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Intelligence artificielle : et si la machine remplaçait l'artiste ?

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Senseless Drawing Bot (2011), par Takahiro Yamaguchi
Senseless Drawing Bot (2011), par Takahiro Yamaguchi
- So Kanno, Takahiro Yamaguchi. Photo Yohei Yamakami

L’exposition "Artistes et Robots" a lieu au Grand Palais. L'occasion de découvrir un parcours interrogeant la place de plus en plus prépondérante de la machine dans la création. De l’art cybernétique à l’arrivée de l’intelligence artificielle, la machine est-elle en passe de remplacer l'artiste ?

En 1956, le sculpteur Nicolas Schöffer, pionnier de l'art cybernétique, réalisait la sculpture CYSP 1, la première sculpture cybernétique de l'histoire de l'art. Autonome, elle était dotée d'un cerveau électronique et son créateur préfigurait : “désormais, l'artiste ne créé plus une oeuvre, il crée la création.”

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Près de 70 ans plus tard, les avancées technologiques semblent donner raison au sculpteur : les intelligences artificielles (IA) permettent à l'artiste de programmer des processus autonomes, qui créent à leur tour. “La réalité de l’intelligence artificielle n’est plus du tout la même que dans les années 50, estime à ce sujet Jérôme Neutres, commissaire de l’exposition Artistes et Robots, qui prend place au Grand Palais jusqu’au 9 juillet prochain. Il y a ce grand fossé qui est tout le temps parcouru : 70 années d’une odyssée technologique et, en parallèle, des recherches artistiques qui ont mises à profit ces technologies. L’intelligence du robot cybernétique de Nicolas Schöffer, même s’il disait avoir créé une sculpture avec un cerveau électronique, n’a plus rien à voir avec les logiciels algorithmiques utilisés actuellement”.

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En 1972, dans l'émission Art et Cybernétique, l'artiste plasticien Nicolas Schöffer racontait sa conception du rapport entre robot et création : 

Nicolas Schöffer (Art et cybernétique, 12/01/1972)

30 min

Le "deep learning" : quand l’IA apprend... et crée

Depuis les prémices de l'Intelligence Artificielle, ou IA, en 1956, le domaine a sans cesse évolué, et avec lui les considérations artistiques. “Dans la grande sphère de l’IA, la grande avancée récente, c’est celle du ‘deep learning’, ou apprentissage profond, et des réseaux de neurones artificiels, rappelle Jean-Claude Heudin, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’intelligence artificielle. La théorie existe depuis les années 80, mais c’est seulement depuis 2012-2013 qu’on l’a mise en place, principalement pour une raison pratique : l’accès aux données. Autrefois si on voulait apprendre à un réseau de neurones à reconnaître des chats il fallait prendre beaucoup de photos de chats. Alors qu’aujourd’hui il suffit de taper “chat” sur Google et vous avez autant de photos de chats qu’il en existe en ligne.” 

À lire : Pourquoi Stephen Hawking et Bill Gates ont peur de l'intelligence artificielle

L’irruption du “deep learning” a métamorphosé la recherche en intelligence artificielle, et par extension la façon qu’ont les artistes de les appréhender : les IA ne se contentent plus d’appliquer les consignes qui leur ont été données, elles sont capables d’apprendre, de créer, de composer de la musique ou de peindre des tableaux.

En 2015, l’IA “Deep Dream” de Google a ainsi beaucoup fait parler d’elle en générant des œuvres à partir d’images pré-existantes : elle retrouvait dans des photos ou des tableaux, des formes qu’elle avait déjà analysées. C'est le principe de la paréidolie, ce phénomène qui consiste par exemple pour l'être humain à imaginer des figures dans les nuages. La technique de "Deep Dream" s’est vue attribuer un nom : l’inceptionnisme, d’après le film Inception de Christopher Nolan. 

La pochette de l'album de Nirvana, "Nevermind", réinterprétée par "Deep Dream".
La pochette de l'album de Nirvana, "Nevermind", réinterprétée par "Deep Dream".

Pour Jean-Claude Heudin, un des meilleurs exemples de l’efficacité de ces IA se visualise lorsqu’on les entraîne à reproduire le style d’un artiste : 

On a les œuvres que des peintres ou musiciens ont réalisées. En donnant ces données à "manger" à un réseau de neurones, ce dernier parvient ensuite à créer des œuvres qui s’inspirent et utilisent la patte de l’artiste. Et si on prend des algorithmes évolutionnaires, qui se basent sur le principe d’une évolution par sélection naturelle, on a des systèmes capables de créativité, de fournir des résultats auxquels on n'avait pas forcément pensé.

En 2016, l'intelligence artificielle "Benjamin" s'est ainsi nourrie d'un corpus de dizaines de scénarios de science-fiction des années 1980 et 1990. L'IA a appris à imiter la structure du scénario avant de concevoir le sien, puis a créé un intermède musical en décortiquant un corpus de 30 000 chansons pop. Le film - aux dialogues improbables - a ensuite été tourné par le réalisateur Oscar Sharp :

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“Il y a toujours derrière le robot, un homme”

Si une intelligence artificielle est capable de créer, elle modifie la condition de l’oeuvre d’art : l’artiste est-il encore l’auteur ? Et l’oeuvre, privée d’intention, est-elle toujours une oeuvre ? 

L’intérêt de l’exposition ‘Artistes & Robots’ est justement de nous forcer à nous interroger sur ce qu’est la création, l’imagination, prévient le commissaire de l’exposition, Jérôme Neutres. Ce que ne font pas ces robots, c’est de créer et d’inventer des mondes. [...] Finalement toutes ces œuvres d’art robotique viennent nous rappeler vraiment que ce qui compte, dans le geste artistique c’est l’idée, le concept, qui va créer un système, lequel va créer des œuvres. Il y a toujours derrière le robot, un homme. Jusqu’à présent…

Une question similaire s'était déjà posée dès 1926 : quand la sculpture de Constantin Brâncuşi, “L’Oiseau dans l’espace” parvient à New-York, les douaniers refusent de la laisser passer en tant qu’oeuvre d’art, au prétexte qu’elle est manufacturée, et y appliquent les droits de douane. A l’issue du procès qui avait découlé de cette méprise, le verdict entérine le concept d’idée fondatrice comme essence de la création. 

"L'Oiseau dans l'espace", de Constantin Brâncuși, à la Neue Nationalgalerie de Berlin, Allemagne.
"L'Oiseau dans l'espace", de Constantin Brâncuși, à la Neue Nationalgalerie de Berlin, Allemagne.
- Eduard Jean Steichen

Or, ce concept initial, l'intention de l'artiste, l’IA ne peut s'en s’affranchir, pas plus que des procédures mises en place par le créateur de l'oeuvre. “Est-ce que l’IA peut remplacer un artiste ? Non. Assure Jean-Claude Heudin. Ce qu’il manque à la machine, c’est le contexte et la perception, ce qui est aujourd’hui complètement humain” :

Les IA sont des systèmes autistes qui sont uniquement dans le monde des datas. Dans ce monde, elles sont plus efficaces que nous. Mais, par exemple, quand il s’agit de relation au monde, la projection d’un arbre m’évoque énormément de choses. Une IA ne peut qu’analyser cette image et reconnaître un arbre. Elle n’a pas l’acquis et la perception humaine de l’environnement, de ce que ça nous évoque. Ce sont pour moi des outils qui vont permettre aux créateurs et aux artistes d’aller encore plus loin. 

Ainsi, l'artiste Michael Hansmeyer a créé des algorithmes capables de concevoir sur ordinateur des formes composées de millions de facettes, impossibles à dessiner à la main. A l'aide de 20 000 feuilles de papier carton découpées au laser, il a ensuite créé Astana Columns, une série de colonnes toutes distinctes les unes des autres, exposées au Grand Palais. 

"Astana Columns" de Michael Hansmeyer.
"Astana Columns" de Michael Hansmeyer.
- Aldo Paredes pour la Rmn-Grand Palais, 2018

L’IA : un outil de plus à la palette de l’artiste

L’Intelligence artificielle ne ressentant pas, elle est incapable de subjectivité. Elle ne peut créer par elle-même, sans instructions initiales. Elle en revient donc au rôle d’outil.

Elles ont parfois l’apparence d'humanoïdes ou des algorithmes mimant des capacités de notre intelligence. Mais il ne faut pas leur prêter des capacités telles que la conscience, ce ne sont que des outils, poursuit Jean-Claude Heudin. C’est quelque chose que l’humain fait naturellement. On a toujours tendance, en particulier avec les robots et l’IA, à projeter des fantasmes d'anthropomorphisme, de comportements humains.”

Robot Art (2017), par Leonel Moura
Robot Art (2017), par Leonel Moura
- Leonel Moura / photo Rmn-GP - Thomas Granovsky

L’artiste, futur développeur ? 

L’IA n’a beau être qu’un outil de plus pour les artistes, apprendre à développer un programme informatique n’est pas à la portée de tous : de plus en plus de créateurs font ainsi appel à des sociétés tierces pour mener à bien leur projet. Se pose alors la question de savoir qui est le propriétaire de l’oeuvre. Si c’est bien le concept de l’artiste qui est à l’origine de l’oeuvre d’art, quand le rendu final est dû à une IA, le développeur d'un algorithme n’est-il pas en partie le père de l’oeuvre ? Pour Jérôme Neutres, il s’agit d’une question “aussi vieille que celle de la création” : 

Il y a un an, on a eu dans ces salles l’exposition Rodin : aucune des sculptures présentées ici n’avait été sculptée par Rodin. Même les plâtres n’étaient pas faits par Rodin. La collaboration d’un artiste avec un praticien à l’époque, ou plus tard avec des assistants, avec des ingénieurs, avec un chef opérateur… C’est aussi vieux que l’histoire de la création. C’est vrai qu’avec l’IA, ça s’oppose de façon encore plus forte, mais au fond, une fois de plus ça nous oblige à nous poser la question : qu’est-ce que l’essence de la création ? Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre est d’un auteur, et non pas de tout le collectif des gens qui ont travaillé sur cette oeuvre ? C’est un vaste débat.  Moi je suis pour, personnellement, une reconnaissance collective du droit d’auteur. Une oeuvre est souvent collective, et même n’existe pas sans son public. 

À lire : Rodin, l'art du mouvement en cinq sculptures