"Intellectuelles", ce mot longtemps banni de la langue française

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"Intellectuelles", ce mot longtemps banni de la langue française

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André Corthis et Edmée de La Rochefoucauld pendant les délibérations du jury du prix Femina, en novembre 1948.
André Corthis et Edmée de La Rochefoucauld pendant les délibérations du jury du prix Femina, en novembre 1948.
© Getty - Gamma - Rapho

Vous connaissez le prix Femina. Et aussi, le prix Femina-Essais, qui s'est d'abord appelé Femina-Vacaresco. Mais connaissez-vous l'histoire de la femme qui en fut à l'origine ? Intellectuelle et poétesse, elle est complètement sortie des radars. Et son prénom n'était pas Femina.

Le Femina fait partie de ce qu’on appelle “les grands prix d’automne”, à la fois rendez-vous éditoriaux et marketing importants, et marronniers dans la presse. Sur franceculture.fr, nous avions raconté l’histoire ce prix fondé en 1904 en riposte au très masculiniste Prix Goncourt. Mais il existe aussi, à côté de ce grand frère en littérature, et depuis fort longtemps, un prix Femina dédié aux essais. C’est celui-ci, d’abord appelé “Prix Vacaresco” à sa création dans les années 1930, puis “Prix Femina - Vacaresco” que vous avez peut-être déjà croisé, ici ou là, pour signaler les lauriers décernés à Marguerite Yourcenar en 1952 pour Les Mémoires d’Hadrien, à l’historienne Edith Thomas pour son ouvrage Les “Pétroleuses” en 1964, à Gérard Macé en 1991 pour Ex Libris, ou encore à Jorge Semprun en 1994 pour L’Ecriture ou la Vie

Souvent à l’époque, ce prix pourtant moins hégémonique que les autres a valu à ses lauréats un entrefilet dans Le Monde. Et en 1952 par exemple, pour annoncer celui de Yourcenar, le journal titre : “Le prix Helène Vacaresco est décerné à Madame Marguerite Yourcenar”. Avant de préciser plus loin que c’est le “comité du prix Femina” qui l’attribue. Depuis 1999, on dit désormais “Femina essais” pour cette récompense qui peut consacrer aussi bien des hommes que des femmes - comme son grand frère côté littérature, ou le “Femina étranger”, petit dernier dans la famille né en 1985. Mais qui, comme eux aussi, a ceci de particulier de compter exclusivement des femmes dans le jury.

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Avec le changement de nom, le patronyme de son initiatrice, Hélene Vacaresco, a pratiquement disparu dans les brumes de l’anonymat. Or son rôle fut crucial pour faire émerger cette récompense, et son histoire révèle l’importance des réseaux de femmes qui, à la fin du XIXe puis au début du XXe siècle, ont non seulement œuvré pour faire sortir les femmes de l’invisibilité. Mais se sont aussi organisées pour les tirer d’une forme d’illégitimité, tenace et ravageuse. Elle ne fut pas la seule, et la poétesse Anna de Noailles, qui présidait en 1904 le tout premier jury “Femina - La Vie heureuse” de vingt-deux femmes de lettres, a joué un rôle considérable pour créer de la valeur à cette récompense dans le paysage littéraire. Mais le prix Vacaresco a ceci de spécifique qu'il dirige les honneurs du côté des essais. Donc d’une activité explicitement intellectuelle. Avec ce prix, Hélène Vacaresco installait les femmes à une place où il leur était possible, collectivement, d’évaluer les travaux des autres. C’est-à-dire, de se structurer pour prendre leur place dans le paysage intellectuel français.

Née à Bucarest en 1864, l’instigatrice de cette conquête était en fait une Elena Văcărescu. Poétesse en Roumanie, elle appartenait à la bonne société, lettrée et polyglotte. Un poète de ses aïeux est connu par exemple en Roumanie pour avoir signé la toute première grammaire en langue roumaine. Proche de la souveraine Elisabeth de Roumanie, c’est elle qui semble avoir financé les études d’Hélène Vacaresco en France. Là, elle logera dans les beaux quartiers, rencontrera Victor Hugo, et commencera toute jeune à tisser un réseau d’amitiés intellectuelles et de salon. On en sait davantage sur sa place, qui n’a rien de périphérique dans l’écosystème des lettres parisiennes, quand on suit quelques traces de ses passages à Paris à partir de la fin du XIXe siècle : Hélène Vacaresco reçoit par exemple en 1889 un prix de poésie, le prix Archon-Depérouse, attribué par une fondation de l’Académie française. Quand on remonte le fil de l’histoire de ce prix un peu oublié (ancêtre du prix Théophile-Gautier), on constate qu’elle est la première femme à en recevoir les honneurs. Sa notoriété en poésie ne s’arrêtera pas là : deux de ses recueils de poésie seront auréolés du prix de l’Académie française.

Diplomate et femme du monde

Femme de salon, elle reçoit chez elle à Paris, mais voyage et se fait élire, en parallèle, toute première femme à l’Académie roumaine. A Londres en 1919, elle qui parlait fort bien l’anglais est du voyage aux côtés de la délégation roumaine pour la conférence des associations à la Société des nations et c’est elle que le gouvernement roumain nomme à Genève déléguée permanente pour son pays auprès de la SDN. Établie en France, Hélène Vacaresco a francisé son nom et tracé son sillon. Elle traduit des auteurs roumains et aussi quelques autrices, et incarne la Roumanie à Paris, comme conseillère culturelle à l’ambassade de son pays d’origine. Mais plus encore, c’est tout un monde des lettres cosmopolite, et progressiste qu’elle incarne quand, en 1925, Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, la fait Chevalier des arts et des lettres. Elle n’est pas la première à recevoir cette distinction puisque la toute première légion d’honneur ira à une femme de Dinan dans les Côtes d'Armor, Marie-Angélique Brulon, passée sergent-major dans les guerres révolutionnaires de 1794, et primée en 1852 sous la Seconde République. Vacaresco n’est pas non plus la femme la plus honorée par l’Etat français puisqu’un quart de siècle plus tôt déjà, Rosa Bonheur avait été la toute première promue au grade supérieur, celui d’officier. Mais ces honneurs disent bien la place centrale d’Hélène Vacaresco au début du XXe siècle à Paris. En creux, ils éclairent aussi la dispersion ordinaire de la notoriété des femmes intellectuelles.

Même si du côté du Trocadéro, une plaque au numéro 7 de la rue de Chaillot rappelle que la poétesse roumaine vécut là de 1937 jusqu’à sa mort, en 1947, qui sait encore que cette femme a œuvré depuis les sphères diplomatiques et les couloirs de la SDN à échafauder les premières institutions internationales de coopération intellectuelle ? En réalité, Hélène Vacaresco n’est pas la seule à voir son nom dispersé dans les méandres de l’anonymat. C’est le sort de très nombreuses intellectuelles, qui pourtant ont travaillé vigoureusement, et souvent collectivement, à donner une place aux femmes sur cette scène-là. Longtemps, l’histoire des intellectuels n’en a pas fait mention. Puis une poignée fit parfois l’objet d’un chapitre ajouté comme un post-scriptum historiographique. Mais leur rôle, à la fois individuel et collectif et leur nom, même, ont souvent disparu des radars. En 2001, dans un numéro de la revue Clio dédié l’éditrice féministe Françoise Pasquier, l’historienne Florence Rochefort résumait l’invisibilisation comme un serpent qui se mort la queue :

S’il est arrivé que quelques-unes unes, comme Mme de Staël, Simone de Beauvoir ou Simone Weil, échappent à l’invisibilité, c’est souvent pour être perçues comme spécimens uniques ou cantonnées à un second rôle. La longue illégitimité des femmes et du féminisme dans la vie politique et plus généralement dans la sphère publique a conduit à leur éviction de l’histoire, et de l’histoire des intellectuels plus encore. Comme n’ont cessé de le montrer les études féministes dans différentes disciplines, c’est la question des catégories de référence elles-mêmes qui est soulevée une fois que l’on souhaite élargir sa réflexion à un corpus féminin ou à un corpus mixte. Remettre en question la masculinité supposée de l’intellectuel interroge non seulement les procédés d’occultation des femmes dans l’histoire et dans la culture mais pointe aussi le rapport ambigu de la sphère intellectuelle avec le pouvoir. Que l’on envisage l’intellectuel d’un point de vue sociologique ou politique, qu’on le désigne comme intellectuel organique ou spécifique, c’est bien un certain espace politique et culturel qui se dessine et s’autoreprésente à travers les media comme à travers les savoirs.

Saviez-vous par exemple que derrière la fameuse “Reine Margot”, on a dissimulé en fait une figure intellectuelle tout à fait considérable en la personne de Marguerite de Valois ? C’est elle, en effet, qui est derrière le manifeste politique du futur roi Henri IV. Ou connaît-on seulement le nom de Jenny d’Héricourt et des femmes qui ont élaboré, pensé, et aussi milité pour la place des femmes dans la société ? Toutes ces figures de l’histoire des femmes figurent dans ce même numéro de la revue Clio, accessible en ligne, où Florence Rochefort prenait soin de souligner la part d’exceptionnalité de ces trajectoires hors normes :

Il leur a fallu des conditions hors du commun pour avoir accès au savoir – et on notera l’importance de la démarche pédagogique des pères dans le cas de Christine de Pizan ou d’Anna Maria Van Schurman par exemple – une position sociale privilégiée et un statut personnel (hors mariage) qui permettent d’échapper aux contraintes domestiques et de résister à l’opprobre qui s’abat vite sur la femme publique. Découvrir son propre potentiel et passer outre l’interdit d’une parole publique féminine relèvent pleinement d’un processus d’individuation des femmes. Cela suppose avoir trouvé dans le privé et dans l’érudition ou l’imaginaire littéraire un espace de liberté et d’égalité, un lieu d’autonomie suffisant pour résister aux contraintes de genre, celle en particulier d’être accusée de déroger à son "sexe".

La "Querelle des femmes" et ses échos séculaires

Voilà un moment, maintenant, qu’on regarde l’exclusion des femmes en politique ou, dans l'histoire de France, leur radiation d’une citoyenneté resserrée sur le droit de vote. Mais on a mis bien longtemps à considérer la façon dont la “République des lettres” et plus largement, le monde intellectuel, avaient pu, eux aussi, exclure les femmes. Ainsi, on n’a pas seulement rayé les intellectuelles des radars : on a aussi renoncé à penser leur absence. Longtemps seule à défricher son champ, une historienne spécialiste de la littérature a justement cherché à montrer cette double invisibilisation qui s’emboîte comme des poupées russes. Il s’agit d’Eliane Viennot, qui publiait encore récemment _L’Âge d’or de l’ordre masculi_n (aux éditions du CNRS, en mars 2020).

Pendant longtemps, elle œuvra, sans toujours un grand écho, à tenter d’éclairer une controverse aussi puissante et durable que méconnue : la Querelle des femmes. Parler de “Querelle des femmes” aujourd’hui, c’est pointer, au ras des productions écrites, l’assignation des femmes à un rôle toujours très domestique par le monde des lettres, et son cortège d’inégalités plus ou moins assumées. C’est aussi montrer, en fin de compte, la très longue traîne de cette question centrale du partage du pouvoir. On le voit par exemple avec la violente controverse qui verra par exemple s’affronter, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, partisans et détracteurs de l’arrivée des femmes à l’Académie royale de peinture. Avec une hantise en filigrane : celle de la décadence de l’art ; et en face,  l’idée d’un renouvellement des canons esthétique. On vous dévoile la fin du film : c’est pour finir la révolution française qui tranchera la chose, avec une éviction très explicite des femmes de toutes institutions artistiques en 1793.

Dans le monde académique français, jusqu’à une date très tardive à l’orée des années 2000, cette "Querelle" fera l’objet de très peu de travaux. Or ce débat gigantesque et tentaculaire s’est installé dès la fin du Moyen Âge, à coups de discours misogynes et masculinistes, qui dénonçaient en fait l’inscription des femmes dans l’espace public, et notamment dans la sphère intellectuelle. En face, ces auteurs-là trouvaient des pionnières, souvent singulières mais rarement isolées. A l’origine, Eliane Viennot est spécialiste de littérature pendant la Renaissance. Un détail qui a son importance quand on sait que, dès la Renaissance justement, des réseaux féminins existaient, qui s’étaient constitués pour lutter contre le sort fait aux femmes, et les faire exister notamment dans le champ des idées. C’est aussi de cette très ancienne tradition collective que sont faits les premiers prix littéraires qui voyaient le jour, au début du XXe siècle, comme on organiserait une contre-offensive.

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