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Israël : Naftali Bennett en mission à hauts risques

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Naftali Bennett le 6 juin 2021 à la Knesset, à Jérusalem.
Naftali Bennett le 6 juin 2021 à la Knesset, à Jérusalem.
© AFP - Menahem Kahana

Le nouveau Premier ministre israélien, ancien commando d'élite, est le plus à droite et le plus religieux que le pays ait connu. Il est aussi l'un des moins forts au sein d'une coalition hétéroclite. Mais en reniant certains engagements de campagne, il est parvenu à succéder à l'imposant Netanyahu.

Le Parlement israélien a voté ce dimanche soir la confiance au gouvernement du nouveau Premier ministre Naftali Bennett, qui succède à Benjamin Netanyahu. Sur les 119 députés présents (sur 120 au Parlement) 60 ont voté en faveur de la nouvelle coalition, qui va de la droite à la gauche, en passant par l'appui d'un parti arabe.

Dans la semaine qui a suivi les législatives anticipées du 23 mars 2021, Natftali Bennett était parti randonner en famille dans la région de Massada en laissant son téléphone portable à la maison. Tout juste réélu député à la tête d'un micro-groupe parlementaire de six personnes, il voulait se ressourcer et laisser passer l'énorme pression que lui mettaient le Premier ministre sortant Benjamin Netanyahu et Yaïr Lapid, chef de file du centre-gauche. Deux mois et demi plus tard, Bennett s'apprête donc à pénétrer dans une autre place forte : le bureau du Premier ministre à Jérusalem occupé depuis plus de douze ans par "Bibi".

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Américain, religieux, commando et startupper

Le nouveau Premier ministre israélien est né le 25 mars 1972 à Haïfa, une ville méditerranéenne où Juifs et Arabes cohabitent d'une manière plutôt harmonieuse. Fils d'Américains sionistes peu religieux venus de Californie, il grandit entre Israël, les Etats-Unis et le Canada. Après un passage au sein du mouvement religieux Bnei Akiva, il devient plus observant et un typique modern orthodox en costume cravate avec petite kippa sur la tête, parlant un anglais parfait, respectant le repos du Shabbat et répondant à l'appel du service militaire. Bennett est enrôlé dans le prestigieux commando Sayeret Matkal puis, après avoir obtenu un diplôme de droit à Jérusalem, il crée deux start-ups spécialisées dans la sécurité en ligne et vit quelques années à New York.

Un likoudnik décomplexé mais contrarié

Simultanément, il s'engage en politique et devient, de 2006 à 2008, chef de cabinet de Benjamin Netanyahu à la tête du parti de droite Likoud, passé dans l'opposition. Avec son nouveau patron - qui lui aussi a passé une bonne partie de sa vie aux Etats-Unis - il parle en anglais et non en hébreu. En 2010 et 2011 il dirige Yesha qui regroupe les dirigeants des colonies juives installées en Cisjordanie occupée. Mais en 2012 il quitte le Likoud, trois ans après le retour de Netanyahou au pouvoir, car ce dernier ne lui confie aucune responsabilité de premier plan. Bennett n'appartient pas au premier cercle, il est régulièrement humilié par Netanyahu et persona non grata à la résidence officielle car l'influente Sara Netanyahou ne le supporte pas. Likoudnik (membre du likoud) contrarié, il rejoint le Foyer National Juif, un parti national religieux classé à l'extrême-droite. 

Le faiseur de roi devenu roi

La dernière décennie le voit multiplier les allers-retours. Plusieurs fois ministre de Netanyahou (Commerce, Education, Affaires religieuses, Défense...) il entre et sort du Parlement et des gouvernements au gré des élections et de l'humeur du tout-puissant Bibi. A la tête désormais de Yamina ("la droite") et après avoir déclaré publiquement qu'il ne siègerait pas dans un gouvernement dirigé par Yaïr Lapid, il n'obtient que six sièges aux législatives de mars 2021. Mais cela suffit à en faire l'arbitre pour la suite car aucune coalition homogène naturelle ne se dégage. En choisissant Netanyahou ou Lapid il peut faire la bascule mais il préfère  donc, à ce moment là, randonner en famille. Durant ce temps, il refuse le mandat de formateur du gouvernement et aussi de soutenir Lapid. Bien joué : Netanyahu échoue à composer une coalition. Arrive le tour de Yaïr Lapid qui ne se pose pas en futur Premier ministre mais en "Monsieur bons offices" chargé de former une coalition alternative à Netanyahu. Bennett lui pose ses conditions : il rejoindra la future équipe à condition d'en être le chef. Le faiseur de roi se couronne roi et le 2 juin dernier, trente-cinq minutes avant la date limite posée par la loi, Yaïr Lapid annonce au Président d'Israël qu'il est parvenu à former une coalition. 

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Ce goush ha shinouï (le "bloc du changement" en hébreu) associe donc la droite nationaliste et religieuse de Benett, la droite nationaliste laïque d'Avigdor Libermann, la droite nationale de l'ex-Likoud Gideon Saar, le centre droit de Benny Gantz, le centre gauche de Yaïr Lapid, le parti travailliste de Merav Michaeli, le parti de gauche Meretz de Nitzan Horowitz et, pour la première fois dans l'Histoire d'Israël, un parti arabe avec le mouvement islamiste Raam de Mansour Abbas. Cette coalition est la plus hétéroclite jamais vue dans un pays pourtant habitué aux gouvernements de compromis. Si elle survit, Naftali Bennett sera donc Premier ministre et Yaïr Lapid vice-Premier ministre chargé des Affaires étrangères avant une rotation en 2023, Lapid devenant chef du gouvernement et Bennett vice-Premier ministre.

Le traître Bennett

Les nouveaux alliés ne sont d'accord sur rien en matière d'économie, de Justice, de moeurs ou d'occupation et de colonisation de la Cisjordanie. Seul leur désir d'évincer Netanyahou leur tient d'idée commune. Ce dernier et ses soutiens dénoncent "le traître Bennett" placé dès lors sous protection maximale par les services de sécurité. Les Bibistes manifestent devant chez lui ou bien chez ses collègues aux cris de "traîtres", "non au gouvernement de gauche", "non au gouvernement terroriste". 

Manifestation contre Naftali Bennett et la nouvelle coalition, le 10 juin 2021 devant la Knesset à Jérusalem
Manifestation contre Naftali Bennett et la nouvelle coalition, le 10 juin 2021 devant la Knesset à Jérusalem
© Radio France - Frédéric Métézeau
Une affiche anti coalition intitulée "les habits neufs du roi" du nom du conte d'Andersen
Une affiche anti coalition intitulée "les habits neufs du roi" du nom du conte d'Andersen
© Radio France - Frédéric Métézeau

"Bien sûr, ces critiques ont une base" reconnaît un candidat de la liste Yamina qui poursuit : "Bennett a déçu ceux à qui il avait promis qu'il n'irait pas avec Yaïr Lapid. Il a enfreint cette promesse là mais il a tenu les plus importantes : ne pas avoir une cinquième élection en moins de trois ans, mettre fin au règne de Netanyahu et tout faire pour devenir Premier ministre. 

Pour certains, il a franchi une ligne rouge mais je pense que la raison d'Etat a joué.

Et croyez moi, ce n'est pas l'alliance avec Lapid qui a le plus choqué nos électeurs mais plutôt le rapprochement avec Meretz et Raam qui sont bien plus extrêmes."

Comment classer Bennett sur le spectre politique israélien ? En 2013, il proclame décomplexé : "J'ai tué beaucoup d'Arabes dans ma vie et il n'y a pas de problèmes avec ça." Pro-colons et anti-Arabes, figure-t-il aujourd'hui à l'extrême-droite ? "Non" affirme un diplomate israélien à Jérusalem, pourtant peu versé à droite : "Il a une idéologie claire mais ce n'est pas non plus un doctrinaire. Tout le monde le trouve sympa, simple, sans manières et direct. Il va vite au fond des choses et auprès des gens. Il appartient à la droite conservatrice et nationaliste mais il a su moderniser le parti national religieux. C'est un orthodoxe mais ouvert aux autres courants du judaïsme. Bennett n'est pas à l'extrême-droite car il s'est débarrassé de Smotrich [un ancien partenaire élu cette année sur une liste de Juifs suprémacistes] et des rabbins les plus durs." Mais Bennett s'est-il "recentré" ou bien au contraire, vue la droitisation d'Israël, est-il dépassé par sa droite ? Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l'université de Tel Aviv, engagé à droite et soutien de la nouvelle coalition assène : 

Il est patriote, mais pragmatique. 

"Naftali Bennett est le premier Premier ministre à porter une kippa et issu vraiment de la droite nationaliste, c'est vrai, et il va siéger avec Meretz. Mais je pense qu'effectivement, ils sont unis par cette volonté commune de mettre fin au régime de Netanyahu et également par le sentiment qu'il est indispensable qu'Israël, après deux ans d'élections, ait un gouvernement fonctionnel pour faire passer un budget. Les accords de coalition permettent de mettre les sujets les plus sensibles de côté et se focaliser sur la gestion du pays." Effectivement, la plateforme de coalition donne à Bennett et Lapid un droit de véto et le gouvernement se concentrera sur l'essentiel : "L'économie, le social et l'entente entre les Israéliens pour apaiser la population après des violences politiques verbales sans précédent qui rappellent l'avant assassinat d'Yitzhak Rabin en 1995" poursuit le candidat Yamina. Mais surtout, le diplomate israélien pré cité souligne la faiblesse politique de Bennett : "Le Premier ministre ne dirige ni le plus grand parti de la Knesset ni même le plus grand parti de sa majorité" ainsi que le manque d'expérience général de la nouvelle équipe. "On va cumuler les hésitations. Il n'y a aucun ministre expérimenté dans cette équipe. On n'a pas des gens du niveau de Shimon Peres ou Ehud Barak en leur temps aux Affaires étrangères ou bien à la Défense. 

Le seul expérimenté sera dans l'opposition et il voudra les tuer : c'est Netanyahu !

Avec seulement six députés, Bennett a donc réussi le casse politique du siècle en Israël. Représentatif d'une société israélienne solidement ancrée à droite et traditionnaliste sur le plan religieux, il sera un Premier ministre contraint par des accords de coalition très stricts. Combien de temps exercera-t-il le pouvoir ? Nul ne le sait. Mais il a mis fin aux années Netanyahu ce qui représente déjà beaucoup dans l'Histoire du pays. "Le treizième Premier ministre d'Israël est facilement étiqueté" écrit le célèbre journaliste du quotidien de gauche Haaretz Anshel Pfeffer. "Religieux intransigeant, ultra-nationaliste et chef de file des colons d'une part, agent des forces spéciales et enfant prodige de la politique d'une autre. Quand on les étudie de près, la plupart de ces étiquettes ne conviennent pas vraiment. Ou bien pas totalement." 

Après plusieurs années d'une répression impitoyable de l'intifada palestinienne, le Premier ministre de droite Ariel Sharon avait fondé un parti centriste et décidé de démanteler les colonies de la bande de Gaza. Pour justifier ce positionnement, il avait cité une célèbre chanson pop israélienne disant "ce qu'on voit d'ici on ne le voit pas de là-bas" ? Mais un autre morceau, également très connu en Israël, résume parfaitement la situation actuelle : "On avance vers l'inconnu". On ne sait pas lequel de ces deux classiques Bennett a réécouté lors de sa randonnée dans le désert.

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