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Intimité, liberté, créativité : "La radio et la nuit vont particulièrement bien ensemble"

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Le Pop Club, emblématique émission de José Artur sur France Inter. Diffusée en soirée pendant quarante ans (1965-2005). Ici en 1972, avec notamment Eugène Ionesco et Barbara.
Le Pop Club, emblématique émission de José Artur sur France Inter. Diffusée en soirée pendant quarante ans (1965-2005). Ici en 1972, avec notamment Eugène Ionesco et Barbara.
© AFP - Georges Galmiche / Ina

Entretien. Macha Béranger, Max Meynier, José Artur, Supernana, Alain Veinstein, Maurice, Georges Lang et quelques autres ont bâti en France la légende de la radio de nuit. Un monde de l'intime, des communautés et de la création, quasi révolu, et raconté, analysé par l'historienne Marine Beccarelli.

Les nuits magnétiques, Allô Macha, Le Pop club, Les nocturnes, Barbier de nuit, Supernana... Autant de programmes très différents, presque toujours en direct, d'"une radio dans la radio". Historienne et longtemps attachée de production sur France Culture, Marine Beccarelli a étudié près de dix ans ces heures qui ont façonné l'histoire et la légende des ondes passé 23h. Jusqu'ici souvent peu considérées et par conséquent mal archivées. Enseignante à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et coproductrice d'une série de podcasts originaux, elle vient de publier aux Presses Universitaires de Rennes une somme intitulée Micros de nuit, Histoire de la radio nocturne en France, 1945-2012. Un livre issu d'une thèse à ce sujet et de vingt-sept entretiens avec des professionnels, essentiellement des producteurs-animateurs, mais aussi des techniciens, journalistes et réalisateurs. 

Comment qualifieriez-vous, définiriez-vous cette radio de nuit ? 

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C'est une radio de l'intimité, même si la radio est un média de l'intime à toute heure, puisque c'est un média sans image, qui s'adresse directement à l'oreille des auditrices et des auditeurs. On peut avoir un lien très fort avec cette voix qui nous parle et l'absence d'images permet de développer l'imaginaire à toute heure du jour ou de la nuit. Mais quand on écoute la radio la nuit en direct et quand les programmes sont réalisés en direct, en général, il y a une atmosphère encore plus propice à l'intimité et à la rêverie, même. 

À ce moment, l'auditeur souvent travaille, il est sur la route, et il a besoin d'une compagnie. Cela peut être des personnes insomniaques, des détenus. Du coup, il existe vraiment un lien avec cette radio qui permet de traverser la nuit, grâce aussi à davantage de liberté dans les thèmes abordés et dans les formats. Car l'enjeu d'audience est moindre et les directeurs d'antenne vont un peu moins "surveiller" ou "aiguiller" ce que doivent être ces programmes. 

Le matin, la radio doit réveiller les auditeurs, on doit donner un maximum d'informations. Tout s'enchaîne assez vite, avec des chroniques, tout est assez minuté. La nuit, le temps se dilate un peu, on est moins attentif à l'heure, et cela permet moins de contraintes de formats et de propos. La nuit, en général, entre des flashs d'information toutes les heures, les émissions avaient, ont moins tendance à parler de l'actualité, pour davantage de thématiques liées à l'intimité, à la culture. Avec l'impression de s'extraire un peu du temps, de l'actualité, de la politique.  

Avec des horaires bien précis ?

Il n'y a pas vraiment d'horaires, on ne peut pas dire qu'à tel moment on entre dans la nuit de manière évidente. C'est un peu une progression. Dès 21 heures, les programmes diffusés ont déjà de toute façon une autre tonalité que les émissions matinales ou que les programmes de l'après-midi. Mais progressivement, on va rentrer de plus en plus profondément dans la nuit. Moi, j'ai choisi de délimiter cette radio de nuit par ce qui est diffusé entre 23 heures et 5 heures du matin. Sachant que les frontières sont mouvantes et que, avant 23 heures, on a déjà une dimension nocturne. Mais après 5 heures du matin, on va arriver dans des programmes où le ton change et il va falloir réveiller les auditeurs. 

Jusqu'au milieu des années 50, il n'existait pas de programmes après minuit. Tout ce qui était diffusé dès 21 heures à 22 heures était donc déjà clairement nocturne dans la forme et dans les thèmes traités. Plein d'émissions des années 50 diffusées à 22 heures avaient le mot nuit ou nocturne dans leurs titres.   

Et une donnée technique a marqué le début de cette histoire : la nuit, les ondes se transmettent mieux. 

Effectivement, pour des raisons physiques, l'obscurité permet aux ondes radiophoniques de se propager plus loin. Et dès les débuts de la radiodiffusion, n'importe qui pouvait brancher son récepteur de radio et tomber sur des programmes venant d'autres pays. Dès les années 20, les années 30, on a retrouvé des témoignages d'auditeurs passionnés par cette quête. 

Et les émissions françaises ont pu être écoutées largement en Afrique du Nord, notamment les émissions de France Inter qui avait l'émetteur le plus puissant de France. C'était le cas dans les années 70-80, en particulier pour l'émission Allô Macha, de Macha Béranger. Elle a reçu beaucoup de courrier des pays du Maghreb. Quand la journée, ces pays là captaient moins bien France-Inter. 

Macha Béranger dans son studio de France Inter le 28 décembre 2004.
Macha Béranger dans son studio de France Inter le 28 décembre 2004.
© Maxppp - Alain Auboiroux / Le Parisien

Cela s'est traduit aussi en soirée, la nuit, pendant la Seconde Guerre mondiale, avec même l'appel du 18 juin 1940. Les messages de résistance de Radio Londres se passent le soir, la nuit. 

La radio a été un outil de propagande et de résistance utilisé par la Résistance française et par les ondes de la BBC, par Radio Londres. Et il s'agissait effectivement essentiellement de programmes diffusés le soir et qui étaient écoutés dans la clandestinité, puisque, officiellement, les Français dans la France occupée n'avaient pas le droit d'écouter le poste de la BBC. L'écoute était clandestine, le soir, en cachette, et il ne fallait pas que cela se sache. 

Le cœur de la nuit a aussi été utilisé par la Résistance pour transmettre des messages codés sur les ondes de la BBC. C'était une manière d'éviter le brouillage de ces émissions de Radio Londres par les Allemands. Une guerre des ondes avait lieu et les stations devaient changer de fréquence, mais la nuit, il était plus facile d'émettre sans être brouillé.  

53 min

"La nuit, l'oreille est comme un œil"

Dimension technique, historique, et vous parlez aussi dans votre livre d'une dimension presque philosophique avec le philosophe Michaël Fœssel, qui dit "dans le noir, c'est à l'ouïe que l'on se fie de préférence".  

Oui, tout à fait. La radio et la nuit vont particulièrement bien ensemble car sans lumière on peut être beaucoup plus attentif aux sons, à l'environnement sonore. Michaël Foessel l'explique et l'anthropologue Véronique Grappe-Nahoum a écrit que "la nuit, l'oreille est comme un œil". Je trouve que c'est assez juste. Le potentiel d'imagination suscité par la radio est d'autant plus fort la nuit, puisque on est plus à même d'être disponible et réactif à ce que nos oreilles peuvent percevoir.  

Vous parlez de "radio dans la radio" ?

C'est un peu le summum de ce que peut la radio dans sa capacité à faire voyager les auditeurs dans un univers à part et de se laisser aller par le son. Et pour beaucoup d'animatrices, d'animateurs de radios de nuit que j'ai rencontrés, travailler, proposer ces programmes la nuit était un choix. Souvent parce que eux-mêmes avaient un rapport particulier à la nuit. Parfois, certains d'entre eux étaient des auditeurs de radio de nuit et ils estimaient important justement de faire de la radio à ce moment là pour profiter de ce lien particulier avec l'auditeur qui se retrouve davantage seul, donc davantage disponible, davantage à même de se laisser porter par les voix de la radio et les ambiances sonores.  

Alain Veinstein parlait d'une radio libre, avant les radios libres. Longtemps producteur sur France Culture, il a imaginé Les nuits magnétiques, cette émission créée en 1978 et qui était très, très moderne pour le France Culture de l'époque. Elle mêlait vraiment la création sonore avec des entretiens avec des personnalités, mais aussi avec des anonymes, et elle permettait à des écrivains qui n'étaient pas des professionnels du son de s'y essayer. Il y avait vraiment toute une réflexion d'écriture par le son. C'est le moment des premières radios pirates et de certaines inventions, mais France Culture a inventé beaucoup de choses avec Les nuits magnétiques. Cela a inspiré beaucoup de radio amateur, de pirates des ondes qui écoutaient justement ce rendez-vous.  

52 min
1h 30

"La radio, on l'entend la journée, et la nuit, on l'écoute"

Cette radio nocturne n'est-elle pas la mal aimée ? Pas vraiment considérée par les dirigeants de station ni du coup archivée, pas vraiment étudiée, mais qui a permis à un grand nombre d'hommes, de femmes de radio d'avoir des libertés, de créer, pour un public très reconnaissant.

Il existe une sorte de paradoxe effectivement parce que cette radio de nuit n'était pas forcément très considérée par les dirigeants et parfois les producteurs, les animateurs, les animatrices de ces tranches horaires n'étaient pas forcément non plus bien considérés par leur pairs qui officiaient la journée. Mais en même temps, cela a permis de beaucoup créer, d'inventer des formes et de donner un espace de liberté. Beaucoup de gens qui ont officié la nuit à la radio, des professionnels, même les techniciens et techniciennes, les réalisateurs, réalisatrices, ceux que j'ai rencontrés m'ont dit que cela réunissait les meilleures conditions pour réaliser leur travail. José Artur disait "la radio, on l'entend la journée, et la nuit, on l'écoute. Et moi, je préfère avoir moins d'auditeurs, mais des auditeurs vraiment attentifs". Et d'un autre côté, évidemment, du côté de la réception et de l'audience, les audiences sont beaucoup moins importantes la nuit que la journée, même si elles n'ont jamais été beaucoup mesurées. Médiamétrie les mesure aujourd'hui, mais ces audiences entre minuit et 5 heures du matin ne sont pas officiellement communiquées au public. Elles sont simplement communiquées aux différentes stations. Je n'ai jamais eu vraiment d'explication officielle, mais c'est vraisemblablement une manière de faire en sorte que cet espace temps, finalement, ne soit pas concurrentiel. Et cela a permis aussi de délaisser ces espaces et de faire des économies en supprimant la plupart du temps les émissions en direct. 

Mais cette radio a pu toucher des catégories très différentes de personnes, pas seulement des insomniaques, artistes ou noctambules. Avec des gens qui, à différentes époques de leur vie, pour x ou y raison, ont moins dormi et ont beaucoup plus écouté la radio. Et d'après les différents témoignages - de lettres d'auditrices et d'auditeurs que j'ai pu consulter ou que j'ai retrouvé sur Internet ou de gens que j'ai rencontrés - tous les gens qui ont écouté la radio la nuit à un moment de leur existence évoquent vraiment une expérience d'écoute très forte, des souvenirs vraiment très marquants, d'un rapport intime lié aux voix qui leur parlaient. 

Une auditrice m'avait dit qu'elle avait l'impression d'avoir une deuxième vie grâce aux nuits de France Culture, en écoutant les rediffusions avec plein d'époques qui se mélangeaient. Il y avait sa vie la journée et malheureusement, la nuit, elle avait des problèmes d'insomnie. Mais les programmes de France Culture la nuit lui ouvraient des horizons et lui permettaient de vivre deux fois !

Cela suscite des réactions souvent enthousiastes et émues. Et pour la sortie du livre, énormément de gens manifestent leur nostalgie, leurs souvenirs d'ado. Et même parfois, on a l'impression qu'elle a représenté quelque chose d'immense pour certaines personnes qui l'ont écoutée. C'est comme si la nuit la rapport affectif avec la radio était encore plus fort. On se sent seul, on a besoin d'une voix qui nous accompagne, on a des problèmes d'insomnie et la radio joue vraiment un rôle. 

Mais parfois, peut-être, ils enjolivent aussi ces souvenirs. Parce que cela leur rappelle une jeunesse, une époque passée. 

40 min

Cela a beaucoup été des questions nocturnes d'adolescents, voire d'enfants, par rapport à soi même, par rapport à son devenir ? 

Oui, il y a eu à partir des années 90 des émissions pas purement nocturnes puisqu'elles étaient diffusées le soir sur les stations FM musicales destinées aux jeunes, comme Fun Radio et NRJ. Et les libres antennes pour les adolescents ont pour la première fois donné spécifiquement la parole aux adolescents pour les encourager à parler essentiellement de questions liées à la sexualité. Toute une génération de jeunes auditeurs s'est mise à l'écoute en cachette des parents et avait l'impression de faire quelque chose un peu d'interdit et d'apprendre des choses sur eux en écoutant les jeunes de leur âge poser des questions. 

Mais j'ai retrouvé des témoignages de gens, enfants ou adolescents auparavant, qui ont écouté des émissions du soir ou de la nuit qui n'étaient pas destinées spécialement aux enfants ou à des adolescents. Mais ils les écoutaient aussi un peu en cachette des parents, et ils avaient l'impression de voyager un peu avec eux et de pénétrer dans le monde un peu interdit des adultes, même s'il n'y avait rien de sulfureux dans les émissions. Je pense par exemple à une émission qui s'appelait Les routiers sont sympas, sur RTL, animée par Max Meynier, qui était à l'origine un comédien, pas du tout un chauffeur routier. Il s'est retrouvé à la tête d'une émission destinée aux conducteurs de poids lourds et qui était un peu un réseau d'entraide où les chauffeurs routiers pouvaient appeler pour donner des informations sur l'état des routes, dire qu'il y avait eu un accident ou faire passer des messages à leur famille. Et j'ai retrouvé plein de témoignages d'enfants qui disaient écouter cette émission alors que personne dans leur famille n'était routier, mais ils avaient l'impression d'être intégrés dans une communauté un peu vivante et cela les faisait voyager. J'ai retrouvé aussi des témoignages d'anciens enfants auditeurs qui, ensuite, ont décidé de devenir routier parce que les émissions les avaient beaucoup marqué.  

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La communauté est récurrente dans les émissions de nuit. Allô la planète aussi, Supernana ou Le Pop club de José Artur. Vous racontez d'ailleurs comment un jeune de province dans une petite ville de 7 000 habitants s'est ainsi senti intégré à Paris.

Oui. C'était cette capacité de la radio nocturne de permettre aux gens d'intégrer des mondes auxquels ils n'ont pas forcément accès. Donc, pour des jeunes, écouter le Pop Club, c'était le monde du Paris un peu mondain. L'émission a débuté en 1965, a existé pendant quarante ans sur France Inter, et commençait au début de la nuit. Et dans cette émission, José Artur recevait des artistes, dans une ambiance de bar. C'était un monde un peu festif et on pouvait penser en faire partie, au milieu de ces artistes, au cœur de Paris, dans la Maison de la radio, même si on venait d'un tout petit village de la campagne la plus profonde. Il y avait des concerts aussi, des artistes qui passaient parfois même un peu à l'improviste. La radio la nuit a eu tendance à laisser plus de place aux choses un peu improvisées. 

Après, des communautés d'auditeurs se sont effectivement créées et rassemblées. Par exemple, celle des "sans sommeil" de Macha Béranger, qui a reçu des appels des auditeurs pendant presque trente ans sur France Inter. Elle aimait à dire qu'il y avait eu plein de mariages entre ses auditeurs et auditrices. Le principe même de l'émission, la volonté de Macha Béranger et de France Inter, était non seulement de permettre aux auditeurs de passer à l'antenne la nuit pour raconter leurs problèmes, mais ensuite de pouvoir rentrer en contact avec des auditrices et des auditeurs.

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De fait, les courriers de Macha Béranger ont été en grande partie versés aux Archives nationales et plus de la moitié des lettres qui étaient envoyées à Macha Béranger étaient des lettres pour demander les coordonnées d'une personne passée à l'antenne. 

Vous écrivez que cette radio s'est éteinte, remplacée par des rediffusions. Pourquoi ? Avant tout des raisons économiques ? 

C'est un ensemble de facteurs. Le premier a été l'arrivée de la télévision la nuit. Jusqu'à la toute fin des années 80, la radio avait un peu le monopole de la nuit. La télévision a créé une forme de concurrence, même elle n'a pas développé des programmes vraiment spécifiquement nocturnes ou quasiment pas, contrairement à la radio. Il y a eu ensuite l'arrivée d'Internet et des raisons économiques essentiellement aussi avec l'arrivée du podcast qui a permis d'écouter des émissions de radio la nuit, mais qui n'étaient pas forcément produites la nuit. Donc, finalement, fabriquer des émissions la nuit avec des intervenants, des invités, des animateurs, des techniciens en direct, cela coûtait de l'argent et les différentes stations de radio ont arrêté. Mais ce n'est pas propre à la France, cela a été un peu la même chose dans une majorité de pays. On a eu l'impression qu'à partir des années 2000, il y a vraiment eu un reflux progressif de ces émissions. Et depuis le début des années 2010, il n'y a quasiment plus de programmes la nuit en direct. Sur les stations généralistes, par exemple, on a des rediffusions de la journée qui vient de s'écouler. Mais par exemple sur France Culture, on a encore des programmes spécifiquement pensés pour la nuit qui sont les nuits de France Culture. Ce sont des propositions de réécoute d'archives plus ou moins anciennes de la chaîne recontextualisées. 

La priorité économique a été de développer le numérique, le podcast. Et les émissions de nuit n'ont plus été retenues dans les budgets. 

8 min

Vous faites le lien aussi, comme Michaël Foessel, avec une négation de la nuit. Ou c'est peut-être lié à une délinéarisation et à une écoute à la demande presque plus robotisée. C'est soi même l'intermédiaire. 

Oui, il y a un peu des deux. Michaël Foessel a notamment écrit sur la nuit quand France Inter a supprimé ses nuits en direct. C'était en 2012 et c'était un peu un symbole de ce "déclin" de la radio de nuit, puisque France Inter avait été la radio pionnière, celle qui avait inventé la radio de nuit en direct en France. C'était Paris Inter, en 1955, qui avait imaginé le programme Route de nuit pour tenir compagnie aux gens qui conduisait la nuit. Et en 2012, Michaël Foessel a écrit un article dans la revue Esprit dans lequel il explique à quel point, selon lui, cette manière de mettre un terme à ces émissions qui avaient un vrai rôle social, qui tenaient compagnie à ces gens de la nuit, participait du fait de nier un peu ce monde de la nuit. Il a cette formule, "C'est comme si la vraie vie n'existait qu'aux heures de bureau". Et on a tendance à laisser un peu de côté les noctambules, les fêtards qui ne sont pas forcément bien vus par la société, mais aussi les travailleurs de nuit et une partie de la population qui vit surtout la nuit. Il y a un peu de ça effectivement selon moi. 

Dans les années 70-80, la radio nocturne inventait beaucoup et du coup, en miroir, on parlait beaucoup de la nuit. Il y avait plein de reportages télévisés sur le monde de la nuit, c'était l'époque des boîtes de nuit à la mode à Paris, il y avait même plein d'émissions télé, des émissions d'Ardisson, tournées dans des boîtes de nuit. Cette culture de la nuit était plus à la mode, plus vivante. Et ce déclin de la radio la nuit reflète un peu ça. Et en même temps, effectivement, bien sûr, avec les nouvelles pratiques d'écoute, la délinéarisation et les facilités sur son téléphone à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. 

Il reste quand même encore des nuits ponctuelles sur France Inter, des programmes de radios associatives, Caroline du Blanche sur RTL, Olivier Delacroix sur Europe 1, et Georges Lang sur RTL, en passe d'atteindre les 50 ans d'antenne ?

Il a commencé à produire ses Nocturnes en 1973. Maintenant, c'est le week end et cela s'est réduit en temps. Jusqu'à il y a quelques années, c'était du lundi au vendredi, de minuit à 3h du matin. Et c'est vraiment toute sa vie. C'était son rêve d'adolescent. Il avait écouté la radio la nuit à la fin des années 60, au début des années 70, notamment les radios pirates anglaises, et son rêve était d'être DJ la nuit à la radio et de passer de la musique, du rock américain, notamment. Il a réussi, donc il a fait ça toute toute sa vie et il a encore son émission. Je crois qu'il a envie d'aller jusqu'à ses cinquante ans de Nocturnes.

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5 min

Et avec la pandémie et ses conséquences, les confinements successifs, il n'y a pas matière à revenir là-dessus et à développer ces programmes ? Ne serait-ce qu'en raison du manque de sommeil lié à cela, des angoisses ou même la maladie. Il y aurait un bassin d'écoute plus important ?

Complètement. Mais il faut convaincre des dirigeants de stations de radio de ce besoin. Avec les confinements, les couvre-feux, c'est tout un rapport à la nuit, justement, qui été bouleversé. C'est quand même quelque chose de très perturbant d'avoir été empêché de sortir de chez soi à la nuit tombée. Ne plus pouvoir sortir la nuit, c'est quelque chose de très particulier. Et au delà de ça, toutes les angoisses, les insomnies que la période a pu générer. Même si on peut choisir ses programmes, écouter tout ce qu'on veut, regarder toutes les vidéos sur Internet, lire tout ce qu'on veut à toute heure du jour de la nuit, la radio, déjà, n'a pas d'écran. Et sa richesse sonore. Pour le coup, il y a eu un vrai développement du podcast et un attrait pour des voix qui racontent des histoires.  

Après, rien ne remplace tout à fait l'écoute en direct et le fait d'avoir quelqu'un en train de vivre le même moment de la nuit, à deux heures du matin, quelque part dans un studio derrière un micro, en train de vous dire il est deux heures du matin, on passe un bout de nuit ensemble. C'est un rapport physique, un peu de chair, quelque chose un peu humain de se dire on partage de manière organique, physique, le moment. Le direct a quelque chose de physique qui n'est pas remplacé, à mon avis, par les autres formes de podcast, d'écoute possible, ou toutes les vidéos à la demande. 

58 min