourd’hui pour un repli sur soi. Dans les romans de Dickens, certains personnages pratiquent le "cocooning" (de "cocon") comme personne. Dans La Compagnie des auteurs consacrée à Charles Dickens et diffusée le 2 janvier 2018, Nathalie Vanfasse revenait sur cette thématique qui jalonne son oeuvre : 

Dans Great Expectations, le personnage de Wemmick, clerc de l’avoué Jaggers, s’est construit une maison en forme de château-fort où il fait pousser lui-même ses légumes et fait du bricolage, ce qui préfigure les cultures bio et la mode du bricolage d’aujourd’hui. Ce personnage nous ressemble parce qu’il habite la banlieue, alors qu'il travaille à la ville. Il a séparé la vie privée de la vie publique. Lorsqu'il arrive au travail, il ferme cette bouche qui ressemble à une boîte aux lettres. Mais chez lui, il est plus expansif, il cultive son jardin avec son père. C’est une façon de lutter contre l’agression du monde extérieur. Nathalie Vanfasse

58 min

Alors que le repli sur soi conduit souvent à la peur et à la violence, la question des armes, extrêmement actuelle et notamment outre-Atlantique, est déjà traitée par Dickens, par exemple dans ses Notes américaines ("American Notes"), écrites durant un voyage en Amérique du Nord qu'il a fait avec son épouse, et publiées en 1842.

L'argent-roi et les magouilles financières

Dans Little Dorrit, Dickens décrit un scandale financier qui s’apparente à ce que nous appelons de nos jours une pyramide de Ponzi (rémunération des investisseurs avec les fonds gagnés auprès des nouveaux entrants). L'histoire de cette spirale d’endettement racontée par Dickens ressemble fortement à ce nous connaissons aujourd’hui, et notamment à l'énorme scandale Bernard Madoff, dont la pyramide de Ponzi, créée en 1960, s'est effondrée pendant la crise financière de 2008.

Endettement des ménages, des entreprises, de l’Etat : tout s’enchevêtre. Dickens a aussi tenté dans ses American Notes (Notes américaines) de palier l’instabilité financière aux Etats-Unis en inventant une monnaie unique. Nathalie Vanfasse

En savoir plus : Le forçat évadé

L'angoisse de la modernité victorieuse

Mais attention, si Dickens condamne la modernité et le progrès, il n'en est pas moins fasciné et admiratif devant ses réalisations ; le chemin de fer par exemple, lui inspire "un mélange de fascination et d’angoisse exprimé dans ses œuvres, comme dans The Signal Man (La Signaleur) et Dombey and Son (Dombey et Fils) - Dickens ayant lui-même été victime d'un accident de train", explique Nathalie Vanfasse. C'est particulièrement le cas dans la nouvelle fantastique The Signal Man, (Le Signaleur) publiée en 1886, qui raconte le quotidien d'un signaleur du chemin de fer qui recense les accidents sur la voie ferrée, et reçoit la visite d'un spectre qui lui fait d'étranges avertissements :

Je repris ma descente et parvins au niveau de la ligne de chemin de fer. (...) C'était l'un des endroits les plus solitaires et les plus lugubres que j'eusse jamais vus. De chaque côté une paroi ruisselante de pierre tailladée qui, pour tout paysage, ne laissait voir qu'une étroite bande de ciel ; la perspective à une extrémité n'était qu'une prolongation tortueuse de ce vaste cachot ; dans l'autre direction la perspective était moins étendue ; elle se terminait par un morne signal rouge et par l'entrée, plus morne encore, d'un tunnel noir dont l'architecture massive avait un aspect primitif, rébarbatif et accablant. (...) Le signaleur voyait en moi, lui dis-je, tout simplement un homme qui avait passé sa vie entière enfermé dans d'étroites limites et qui, enfin libéré, portait aux grandes entreprises ferroviaires un intérêt tout nouveau. Dickens, The Signal Man, (Le Signaleur), 1886

En savoir plus : Spectres de Dickens
58 min

La fin du XIXe siècle est aussi aux bouleversements scientifiques. Dickens est spectateur de la naissance et de l'institutionnalisation de la géologie moderne, et de la propagation de la théorie de Darwin qui postule l'évolution, remettant en question les croyances religieuses et l’idée d’une supposée supériorité de l’être humain : "Ces incertitudes se reflètent dans l’œuvre de Dickens et font penser à celles d’aujourd’hui", souligne encore l'universitaire. 

De nouvelles technologies émergent, comme le télégraphe, le bateau à vapeur, le chemin de fer... qui renforcent les moyens de communication entre les différentes parties du monde. Non seulement l'homme n'est plus le centre de l'univers, mais en plus l'espace-temps ne cesse de s'amenuiser, participant du sentiment d'angoisse ! 

Ces technologies réduisent les distances et les temps de communication. Elles contribuent à mettre le monde en réseau et à le synchroniser. Les montres à gousset ("pocket watches"), nombreuses dans les romans de Dickens, se mettent à l’heure des chemins de fer qui est la même dans toute l’Angleterre, alors qu’avant les gens ne se souciaient pas trop des différences d’horaires entre les différentes régions du pays ! Cette proximité temporelle et spatiale favorise les comparaisons pays riches/pays pauvres ; métropoles/colonies, mais aussi la remise en question du centre par la périphérie.

La prostitution et la place des femmes, thèmes éminemment actuels

Dans son oeuvre, Dickens propose des solutions à certaines problématiques sociales de son temps, comme du nôtre, qu'il s'agisse de la lutte contre la pauvreté, mais aussi de la protection des femmes puisqu'il participa, avec Angela Burdett Coutts, une riche philanthrope, héritière d'un banquier de Londres, à diverses œuvres charitables dont la fondation d’un foyer pour les prostituées.

Dans Les Grandes espérances (1861), Dickens dénonce la condition féminine à travers le portrait de Miss Havisham, abandonnée par son fiancé le jour des noces. Traumatisée par cet événement, cette femme esseulée et malheureuse ne quitte plus sa robe de mariée, et vit dans une maison insalubre :

Des habits moins somptueux que ceux qu’elle portait étaient à demi sortis d’un coffre et éparpillés alentour. Elle n’avait pas entièrement terminé sa toilette, car elle n’avait chaussé qu’un soulier ; l’autre était sur la table près de sa main, son voile n’était posé qu’à demi ; elle n’avait encore ni sa montre ni sa chaîne, et quelques dentelles, qui devaient orner son sein, étaient avec ses bijoux, son mouchoir, ses gants, quelques fleurs et un livre de prières, confusément entassés autour du miroir. (…) Mais je vis bien vite que ce qui me paraissait d’une blancheur extrême, ne l’était plus depuis longtemps ; cela avait perdu tout son lustre, et était fané et jauni. Je vis que dans sa robe nuptiale, la fiancée était flétrie, comme ses vêtements, comme ses fleurs, et qu’elle n’avait conservé rien de brillant que ses yeux caves. Les Grandes espérances, Charles Dickens 

Le nom de ce personnage a d'ailleurs été repris pour qualifier un syndrome qui caractérise un trouble du comportement conduisant à des conditions de vie négligées, voire insalubres, plus connu sous l’appellation "syndrome de Diogène". 

En savoir plus : Chez Mlle Havisham

Mais si les romans de Dickens dénoncent la violence physique et psychologique contre les femmes, force est de constater un engagement de façade : sa propre vie maritale avec Catherine Hogarth, dont il s'est séparé dans des conditions plus que brutales (il l'a trompée, l'a bannie de chez lui et l'a privée de ses enfants), contredit en effet ces belles positions humanistes.

La modernité de la langue et la pérennité du genre littéraire

Si l'oeuvre dickensienne n'a rien perdu de son actualité, c'est aussi grâce à la langue utilisée par l'auteur, extrêmement moderne à en croire l’actrice et scénariste Sylvie Granotier, à qui l’on doit la traduction et l’adaptation de ces Grandes espérances en feuilleton radiophonique. Elle explique pourquoi elle a choisi de conserver les dialogues d'origine, "particulièrement vifs et modernes" (notamment lorsqu'il fait parler les gamins de rue) : "Dickens est un roi du suspense, il est proche du roman noir. J’ai repris les dialogues tels quels. En écoutant, on ne se pose pas la question de l’époque, je pense."

Enfin, c'est aussi par leur appartenance à un genre romanesque atemporel et universel, le roman d'apprentissage, que ces écrits sont toujours susceptibles de parler à chacun d'entre nous, comme le postule encore Sylvie Granotier :

Les personnages de Dickens sont comme des esquisses qui nous évoquent des gens qu’on connaît forcément. Il les dessine, et plus on avance plus le dessin prend de l’épaisseur. C’est un récit à la première personne avec le détachement de quelqu’un qui est devenu adulte, et qui revient sur différents stades de sa vie, que l’on revit en direct.

En savoir plus : Le miracle de Dickens
58 min