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Invisible depuis 172 ans, un oiseau rare réapparaît à Bornéo

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L'Akalat à sourcils noirs a été trouvé en octobre 2020 à Bornéo, a-t-on appris ce jeudi.
L'Akalat à sourcils noirs a été trouvé en octobre 2020 à Bornéo, a-t-on appris ce jeudi.
© Radio France - Muhammad Suranto / BirdingASIA

Un petit passereau vient d’être vu à Bornéo près de 180 ans après avoir été recensé pour la dernière (et la première) fois. Ces dernières années, plusieurs espèces que l’on croyait disparues ont été à nouveau aperçues. Enfin de bonnes nouvelles dans ce monde de brutes ?

Son nom : l’Akalat à sourcils noirs, malacocincla perspicillata en latin, ou brown-browed babbler en anglais. C’est un petit passereau de quelques dizaines de centimètres aux yeux rouges, dont nous ne savons presque rien. Et pour cause : personne ne l’avait vu depuis près de 180 ans ! Éclaircie dans un monde bien sombre, il vient de réapparaître, comme auparavant le chien chanteur, le coelacanthe ou le kangourou de Wondiwoi. De quoi réellement espérer ?

"La plus grande énigme de l'ornithologie indonésienne"

Le 5 octobre 2020, deux habitants, partis en forêt près de chez eux dans la partie indonésienne de l’île de Bornéo, "sont tombés sur une espèce d’oiseau inconnue", écrit l’Oriental Bird Club dans un article publié ce 25 février. "Ils ont attrapé cet oiseau puis l’ont relâché après avoir pris des photos." Ils contactent alors deux groupes d’ornithologie locale, BW Galeatus et Birdpacker, qui soupçonnent la découverte d’un Akalat à sourcils noirs. Découverte confirmée ensuite par des scientifiques locaux. 

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La nouvelle, publiée dans la revue BirdingASIA, est "comme une illumination", explique son principal auteur Panji Gusti Akbar. "Cet oiseau est souvent considéré comme la plus grande énigme de l’ornithologie indonésienne. Il est époustouflant de se dire qu’il n’est pas éteint et qu’il vit dans les forêts de faible altitude." Il n’existait en effet jusqu’alors qu’un seul et unique spécimen connu de cette espèce, collecté dans les années 1840 et décrit en 1850 par un ornithologue français, Charles Lucien Bonaparte, suite à la découverte de l’Allemand Carl A.L.M Schwaner au cours d’une expédition. Depuis, personne ne l’avait officiellement observé à nouveau. Le spécimen du XIXe siècle est empaillé et exposé au Muséum national d’histoire naturelle des Pays-Bas.

Le spécimen trouvé dans les années 1840 et exposé au Muséum national d'histoire naturelle des Pays-Bas. Les yeux sont artificiels, d'où l'absence de couleur rouge.
Le spécimen trouvé dans les années 1840 et exposé au Muséum national d'histoire naturelle des Pays-Bas. Les yeux sont artificiels, d'où l'absence de couleur rouge.
- Par Huub Veldhuijzen van Zanten/Naturalis Biodiversity Center, CC BY-SA 3.0, htt
L'oiseau trouvé en octobre 2020, bien vivant, et pas plus gros qu'un billet de banque
L'oiseau trouvé en octobre 2020, bien vivant, et pas plus gros qu'un billet de banque
- Muhammad Suranto / BirdingASIA

Depuis la découverte du spécimen vivant en octobre, les chercheurs attendent impatiemment de retourner sur place, mais leurs projets sont mis à mal par le contexte sanitaire. "Il n'y a pas de restrictions de déplacement pour l'heure, mais nous redoutons d'importer le virus dans la communauté locale à Bornéo", explique Panji Gusti Akbar, auteur principal de l'étude. "Nous espérons cependant explorer le site en août prochain, si la situation se stabilise." Les prochaines étapes qui attendent l'équipe scientifique : "Identifier la population d'oiseaux, l'habitat, et surtout la menace. L'Union internationale pour la conservation de la nature n'a aucune donnée sur l'Akalat à sourcils noirs, il est classé "data deficient". Nous espérons d'abord collecter plus d'informations pour mieux comprendre la situation de la population d'Akalats, avant de prendre des mesures de conservation de l'espèce", ajoute Panji Gusti Akbar.

"Il y a là une occasion unique de sanctuariser ces forêts pour protéger l'Akalat et les autres espèces", estime Ding Li Yong, co-auteur de l'article, et membre de BirdLife International. Quoi qu'il en soit, "les découvertes comme celles-ci sont incroyables et nous font croire qu'il est possible de retrouver d'autres espèces qui sont perdues du point de vue scientifique depuis des décennies ou davantage", a déclaré à l'AFP Barney Long, de la fondation Global Wildlife Conservation.

Chien chanteur, cœlacanthe, kangourou de Wondiwoi... Ces animaux que l'on pensait disparus à tout jamais ont été retrouvés

Ce n’est pas la première fois qu’une espèce disparue réapparaît aux yeux du monde. En août 2020, une étude américaine confirmait le retour des chiens chanteurs de Nouvelle-Guinée. Observés en 2016 et 2018, il a fallu des analyses ADN pour confirmer leur appartenance à cette espèce, censée avoir disparu à l'état sauvage depuis un demi-siècle. Ces chiens au cri très surprenant, à mi-chemin entre le hurlement de loup et le chant de baleine, ne subsistaient plus qu'en captivité, l'espèce s'appauvrissant au fil des croisements et de la consanguinité. "La population de chiens chanteurs sauvages n'est pas seulement importante pour la préservation de l'espèce, c'est aussi un chaînon important pour la compréhension de la domestication du chien", écrivent les auteurs de l'étude.

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L'une des "réapparitions" les plus incroyables est celles du cœlacanthe, un poisson massif résidant dans les eaux comoriennes et indonésiennes. Et pour cause : il était censé être éteint depuis 70 millions d'années. En 1938, un spécimen vivant est pêché et confié à une scientifique, Marjorie Courtenay-Latimer, qui l'étudie avec l'aide d'un confrère, James Leonard Smith. Les chercheurs sont face à un "fossile vivant" (ou presque) : la nageoire caudale de l’animal a trois lobes, caractéristique des cœlacanthes, prospères il y a 350 millions d’années ! Aujourd'hui, le cœlacanthe est souvent qualifié de "faux poisson" car il possède, vestige de l'évolution, deux humérus et deux fémurs, comme les mammifères.

Le nom scientifique du cœlacanthe est "Latimeria chalummae", en hommage à Miss Latimer. C'est le plus ancien vertébré encore existant sur Terre.
Le nom scientifique du cœlacanthe est "Latimeria chalummae", en hommage à Miss Latimer. C'est le plus ancien vertébré encore existant sur Terre.
© Maxppp - Loonger

Un autre "fossile vivant" : la chelonoidis phantasticus, une tortue des Galapagos, a été redécouverte en février 2019, déclarée éteinte depuis plus de 100 ans. Le dernier spécimen en vie avait été répertorié en 1906. Dès 1942, des faisceaux d'indices (excréments, traces de repas) semblaient indiquer la présence de tortues sur cette île volcanique de l'archipel, mais il aura fallu plusieurs décennies pour parvenir à mettre la main sur un spécimen. La tortue femelle identifiée en 2019 "dépasse les cent ans, c'est une tortue très vieille", déclarait alors à l'AFP Washington Tapia, directeur du programme de récupération des tortues géantes de l'ONG américaine Galapagos Conservancy. L'enjeu est désormais de trouver un partenaire mâle afin de perpétrer l'espèce.

Le seul et unique spécimen de Chelonoidis phantasticus, redécouverte en 2019
Le seul et unique spécimen de Chelonoidis phantasticus, redécouverte en 2019
© AFP - Rodrigo BUENDIA

Chez les mammifères, il aura fallu attendre 90 ans pour retrouver la trace du kangourou arboricole de Wondiwoi, ou dendrolagus mayri de son nom scientifique. Ce marsupial de Nouvelle-Guinée n'avait été vu qu'une seule fois en 1928, et décrit en 1933. "C'est l'un des mammifères les moins connus au monde", explique Mark Elridge, biologiste australien, au magazine National Geographic (article en anglais). En 2017, Michael Smith, un botaniste amateur se rend dans les montagnes de Papouasie à la recherche de rhododendrons. Il entend parler du dendrolagus mayri, introuvable depuis des décennies. En 2018, il retourne sur place et monte une expédition spécialement dédiée à la recherche du kangourou arboricole. Une semaine plus tard, il revient de la jungle avec plusieurs clichés de la bête. Aujourd'hui, le site Global Wildlife Conservation répertorie l'espèce comme "critiquement menacée" et indique être "en train de préparer une expédition avec des partenaires locaux, afin de vérifier l'observation et de confirmer qu'il s'agit, en effet, de cette espèce disparue. Il est impératif que des mesures de conservation soient mises en place dès confirmation de la redécouverte par le biais de techniques scientifiques, notamment des analyses ADN.

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Fin 2020, à Madagascar, une équipe de chercheurs annonçait dans la revue Salamandra la redécouverte du caméléon de Voeltzkow, une espèce endémique de l'île que personne n'avait vue depuis 1913. Les scientifiques espéraient le trouver en forêt, c'est finalement dans le jardin en friche d'un hôtel qu'ils ont mis la main sur 18 spécimens, trois mâles et 15 femelles. Les femelles, vertes à l'état normal, se parent de vives couleurs noires, bleues, blanches et oranges lorsqu'elles sont soumises à un stress. 

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Un million d'espèces restent pour autant menacées d'extinction à travers le monde

Ces découvertes réjouissantes ne doivent pas pour autant nous faire oublier l'extinction de masse qui touche des milliers d'espèces animales. En 2018, le WWF démontrait dans son rapport annuel qu'en quarante ans seulement, la population de vertébrés avait chuté de 60%. En 2019, l'IPBES (plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) faisait état dans son rapport d'un constat encore plus alarmant : "un taux d'extinction des espèces sans précédent et qui s'accélère : un million d'espèces menacées d'extinction". Le responsable est désigné : l'Homme. 

Selon ce rapport, depuis 1900, l'activité humaine a altéré 75% de l'environnement terrestre, et plus de la moitié de l'environnement sous-marin. A cause de la surpêche, un tiers du stock de poissons marins a été exploité en moins de temps qu'il ne faut pour renouveler les populations. La pollution de l'eau aux métaux lourds et aux engrais, la défaillance des systèmes d'épuration, la vague de plastique (son usage a été multiplié par dix depuis les années 80) sont autant de facteurs contribuant à la destruction des espèces.

Selon la liste rouge mondiale de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) de 2020, "sur les 128 918 espèces étudiées, 35 765 sont classées menacées". Aujourd'hui, plus de 150 espèces d'oiseaux sont considérées comme "disparues", n'ayant pas été observées ces dix dernières années. 40% des amphibiens, 26% des mammifères et 14% des oiseaux sont actuellement menacés d'extinction, de même qu'un tiers des requins et raies. Nous pouvons citer le crocodile des Philippines, qui ne compterait qu'entre 90 et 130 adultes à l'heure actuelle ; l'oryx algazelle, qui n'existe plus à l'état sauvage ; le rhinocéros de Java qui ne compte plus que 18 représentants ; ou encore l'esturgeon, chassé pour son caviar mais dont la reproduction, très lente, ne permet pas de compenser les pertes d'individus adultes.

Août 2020 : un esturgeon juvénile dans une ferme russe. Cette ferme vise à repeupler les eaux de la Volga face à l'extinction des esturgeons sauvages.
Août 2020 : un esturgeon juvénile dans une ferme russe. Cette ferme vise à repeupler les eaux de la Volga face à l'extinction des esturgeons sauvages.
© Getty - Yegor Aleyev

En septembre 2019, nous publiions une enquête de Philippe Reltien pour la Cellule investigation de Radio France sur les pesticides, principale cause de la disparition des oiseaux en France. On y découvrait une situation alarmante pour le chardonneret élégant, le coucou, le milan royal, le pigeon ramier, la perdrix grise, l’alouette. Quand, en trente ans, l’Europe a perdu plus de 421 millions d’oiseaux.