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Invasion du Capitole américain : quand deux moments historiques se côtoient

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Des manifestants pro-Trump assis dans le Capitole après être entrés par effraction dans le bâtiment pour protester contre la certification de l'élection de Joe Biden.
Des manifestants pro-Trump assis dans le Capitole après être entrés par effraction dans le bâtiment pour protester contre la certification de l'élection de Joe Biden.
© AFP - Saul Loeb

Le monde dans le viseur. Scènes surréalistes mercredi à Washington. Une foule de manifestants pro-Trump, galvanisée par le président sortant refusant la défaite, ont pénétré dans le Capitole, symbole du pouvoir législatif américain. Dans ce chaos historique, un photographe a su capter un moment de calme et d'émerveillement.

Mercredi 6 janvier 2021 : des dizaines de militants trumpistes forcent le Capitole pour empêcher le Sénat et la Chambre des représentants de certifier la victoire du démocrate Joe Biden à l'élection présidentielle. Après plusieurs minutes de chaos, quatre hommes s'assoient sur deux bancs en cuir marron de l'édifice symbole de la démocratie de leur pays. Au-dessus d'eux, le tableau d'un célèbre instant de l'Histoire américaine : La Reddition de Lord Cornwallis. Cette peinture représente la dernière grande victoire américaine contre les Britanniques, en 1781. "On voit un général américain Lincoln sur son cheval blanc et une rangée de soldats britanniques qui se rendent", explique Denis Lacorne, spécialiste des États-Unis et directeur de recherche au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po. Le général tend sa main vers le sabre que doit lui rendre l'officier anglais qui se rend. De l'autre côté, les troupes alliées françaises sous le drapeaux blanc des Bourbon.

Au-delà de la signification, ce qui est encore plus captivant, c'est la raison pour laquelle ce tableau de John Trumbull est accroché au Capitole. Cette œuvre a été peinte entre 1819-1820, lors de la reconstruction du bâtiment. En effet, quelques années plus tôt, en 1814, en pleine guerre, les Anglais ont brûlé et détruit le Capitole et la Maison-Blanche. "Une extraordinaire humiliation pour les Américains, leur plus grand désastre militaire", confie Denis Lacorne. 1814, la seule fois de l'Histoire américaine (avant le 6 janvier 2021) où le Capitole est envahi par des adversaires.

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"La Reddition de Lord Cornwallis" a été peinte entre 1819-1820, lors de la reconstruction du Capitole, détruit en 1812 par les Anglais. Depuis, le bâtiment n’avait jamais été envahi.
"La Reddition de Lord Cornwallis" a été peinte entre 1819-1820, lors de la reconstruction du Capitole, détruit en 1812 par les Anglais. Depuis, le bâtiment n’avait jamais été envahi.
© AFP - Saul Loeb

À l'époque, l'ennemi venait de l'extérieur et aujourd'hui (...). Cette semaine, il est venu de l'intérieur.

Une "visite au musée" 

Lorsque Dimitri Beck, directeur de la photographie de Polka Magazine, voit cette image, il avoue être "étonné et intrigué". Intrigué parce que tout le monde connaît le contexte dans lequel cette photo a été prise : dans un chaos total. "Et là, j'ai l'impression que c'est une visite au musée, devant un tableau, que ces quatre manifestants se sont perdus et se retrouvent à contempler une peinture magistrale." Il y a définitivement quelque chose de décalé dans ce cliché de Saul Loeb. Loeb, 37 ans, qui travaille pour l'AFP à Washington depuis bientôt 14 ans.

Ce qui rend l'image anachronique pour ce spécialiste, c'est le bandana et les drapeaux. Vu la situation sur place, la confusion, le bruit, la pagaille doivent régner autour de ces quatre manifestants. "C'est là la force et le talent des bons photographes : leur capacité de s'arrêter, de se poser l'espace d'un instant pour attraper quelque chose qui semble très construit." Étonnamment, quand on regarde, "tout est calme", observe Dimitri Beck, "il y a une sérénité dans cette image, et c'est ce que le photographe a réussi à saisir de façon très efficace".

Le "repos du guerrier" 

Une sérénité et un certain émerveillement pour Jean Michel Psaïla, directeur de la rédaction de l'Agence de photos Abaca Press, qui a vécu trois ans aux États-Unis. "Cette image est étonnante parce qu'on est dans le Capitole, lieu hautement symbolique où sont passés les plus grands, et on voit ces Monsieur et Madame Tout-le-monde, caricature de l'Américain moyen, en train de faire des selfies." Le moment interpelle :

D'un côté ces gens sont là pour défendre leurs idéaux, et de l'autre, ils découvrent le lieu, ébahis par sa beauté.

"Dans le Capitole, lieu hautement symbolique où sont passés les plus grands, on voit ces Monsieur et Madame Tout-le-monde, caricature de l'Américain moyen, en train de faire des selfies."
"Dans le Capitole, lieu hautement symbolique où sont passés les plus grands, on voit ces Monsieur et Madame Tout-le-monde, caricature de l'Américain moyen, en train de faire des selfies."
© AFP - Saul Loeb

Au Capitole, d'ordinaire, "tout est ciré, lustré, beau", et à ce moment-là, les quatre personnages, "très admiratifs", réalisent où ils sont. Deux d'entre eux tiennent des drapeaux – "Ils ont le patriotisme à la main et ils ont dans un lieu historique de la Nation". Saul Loeb a réussi à témoigner de ce décalage. Il a d'ailleurs raconté :

C'est l'un des bâtiments les mieux protégés de Washington (...) La Rotonde, en ce moment, avec la pandémie, il n'y a personne, que des élus du Congrès, leur personnel haut placé, des journalistes (...) Et là, on avait des centaines de manifestants faisant globalement ce qu'ils voulaient, debout sur des bancs, prenant des photos des statues (..), bruyants et dérangeants.

Pour Jean-Michel Psaïla, ce cliché représente "le photojournalisme pur". Le photographe a écrit avec son image un instant fabuleux. "Derrière, on a une peinture qui représente un fait historique marquant et en même temps le côté naïf de ces quatre Américains assis, après être entrés de façon illégale et violente dans les lieux."

Le photojournaliste raconte une histoire en un clic. "Au moment du déclenchement, on cadre, on essaye de trouver un témoignage journalistique parce qu'on sait qu'on est en train de vivre un moment important."

On cadre, on regarde la lumière, et les photographes qui ont un talent supérieur communient le témoignage et l'artistique.

C'est le cas de l'auteur de cette photographie, dont Jean-Michel Psaïla connaît le travail. "En une image, il raconte la vérité."

Une photo à l'équilibre parfait 

Les deux manifestants en bas à gauche regardent vers le ciel : "On se doute qu'ils ne regardent pas la peinture mais ils nous invitent à la regarder et contribuent à la construction de cette image."
Les deux manifestants en bas à gauche regardent vers le ciel : "On se doute qu'ils ne regardent pas la peinture mais ils nous invitent à la regarder et contribuent à la construction de cette image."
© AFP - Saul Loeb

Pour Dimitri Beck, de Polka, la photo est bien construite, très équilibrée. "Sous ce grand tableau rectangulaire, on a de façon symétrique la description du tableau [le panneau blanc]. Et de part et d'autre, un banc, deux personnes et un drapeau de chaque côté." À cela s'ajoute une lecture pyramidale, "pinacle de la photo, on voit la reddition du général au sommet à cheval". Les deux manifestants en bas à gauche regardent vers le ciel : "On se doute qu'ils ne regardent pas la peinture mais ils nous invitent à la regarder et contribuent à la construction de cette image."

Sauf s'il est féru d'histoire ou passionné par les peintures du XIXe siècle, lorsque que le photographe prend le cliché, il ne sait pas forcément ce que raconte la peinture au-dessus des manifestants, mais il sait d'instinct qu'elle n'était pas là par hasard, comme toutes les œuvres du Capitole. "Le tableau est immense, on voit que le photographe ne l'a pas coupé, il l'a cadré, il a utilisé un grand angle. Il a senti qu'il fallait mettre cette peinture dans l'image", explique Jean-Michel Psaïla. Les manifestants donnent une échelle de la grandeur de la peinture. C'est "ce qui donne l'impression de la grandeur du lieu", complète Dimitri Beck.

Les quatre manifestants sont calmes, la scène est calme, la reddition sur le tableau est calme, tout est posé. "Le seul drapeau qui flotte, c'est celui de la reddition en haut dans la peinture. Et les drapeaux qui sont en bas", dans la réalité, "sont posés". Quand ces deux moments historiques se font face, plusieurs questions émergent, conclut Dimitri Beck : "Est-ce qu'on baisse les armes ? Est-ce la reddition ? La bataille est-elle terminée ?"