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"J'appelle mes frères", le spectacle le plus d'actualité

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Les quatre comédiens de "J'appelle mes frères".
Les quatre comédiens de "J'appelle mes frères".
- Cie Les Entichés

Avignon 2016. Avignon 2016. Avez-vous déjà vu... une lente plongée dans la paranoïa et la folie, à force de stigmatisation ? Dans la série "Le spectacle le plus", la pièce "J'appelle mes frères" résonne terriblement avec l'actualité, en renvoyant aux attentats et à la montée xénophobe qui en a résulté.

Amor est un garçon normal, avec des problèmes normaux : il a un meilleur ami avec qui c'est à la vie, à la mort (mais pas trop) et pour lequel il pourrait "prendre une balle non mortelle et non défigurante" ; il est passionné de chimie et a surnommé son ami Hélium, parce qu'il "rend toujours tout plus léger" et, surtout, il s'est engagé auprès de sa famille à faire changer la mèche d'une perceuse... et n'a de cesse d'oublier. C'est, certainement, une des grandes réussites de la pièce "J'appelle mes frères"  que de parvenir à créer, très rapidement, une complicité entre le protagoniste et les spectateurs. Car après tout, Amor n'est guère différent du public présent dans la salle. Jusqu'aux attentats.

Quand une voiture explose, en plein centre de Stockholm, Amor - superbement interprété par Aurélien Pwaloff - n'a pas peur uniquement parce qu'une voiture vient d'exploser,  il a peur parce qu'il a conscience que le regard des gens sur lui, enfant de l'immigration, va changer.

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"J'appelle mes frères et je dis : il vient de se passer un truc complètement fou. Vous avez entendu ? Un homme. Une voiture. Deux explosions. En plein centre. [...] J'appelle mes frères et je dis : ça va commencer. Préparez-vous."

C'est là que se crée une dissonance narrative : le spectateur qui, quelques minutes auparavant, pouvait s'identifier à Amor, ne peut plus que tenter, maintenant, d'être en empathie avec lui. L'auteur de la pièce, Hassen Khemiri, lui-même né d'un père tunisien et d'une mère suédoise, a écrit ce texte peu après les attentats de 2010 à Stockholm. A l'aune des attentats de 2015, le texte résonne tristement avec l'actualité française. D'où le choix de Mélanie Charvy de mettre en scène la lente descente aux enfers du personnage d'Amor avec l'aide des quatre comédiens de la pièce, tous parisiens, qui ont vécu l'ambiance post-attentats et ont utilisé, comme Yasmine Boujjat, cette expérience pour renforcer l'interprétation du personnage incarné par Aurélien Pwaloff.

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"Je ne sais pas si l'ambiance a changé ou si c'est dans ma tête", se questionne Amor, qui se laisse de plus en plus aller à la paranoïa. ll fuit (ou bien les imagine-t-il ?) les regards suspicieux de ses compatriotes, symbolisés par les trois autres comédiens qui, quand ils ne donnent pas la réplique à Aurélien Pawloff, restent assis sur le rebord extérieur de la scène et toisent, impassibles, Amor. Ce dernier, à force de doutes, est de plus en plus duel, oscille dangereusement entre réalité et fiction, sans que le spectateur ne sache bien quand il peut se fier à lui.

Amor (Aurélien Pawloff), au centre, et les trois autres personnages.
Amor (Aurélien Pawloff), au centre, et les trois autres personnages.
© Radio France - Cie Les Entichés

"J’appelle mes frères et je dis : Faites attention. Ne vous faites pas remarquer pendant quelques jours. Fermez les portes. Tirez les rideaux. Si vous devez sortir, laissez votre keffieh à la maison. Ne portez pas de sac suspect. [...] Mêlez-vous à la foule, devenez invisibles, évaporez-vous. N’attirez l’attention de personne, je dis d’absolument personne."

A mesure que le fil rouge se déroule, Amor se coupe du monde, de la réalité. La narration, en va et vient, continue de rappeler l'humanité du personnage tout en sous-entendant sa folie. A la peur, à l'angoisse du héros qui "essaye d'être normal pour que les gens se disent qu'il y en a un qui n'en est pas un", succède la rage et la colère, poignante, légitime aussi. De plus en plus régulièrement, le comédien fait face aux spectateurs et son ton, lors de ses tirades commençant par "J'appelle mes frères", appuyées par les trois autres comédiens en polyphonie, se fait de plus en plus brut, de plus en plus hargneux.

J’appelle mes frères et je dis : Oubliez ce que je viens de dire. Fuck le silence ! Fuck l’anonymat ! Sortez en ville en ne portant que des guirlandes de Noël. Mettez des anoraks fluorescents, des jupes en raphia orange. [...] Tatouez-vous "Politiquement correct for life" en lettres gothiques noires sur le ventre. Défendez le droit de tous les idiots à êtres idiots jusqu’à en perdre la voix. Jusqu’à en mourir. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que nous ne sommes pas ceux qu’ils croient que nous sommes.

L'Amor paranoïaque, face à l'oppression, face au regard stigmatisant de l'autre, finit par craquer. Il fuit la réalité : Peut-il encore se croire lui-même ? Et pourquoi ne serait-il pas lui aussi, après tout, le coupable, se demande-t-il ? A force d'allers et retours dans les souvenirs du personnage, le spectateur doute avec lui, parfois perplexe, d'autant plus que la pièce, plutôt que de proposer une morale, invite à la réflexion. Mélanie Charvy :

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"La volonté de Khemiri est de brouiller les pistes, tout le temps, poursuit la metteuse en scène. Est-ce que c’est Amor qui dit la vérité ou pas ? Est-ce que c’est lui qui a fait l’attentat ou pas ? C’est son envie, de nous perdre en tant que spectateur pour finalement, à la fin, nous mettre une petite claque. [...] Amor a même peur de lui même, de sa propre image qu’il renvoie. Il n’est pas coupable, mais la société autour de lui le rend coupable, c’est ça que veut dire, je pense, Khemiri."

Avec un texte aussi puissant, souvent en adresse directe au public, le sujet, est d'autant plus risqué - et in extenso nécessaire - qu'il est encore frais dans les mémoires. Mais c'est certainement l'absence de discours moralisateur qui donne toute sa superbe au spectacle, porté par des acteurs très justes.

Au sortir de la salle, si quelques spectateurs concèdent être un peu perdus en l'absence de réponses claires aux questions soulevées, d'autres sont ravis, et n'hésitent pas à comparer l'expérience à "une gifle", de celles qui invitent à réfléchir :

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  • "J'appelle mes frères", de Hassen Khemiri, mis en scène par Mélanie Charvy, avec Aurélien Pawloff, Yasmine Boujjat, Millie Duyé et Paul-Antoine Veillon. A 17 h 10, les jours pairs jusqu'au 30 juillet, au Théâtre Cabestan (Grand Pavois).