Ironie, double sens, messages codés... Comment les Chinois contournent-ils la censure sur Internet ?

Un emoji bol de riz et un emoji lapin pour représenter #MeToo
Un emoji bol de riz et un emoji lapin pour représenter #MeToo

Chine : jeux de mots vs censure

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Ironie, double sens, messages codés... Comment les Chinois contournent-ils la censure sur Internet ?

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La Chine compte plus d'un milliard d'internautes qui doivent composer au quotidien avec un filtre de censure et une cyberpolice qui sont omniprésents. Face à ce mur du silence, il existe des stratégies de détournement des mots, des expressions et des idéogrammes.

Une peau de banane pour critiquer le président Xi Jinping, des emojis "bol de riz" et "lapin' pour parler de #MeToo… Pour contourner la censure en Chine, la population fait preuve d’imagination et de beaucoup de ruses.

Cai Chongguo, écrivain exilé à Hong Kong : "On n’écrit pas le chinois [pour parler du président Xi Jinping] mais on écrit XJP, tout le monde sait que c’est lui. C’est la même prononciation que la peau de banane 'xiang jiao pi'."

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C’est une véritable contre-culture contestataire qui a émergé sur les forums chinois depuis 15 ans, alors que les lois limitant la liberté d’expression en ligne se durcissent de plus en plus. Un internaute critique du régime risque la censure de son site, le blocage de son compte, la coupure de son accès internet, voire l’emprisonnement.

Un climat de surveillance généralisée qui pousse les internautes à innover avec des jeux de mots, des métaphores, des doubles sens, des messages codés, qui sont massivement utilisés depuis la pandémie de Covid-19 pour critiquer la politique zéro-covid liberticide du régime.

Wenjing Guo, anthropologue : "Quelqu'un qui a contracté le Covid, dont le test est positif, on n’utilise pas 'positif', on va utiliser par exemple le mouton, parce que c’est la même prononciation, Yáng. Certains utilisent la photo du mouton, d’autres disent 'j’ai un animal dans le pré à côté de chez moi'.”

#MeToo censuré

Ils sont désormais plus d’un milliard d’internautes en Chine, pays où ni Facebook ni Twitter ne sont autorisés, mais où les discussions se déroulent sur Wechat ou Weibo. En 2019, même le hashtag Metoo avait été censuré en Chine. Pour en parler sur les forums, les internautes ont joué sur l’homophonie avec l’anglais mí (lapin) tù (riz).

Il faut sans cesse trouver de nouveaux mots ou expressions, réinventer la langue pour remplacer les mots censurés qui sont soit bloqués par les filtres sur les forums, soit signalés par les internautes pro-gouvernement, appelés les “wumao” (le parti des 50 centimes).

Wenjing Guo : "On les appelle les wumao parce qu’à l’époque, on disait que les personnes avaient été payées 50 centimes par acte de censure."

Face à cette censure systématique de toute critique du régime, les internautes répondent avec cette photo d’alpaga qui veut dire “N*que ta mère”.

Wenjing Guo : "Puisqu’ils ne peuvent pas prononcer ce mot censuré qui est une insulte, ils vont choisir un autre mot. En chinois, c’est cào nǐ mā (肏你媽), je ne sais pas si c’est poli de dire ça ici, mais c’est une insulte vis-à-vis de la maman de la personne. Pour le traduire, on va choisir un autre idéogramme qui a la même prononciation, mais qui se traduit comme herbe, terre et cheval. Les internautes ont trouvé l’image d’un animal assez rare, qui n’est pas vraiment en Chine, donc l’alpaga pour désigner ce mot."

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"Le 35 mai" pour parler de Tian'anmen

Si l'actualité est censurée, l'histoire récente de la Chine l'est également. Par exemple, impossible de parler du “4 juin” 1989, date du massacre de Tian'anmen.

Cai Chongguo : "Le 4 juin, normalement c’est censuré. On ne peut pas mettre 4 juin. Alors on crée un autre mot comme le 35 mai."

En Chine, la langue principale est le mandarin, mais les internautes ont parfois recours au cantonais, langue au registre plus familier parlée au sud et notamment à Hong Kong, pour échapper à la censure.

Wenjing Guo : "Le dialecte cantonnais utilise beaucoup de caractères chinois, du chinois classique qui ne s’emploie plus maintenant dans le mandarin moderne mandarin. Ça porte à confusion parce que pour désigner la même chose, on va utiliser un autre caractère. Dans le contexte d’une phrase, on peut lire tous les caractères, on peut comprendre tous les caractères séparés, mais on ne comprend pas le sens de cette phrase."

Pour brouiller les pistes, certains mélangent même le cantonnais avec la transcription en anglais comme ce mystérieux “on9” qui désigne la bêtise de certaines mesures anti-Covid.

Wenjing Guo : "Ngong6 kiu1, ça veut dire “stupide”. Ce mot en cantonnais qui désigne la stupidité est utilisé par les internautes, le “on” en anglais et le 9 qui ont la prononciation similaire pour échapper au contrôle et à la censure. Donc “ngong6 kiu1” ressemble phonétiquement à “on-gau”. Mais en cantonnais, on comprend que ça désigne justement les mesures qui sont qualifiées de stupides parmi les internautes, puisqu’ils n’étaient pas contents avec la politique de zéro-covid.

La paranoïa gouvernementale est telle que les mots les plus neutres peuvent être censurés, sans que les internautes en comprennent la raison. En 2010, l’écrivain dissident Liu Xiaobo a été empêché de prendre l’avion pour aller recevoir son prix Nobel. Sa chaise vide lors de la cérémonie est devenue un symbole… qui a conduit à censurer le mot “chaise” sur tous les moteurs de recherche.

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