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Iran : expression de la frustration économique ou véritable révolution ?

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Une vingtaine de manifestants seraient morts dans des affrontements avec la police, depuis le début du mouvement, jeudi dernier.
Une vingtaine de manifestants seraient morts dans des affrontements avec la police, depuis le début du mouvement, jeudi dernier.
© Maxppp - STR

Les Iraniens ont manifesté fin décembre et d'autres mouvements ont eu lieu ce jeudi. Ils protestent contre la corruption et les difficultés économiques. Si le mouvement est sans précédent depuis 2009, lors de la révolution verte réprimée dans le sang, est-il comparable ?

Fin décembre, tout est parti de Masshad, la deuxième ville d’Iran. Jeudi 28 décembre, des milliers de manifestants descendent dans la rue contre "la vie chère". Mais très vite, le mouvement s’est étendu à d’autres villes, Téhéran, Neyshabour ou encore Kashmar, mais aussi et surtout dans les villes de petites et de moyennes tailles et les manifestations. 

D'autres manifestations, qui ciblent cette fois clairement l'ayatollah Khomeini, ont eu lieu dans une quinzaine d'endroits ce jeudi 1er février au soir. Des rassemblements qui se passent à la nuit tombée, regroupant en majorité des hommes, certains très jeunes, scandant des slogans assez violents : "mort à Khomeini", notamment. La grogne populaire n'est en fait pas retombée depuis les manifestations de fin décembre.

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Les accords de 2015 sur le nucléaire et la fin de l’embargo auraient dû désenclaver le pays sur la scène internationale et améliorer la situation économique des Iraniens. Mais les effets tardent à se faire sentir, et la révolte se poursuit. Est-elle comparable à 2009, lors de la vague verte, au lendemain de la réélection frauduleuse, selon les observateurs internationaux, de Mahmoud Ahmadinejad ? 

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© Visactu - .

Contre la vie chère…

Les accords sur le nucléaire iranien sont entrés en vigueur en janvier 2016. Une partie des sanctions économiques imposées au pays sont alors levées. Les exportations de pétrole et de gaz ont repris, le pétrole représente la moitié du budget de l'Etat, les échanges commerciaux se sont accélérés avec l’Union européenne. Mais les compagnies étrangères restent réticentes, et investissent peu dans le pays, car des sanctions américaines persistent. 

12% de la population active est au chômage dans le pays. Les jeunes, 28% de la population a moins de 15 ans, (en comparaison, les plus de 65 ans représentent 4,5%), sont les premiers à subir le manque d’emplois, 30% sont sans activité, alors que la jeunesse est de plus en plus diplômée. Ces dernières années, l'inflation a été réduite sous l'impulsion du président Hassan Rohani. Le taux d'inflation est deux fois moindre qu’en 2012, même si la vie reste très chère. Ces derniers jours, le prix des œufs, aliment de base pour les plus défavorisés, a doublé. D’où l'expression de "révolution des œufs".  L'espoir suscité par la levée des sanctions n'a pas été à la hauteur de ce qu'espéraient les Iraniens.

Le président Rohani, réélu en mai dernier, a promis de redresser la situation économique de l'Iran. Il veut assainir les finances de l'Etat, et l'une de ses mesures à attiser la colère de certains Iraniens. Pour la première fois, les dépenses des fondations religieuses, les centres de recherches et autres institutions liées au régime ont été dévoilées. Des dépenses exorbitantes, alors que beaucoup d'Iraniens ont du mal à boucler leurs fins de mois. 

Cependant, l'économie iranienne, selon la Banque mondiale, a enregistré une forte reprise en 2017, grâce à la levée des sanctions. Mais les perspectives de croissance à moyen terme sont modestes, car la production pétrolière a quasiment atteint sa capacité maximale. En parallèle, le secteur non-pétrolier reste anémique. Selon la Banque mondiale "les flux d’investissements étrangers anticipés ne se sont pas matérialisés en raison de la non-intégration complète du secteur bancaire du pays au système bancaire mondial et des incertitudes persistantes quant à la mise en œuvre intégrale du Plan d’action global conjoint", c’est-à-dire les accords sur le nucléaire.

Les chiffres encourageants concernant l'économie cachent aussi des inégalités de plus en plus importantes. "Le prix du mètre carré à Téhéran est de 10 000 euros, autant qu’à Paris. Porsche n’a jamais autant vendu de voitures en Iran qu’aujourd’hui et à côté un ingénieur Bac +5 gagne à peine 1500 euros, explique l’écrivaine d’origine iranienne Nahal Tajadod, l'invité des matins de France Culture. Ce qui donne une situation d’injustice totale". 

Pour Thierry Coville, chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran, "les tensions sociales, qui ne sont pas nouvelles, il y a régulièrement des petites manifestations, trouvent l'une de leurs causes dans la démographie : il y a 800 000 personnes de plus chaque année sur le marché du travail. L'économie iranienne est incapable de créer autant d'emplois. Les jeunes sur-diplômés ne trouvent pas de travail. Donc ils sont obligés d'émigrer."

En savoir plus : Iran, les raisons de la colère

A cela s’ajoute la corruption qui gangrène toujours le pays. Les mollahs au pouvoir sont régulièrement soupçonnés de s’enrichir personnellement. L’Iran est classé à la 131e place sur 176, dans le classement des pays les plus corrompus de Transparency international. 

Une nouvelle vague verte ? 

En 2009, au lendemain du scrutin présidentiel, des milliers d’Iraniens sont descendus dans la rue pour protester contre les résultats et la victoire de l’ultra-conservateur Ahmadinejad, à l’appel du modéré Moussavi. Parmi eux, beaucoup de jeunes, des classes moyennes dans les grandes villes. Ces mouvements ont été réprimés dans le sang. Le point de départ était donc politique.

Cette fois, la contestation est différente. Le motif premier est socio-économique. "Le mouvement est parti de la province, des petites villes, selon l’écrivaine Nahal Tajadod. C’est un peu tôt pour dire qu’il s’agit d’une révolution, mais c’est une protestation et c’est déjà pas mal, car en 40 ans, il y en a eu très peu". Elle ajoute :

Moi je suis originaire d’une province du nord, Mazanderan, une province très privilégiée, car c’est le poumon vert de l’Iran. Avec les réformes agraires, les paysans ont eu beaucoup de terres, il n’y a pas là-bas de problèmes économiques purs. Pourtant, il y a des manifestations, les jeunes des classes défavorisées ne trouvent pas d’emploi. 

Cette frustration économique peut-elle pour autant entraîner une révolution dans le pays ? Thierry Coville, spécialiste de l’Iran, reste prudent. "On ne sait pas encore si c'est signe avant-coureur d'un grand bouleversement. Pour l'instant, les classes moyennes, qui vivent dans les grandes villes, ne sont pas dans la rue. " 

Maturation politique

Le mouvement de protestation, qui a démarré fin décembre, glisse peu à peu vers des revendications politiques. "Il y a un changement profond en Iran depuis 40 ans, et à la surprise générale, les Iraniens sont devenus républicains, explique Bernard Hourcade, géographe spécialiste de l’Iran. Le pays n’est pas une république parfaite, mais les Iraniens ont pris gout à la liberté, au vote qui fonctionne. Ce qui se passe aussi, c’est une espèce de maturité politique. Les Iraniens disent : je ne suis pas d’accord et donc je le dis. Ils protestent notamment car ils manquent de confiance dans les institutions publiques." D'après les images diffusées sur les réseaux sociaux, les manifestants s'en prennent à des bâtiments publics, des centres religieux et des banques. 

Mais à l’inverse de 2009, les manifestants ne font plus de distinction entre les conservateurs et les réformistes. Dans les cortèges, le slogan "mort au dictateur" est scandé. Il n’y a, a priori, pas de figure de référence dans ce mouvement, pas de leadership, quand en 2009, il y avait Moussavi. 

Réactions du pouvoir

Depuis jeudi 28 décembre, une vingtaine de personnes sont mortes dans des affrontements avec les forces de l’ordre. Des dizaines et des dizaines de manifestants ont été arrêtés. Début janvier, le guide suprême, l’ayatollah Ali Khameinei a accusé les ennemis de l’Iran d’alimenter les troubles, sans préciser le nom de ces ennemis. Mais le secrétaire du Conseil national suprême de sécurité a mis en cause les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Arabie saoudite.  

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Le président Hassan Rohani a, toujours début janvier, adopté un ton plutôt conciliant. Il dit comprendre une partie des problèmes dénoncés par les manifestants, tout en promettant de punir les meneurs. Le président est donc dans une position d’équilibriste, car il ne veut surtout pas reproduire la sanglante répression de 2009. Mais selon Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, le spectre d'une dérive autoritaire plane : 

Il y a deux régimes en un en Iran. Le vrai régime, celui de l’ayatollah Khamenei, qui n'hésitera pas à réprimer le mouvement avec les gardiens de la révolution. Et puis, il y a le régime élu, celui que l'Iran se plait à montrer au reste du monde, celui de Rohani. La tension entre ces deux régimes est en partie la cause de ces troubles populaires.

D’autres dirigeants accusent "des fauteurs de troubles" armés de s’infiltrer dans les manifestations et d’attiser le mouvement. Certains dénoncent le rôle présumé de "contre-révolutionnaires", installés à l’étranger. Dans leur viseur notamment, les Moudjahidines du peuple, une organisation considérée comme "terroriste_"_ par l’Union européenne jusqu’en 2008 et par les Etats-Unis jusqu’en 2012. Hassan Rohani a demandé à Emmanuel Macron de prendre des mesures contre les activités de ce "groupe terroriste", comme il le qualifie, basé en France. Le Président français a lui, appelé à la "retenue et à l’apaisement". 

Le mercredi 3 janvier, des milliers de manifestants pro-régime se sont rassemblés dans plusieurs villes de l'Iran, pour dénoncer les "troubles" de ces derniers jours. "C'est classique dans ces cas, explique Thierry Coville, les autorités iraniennes ont une grande capacité de mobilisation. Le gouvernement iranien contrôle les forces de sécurité, tout le secteur para-public, donc ils ont tout à fait les moyens de mobiliser."

Les manifestations de jeudi soir auraient aussi été réprimées par le pouvoir iranien. 

En savoir plus : Iran. Les conséquences de la levée partielle des sanctions économiques.