Iran et nucléaire : entre quête de grandeur, volonté d’indépendance et sentiment d’injustice

Le président iranien Hassan Rohani en visite dans la salle de contrôle de la centrale nucléaire de Bouchehr, dans la ville portuaire du même nom, sur la côte du golfe Persique, le 13 janvier 2015.
Le président iranien Hassan Rohani en visite dans la salle de contrôle de la centrale nucléaire de Bouchehr, dans la ville portuaire du même nom, sur la côte du golfe Persique, le 13 janvier 2015.

Iran et nucléaire : entre quête de grandeur, volonté d’indépendance et sentiment d’injustice

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Iran et nucléaire : entre quête de grandeur, volonté d’indépendance et sentiment d’injustice

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Le regard de l'autre | En Iran, le nucléaire est un totem, l’un des dossiers géopolitiques actuels les plus explosifs. On le croyait réglé en 2015 mais le retrait américain de l’accord international sur le sujet en 2018 a tout changé et les mois qui viennent s’annoncent à haut risque.

Cette fin de semaine a encore été marquée par des tensions entre l'Iran et les Etats-Unis. Washington a annoncé jeudi des sanctions contre les 18 "principales" banques iraniennes afin de "stopper l'accès illicite aux dollars américains". Et le lendemain, Téhéran, par la voix du président iranien Hassan Rohani a dénoncé les nouvelles sanctions "cruelles et inhumaines" imposées à son pays. Les Etats-Unis espèrent ainsi faire plier l'Iran en achevant d'asphyxier son économie, alors que leur campagne de "pression maximale" n'a pas permis au président Donald Trump d'obtenir le "meilleur accord" sur le nucléaire qu'il espérait avec Téhéran.

Donald Trump a retiré en 2018 les Etats-Unis de l'accord international sur le nucléaire iranien, jugeant ce texte conclu trois ans plus tôt insuffisant pour empêcher Téhéran de se doter de la bombe atomique et pour mettre fin à son comportement "déstabilisateur" au Moyen-Orient.

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Analyse en six points clés pour " Le regard de l'autre" : géographie, Histoire, économie, droit, psychologie et sociologie.

Voici en cinq points de grandes clés d'explication du point de vue iranien.

La géographie

L’Iran se voit (à juste titre) comme un grand pays, une puissance régionale : trois fois la taille de la France et 82 millions d’habitants. Avec une situation géographique qui en fait une plaque tournante géopolitique : entre l’Orient et l’Occident.

Qui plus est, l’Iran se perçoit comme une forteresse assiégée, c’est un premier facteur explicatif dans sa quête du nucléaire : 5 000 kms de frontières et des voisins qui sont souvent perçus comme des ennemis ou des adversaires. A l’Est, l’Afghanistan et le Pakistan. Au Nord, le Turkménistan, le Caucase, la Turquie. A l’Ouest, l’Irak, le grand ennemi des années 80. Au Sud, de l’autre côté du Golfe Persique, l’Arabie Saoudite, les Emirats.

Autant de pays, pour la plupart musulmans sunnites. Alors que l’Iran est chiite.

Et n’oublions pas, à seulement 2 000 kms de Téhéran : Jérusalem, Israël.

Revue de presse internationale
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L'Histoire

Là encore, l’Iran se voit, à juste titre, comme une puissance, une grande civilisation, qui entend traiter d’égale à égale avec les plus grands. Ce qui là aussi légitime la quête nucléaire.

L’Iran est d’abord l’héritier de l’empire Perse qui au 1er millénaire avant Jésus Christ, s’est étendu un temps de la Grèce jusqu’à l’actuel Pakistan en passant par le Nord de l’Egypte. Avec en héritage, une tradition culturelle très forte : littérature, architecture, plus récemment cinéma.

L’histoire moderne est celle de l’instauration de la République Islamique en 1979, et de la création de l’unique Etat chiite au monde. C’est aussi à partir de là que les relations avec les Etats-Unis sont devenues exécrables, suite à la crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran. Une cicatrice jamais refermée depuis.

Il s’en est suivi aussi une guerre épouvantable de 8 ans, entre 1980 et 1988 contre l’Irak de Saddam Hussein : près d’un million de morts au total.

Cette terre chiite se voit comme menacée par les régimes sunnites situées tout autour, sachant que le chiisme est une branche minoritaire de l’Islam, à peine 15% des croyants.

De nombreux dirigeants iraniens regardent aussi Israël comme l’ennemi absolu qu’il faut, "rayer de la carte".

Enfin l’Iran se voit (à tort ou à raison) comme l’une des rares démocraties de la région au milieu de régimes arabes souvent monarchiques et absolutistes.

L'économie

La quête de l’énergie nucléaire relève aussi d’une volonté d’indépendance énergétique. C’est dans cet esprit que les premières recherches ont été lancées dans les années 1950, sous le régime du Shah, avec, paradoxe, l’appui américain à l’époque.

L’Iran dispose certes d’énormes réserves de pétrole, les quatrièmes au monde. Et avant la crise du nucléaire, le pays était le 5e producteur mondial.

Les réserves de gaz sont encore plus importantes : les deuxièmes au monde.

Mais depuis plus d’un demi siècle, les autorités iraniennes savent que ces ressources fossiles ne sont pas inépuisables, un siècle de réserves tout au plus. Et c’est dans ce but que l’Iran a initié son programme nucléaire civil : garantir son indépendance. Et aussi apparaître comme un Etat moderne, en quête d’avancées technologiques et industrielles.

Le droit

C’est le sujet le plus compliqué. Et il faut évidemment distinguer le nucléaire civil et le nucléaire militaire. Mais d’une certaine manière, dans les deux cas, l’Iran a un sentiment d’injustice.

Un accord fait tant débat : le JCPOA, Joint Comprehensive Plan of Action. En Iran, en langue farsi, on l’appelle BARJAM. Signé par toutes les grandes puissances en 2015, il autorise la poursuite du programme nucléaire civil iranien, à condition que certains seuils d’enrichissement ne soient pas franchis, car ils rendraient alors possible une utilisation militaire. L’Iran accepte les contrôles internationaux sur le sujet et en contrepartie, les sanctions économiques sont levées.

Sauf que trois ans plus tard, en 2018, Donald Trump retire la signature américaine. Considérant que l’accord est mauvais, et qu’il faut aussi examiner d’autres sujets : le programme de missiles balistiques traditionnels qui menace notamment Israël et l’influence iranienne dans la région, au Liban, en Irak, au Yémen. Les pressions économiques américaines sont telles que même les Européens doivent alors retirer leurs grandes entreprises d’Iran.

Les Iraniens y voient une injustice majeure : l’accord a été brisé à leurs dépens. Ils décident donc en représailles de progressivement ne plus respecter l’accord non plus. Et de dépasser les seuils d’enrichissement et les stocks d’eau lourde autorisés. Téhéran se rapproche donc de l’arme nucléaire militaire. Mais sur ce point là aussi, le militaire, une partie des dirigeants iraniens considère que le pays a droit à y accéder. Tout simplement parce que de nombreux pays de la région possèdent l’arme atomique : le Pakistan, l’Inde à l’Est ; Israël, même si ce n’est pas officiel à l’Ouest. Sans oublier le grand rival sunnite, l’Arabie Saoudite qui voudrait s’en doter au Sud.

Aucun de ces pays ne respecte le traité international de non prolifération. Pourquoi devrions-nous respecter le droit alors que nos voisins ne le font pas ? Voilà le point de vue des plus radicaux des dirigeants iraniens.

La psychologie et la sociologie

Le chaos engendré par le retrait américain de l’accord a plutôt profité aux durs du régime iranien, les Pasdarans, les Gardiens de la Révolution. Un Etat dans l’Etat, très idéologiques, très armés, très conservateurs, très anti israéliens.

A l’inverse, les plus modérés, dont le président Rohani, en ressortent affaiblis : leur stratégie de négociation a échoué. Les sanctions économiques sont revenues.

"Nous nous sommes fait rouler, alors à ce prix là, disent les durs, autant avoir l’arme nucléaire."

Et comme la prochaine élection présidentielle est prévue au printemps 2021 en Iran la campagne électorale à venir ne va pas calmer les ardeurs.

Le droit à l’enrichissement de l’uranium est devenu une sorte de vache sacrée en Iran.

Journal de 18h
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Avec la collaboration d'Éric Chaverou.