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Isabelle Dumais : l'insolence de nos grandes fatigues

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Une sortie en fin de journée, avant l'heure fatidique du couvre-feu pour lutter contre la torpeur...
Une sortie en fin de journée, avant l'heure fatidique du couvre-feu pour lutter contre la torpeur...
© AFP - Valérie Hache

Une conversation mondiale. En cette journée internationale du sommeil, la poète et peintre canadienne nous parle de notre état d'épuisement renforcé par la crise sanitaire, mais aussi de la puissance créatrice qu'il peut générer.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont  ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale entamée le 30 mars, continue de s'étoffer. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat  proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les  bouleversements actuels.

Isabelle Dumais est poète et peintre. Autrice de "Les grandes fatigues" (2019), "La compromission" (2013) et d'"Un juste ennui" (2010), l'écrivaine habite à Trois-Rivières, au Canada. Les mots en italique, ci-dessous, sont des fragments de poèmes issus de son dernier livre, "Les grandes fatigues". 

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Lorsque j'ai débuté l'écriture du livre Les grandes fatigues il y a quelques années, j'étais animée par une réelle frustration à l'égard de ma propre finitude : la vie m'apparaissait trop brève, tout allait trop vite, et j'éprouvais dans mon corps les limites d'une vie qui ne me laisserait visiblement pas tout le temps nécessaire pour attraper les splendeurs promises. J'étais aussi habitée par cette intuition que quelque chose ne tournait pas rond dans mon histoire, dans notre histoire. La fatigue s'est imposée à moi comme métaphore, image me permettant de déplier cette intuition en explorant nos expériences intimes ou sociales qui nous accablent individuellement ou collectivement, qu'elles soient agitation, ambivalence, lassitude, maladie, déception ou désolation. Tout au long de l'écriture, j'imaginais une narratrice qui se laisse dépouiller par les multiples fatigues qui la traversent. Avec elle, j'apprenais peu à peu à quitter la folie des voyages (voyons-y ici une autre métaphore, celle de tous nos élans fastes) pour apprendre à me déposer plutôt au paysage comme une pierre au fleuve. J'apprenais en cours d'écriture à renverser cette notion triste de fatigue, à découvrir son caractère subversif et – effrontément –à en faire une chose bienveillante.

Pendant que j'écrivais, j'étais loin toutefois de me douter qu'à la parution du livre, j'allais recevoir le diagnostic d'une maladie chronique où la fatigue, loin d'être une simple métaphore, peut être affolement concrète et foutre la pagaille en me confinant littéralement de longues heures dans ma chambre. J'étais loin aussi de me douter que l'année suivante, toute la planète allait me rejoindre dans mon confinement, et que beaucoup allaient éprouver à leur tour d'immenses fatigues. L'heure était venue de relire mon propre livre, et d'y puiser la sagesse tragique que j'y avais déposée pour affronter maintenant l'épreuve, et peut-être aussi pour y trouver une certaine consolation.

L'appel de la lenteur

La fatigue est une expérience qui nous brouille. Elle frustre nos élans, nous met à l'arrêt, gâte nos projets. Elle impose le repos. À la manière d'une convalescence, si elle ne s'étire pas trop dans le temps et ne chamboule pas nos plans de manière radicale, nous arrivons généralement sans trop de peine à nous réconcilier avec elle. 

Notre chambre se transforme en un oasis de paix ; notre fenêtre, en un beau tableau auquel nous n'avions pas accordé encore une juste attention. Notre fatigue devient, pour ce temps circonscrit, une faiblesse profitable pour vivre avec délicatesse. Reconnaissants envers cette pause qui nous est octroyée malgré nous au sein de nos vies furieuses où prendre le temps est un luxe, nous arrivons presque à recevoir cette fatigue comme un don, et le repos imposé comme une occasion non seulement de nous refaire, mais aussi de faire le point sur nos désirs pour la suite des choses, nous promettant par ailleurs cette fois de nous recentrer sur l'essentiel.

C'est ce qui nous est arrivé à tous et toutes, l'année dernière, lors du premier confinement. Malgré le choc extraordinaire de la mise sur pause du monde, par-delà les pertes terribles, nous  nous sommes presque surpris à apprécier la leçon. Solidaires, nous étions résolus à ralentir ensemble la cadence, une fois sortis de la crise. Pendant que la planète en profitait pour se faire une cure d'air frais, nous en profitions, chacun à notre mesure, pour faire une cure de sommeil ou de langueur bien assumée, confiants dès lors en notre pacte collectif d'un changement pour l'avenir. 

À réécouter : La lenteur, une longue résistance

De plus brutales fatigues 

Or, le temps s'est allongé. La cure de langueur s'est prolongée. Pour certains, elle est devenue lassitude pénible, désœuvrement. Pour d'autres, la cadence folle a fini au contraire par infiltrer les murs des maisons. Dans tous les cas, une juste distance entre les choses est devenue impossible ; tout est devenu tout à coup soit trop près, soit trop loin. Le deuxième confinement n'a à son tour pas fait que révéler nos fatigues, il les a exacerbées. Il en a même produit de nouvelles : isolement, précarité, violences, maladies, détresses. Nous avons réalisé aussi que nous ne sommes pas du tout égaux devant la fatigue ; des injustices brutalisent des corps et ajoutent aux fatigues ordinaires des couches de plomb. Ébranlés et impuissants, nous vivons à présent une certaine fatigue culturelle ; cette ambivalence en regard de nos désirs véritables où nous perdons confiance et n'arrivons plus très bien à nous rallier à un rêve s'est ajoutée au constat : exister ici demande un effort, et nous sommes brisés plus que nous le croyions. Si certains le sont plus que d'autres, tout de même, nous voyons : nous sommes tous un peu éboulés.

L'avantage toutefois de cette pandémie, c'est que nous vivons à l'échelle de la planète les mêmes choses, et qu'elles deviennent du coup spectaculaires, extraordinairement perceptibles. Nos regards portés en même temps sur des situations de désarroi partagé, nous voyons enfin les grands fatigués habituellement invisibles, tombés à côté du monde. Nos aînés oubliés, par exemple. Mais pas seulement. Aussi tous ceux et celles qui bougent beaucoup plus lentement que la norme arbitraire que nous nous sommes imposée collectivement. Et puis d'autres encore, violentés dans l'ombre, ou abandonnés. En voyant tous ces corps tombés là, nous réalisons alors que nous avons beaucoup à faire pour réparer un peu le monde. 

Si nous regardons bien, ces corps grandement fatigués nous donnent des pistes. À la manière d'une fuite d'eau dans le mur dont il faut retracer la source pour colmater la brèche, ces rubis de défaillances nous montrent peut-être ce que nous pourrions faire pour corriger les choses. Parions qu'il est question de lenteur, mais aussi de présence, d'attention juste, de bienveillance et de délicatesse.

À réécouter : 2020 : grosse fatigue ?

Le dépouillement des grandes fatigues

Pendant que nous prenons conscience de tout ce qu'il y a à réparer dans le monde, la fatigue continue à grands coups d'accabler des corps. On ne choisit pas la fatigue ; on ne peut que s'appliquer à vivre avec le plus de grâce possible le dépouillement auquel elle nous convie. Car c'est bien ce qu'elle fait, elle nous dépouille. Lorsqu'elle nous dépossède de tout, voire de nous-mêmes, il devient certes difficile de la bénir comme à notre toute première chute. Pourtant, là est le moment où il est bon d'y porter une attention soignée, en orientant très modestement la transformation inévitable qu'elle crée. Après être tombés au sol comme des fruits mûrs dont on a peut-être secoué l'arbre, il faut déposer un tuteur dans la terre au pied de notre fatigue et prendre soin à ce qu'elle nous fasse croître non pas vers les profondeurs d'un sommeil noir mais en direction du soleil, contemplé discrètement à la fenêtre depuis notre lit trop mou devenu soudainement si minuscule. À partir de là, au creux de ce dépouillement insensé, les dégâts peuvent alors prendre la forme d'étranges bienfaits. Quelque chose peut commencer.

Au sein du désastre, nous apprenons, mine de rien, à vivre autrement, dans nos chambres ou sur nos balcons. Nous n'avons de toute façon guère d'autres choix dans l'immédiat, puisque le monde n'est pas changé, et puisque la fatigue est là. 

Alors, après avoir sans doute beaucoup pleuré et desserré un peu les poings, alités, nous dilatons les circonstances. Comme des peintres, nous portons attention à des infimes détails parus jusque-là superflus, petites choses blêmes gâtées par les lumières. Nos corps tombés dans les tranchées, nous en venons même à aimer ce "presque-rien" (pour emprunter les mots de Jankélévitch) qui traîne là naturellement sous nos yeux. Pendant que nous fredonnons un air bleu clair, le temps de changer de figure, nous découvrons subrepticement l'avantage des fatigués : la contemplation de l'espace entre deux vides. C'est une félicité imprévue : ainsi couchés, un peu à côté du monde, nous découvrons la finesse d'un sublime rogné qui chuchote une grâce mate et douçâtre.

À réécouter : Quelque part dans l’inachevé, Vladimir Jankélévitch

Le rire de la fatigue

La fatigue se moque de nos injonctions à la performance et de nos diktats d'optimisme aveugle. Si revendiquer une prise en charge sociale adéquate des grands fatigués est bien sûr nécessaire et relève du politique, les grands fatigués quant à eux opèrent déjà des micro-révolutions. Sans le savoir, sans l'avoir non plus cherché ni même décidé, ils forment une résistance et invitent à repenser notre rapport au monde. C'est d'une micro-politique dont il s'agit ici : des corps frêles fêlent et repoussent les suites et, quoique malgré eux déposés dans le paysage, ils interpellent le monde à en faire de même. Si nous tendons bien l'oreille, nous les entendons peut-être nous inviter à les rejoindre : osons la sieste, cette petite insolente rieuse salutaire. Corps maillets dans l'engrenage, déboulonnons la machine en activistes de la lenteur ! Anti-héros de leurs vies singulières, les grands fatigués nous enseignent une autre histoire. Ils deviennent notamment maîtres des joies négligées parfois les seules qui leur sont permises : le ravissement d'un mince rayon de soleil balayant le plancher, une méditation simple à la fenêtre, une courte marche en présence d'un ami, une étreinte douce mais pas trop appuyée, quelques rires tout bas...

Entendez-vous ? Des rires ténus ponctuent l'espace. On entend des calmes folâtres partout doucement. Je pense à Diogène de Sinope dans son tonneau répondant insolemment à Alexandre le Grand qui se tenait devant lui en demandant non sans une pointe d'arrogance ou de mépris ce qu'il pouvait faire pour lui. J'aime m'imaginer que comme Diogène, ceux et celles qui connaissent de grandes fatigues ricanent un peu et, devant les invitations grandioses, arrivent maintenant à répondre sans gêne simplement : Ôte-toi de mon soleil".

À réécouter : Diogène de Sinope, le chien royal (- 413 à - 327 av. JC)

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.