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Jack Stetter : "Nous n’avons pas vraiment perdu notre liberté ; au contraire, nous la soutenons"

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Faisons-nous l'épreuve de notre liberté en période de confinement ?
Faisons-nous l'épreuve de notre liberté en période de confinement ?
© AFP - Prakash Mathema

Coronavirus, une conversation mondiale. Le professeur américain de philosophie à la Loyola University de La Nouvelle-Orléans propose une lecture spinoziste de la crise sanitaire et se demande : peut-on contraindre l’homme à être libre ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd'hui, Jack Stetter__, professeur de philosophie de la Loyola University de la Nouvelle-Orléans, s'interroge sur ce que fait la crise sanitaire à notre liberté à la lumière de la pensée spinoziste. 

Dans l’effort d’« aplatir la courbe » des contaminations de la pandémie de SARS-CoV-2 (« le coronavirus »), de nombreux États appliquent des restrictions sur la circulation et l’activité commerciale de leurs citoyens. Selon l’acceptation la plus commune, cet effort consiste à sacrifier sa liberté pour le bien-commun. Pourtant, au lieu de considérer ces restrictions comme des mesures qui nous privent de liberté, peut-on considérer ces restrictions comme des conditions requises pour son exercice ? Tel est l’enjeu principal d’une lecture spinoziste de la crise actuelle.

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Dans son Éthique, Baruch Spinoza (1632-1677) développe une théorie de la liberté selon laquelle être libre consiste à vivre « ex ductu rationis », sous la direction de la raison. Cette liberté authentique n’est pas à confondre avec le libre-arbitre ou le caprice. 

Pour Spinoza, nous sommes libres non pas dans la mesure où nous poursuivons tout ce que nous désirons, mais plutôt dans la mesure où notre conduite est instruite par la raison. 

Or c’est lorsque la raison nous dirige, pense Spinoza, que nous agissons en fonction de notre nature propre, alors que si l’on se laisse guider par toutes nos impulsions irréfléchies, nous devenons les jouets de causes extérieures, ballotés sur un océan de vagues passionnelles. Le cas idéal, croit Spinoza, serait que notre force rationnelle l’emporte en chacun de nous sur la force des causes extérieures qui nous font dériver de gauche et à droite.

Reprenons maintenant le cas actuel de la pandémie. Il est dans notre intérêt, et alors rationnel, de ne pas assister à l’effondrement des systèmes de santé, car la possibilité de soigner le corps constitue sans doute un bien. De même, les mandats étatiques de se confiner afin de faire front à la pandémie et soutenir nos hôpitaux semblent aussi être rationnels. Ainsi la question philosophique de fond émerge : selon Spinoza, peut-on contraindre l’homme à être libre ? 

On peut dire que toute la théorie politique de Spinoza repose sur une réponse positive à cette question. Fréquemment, un décret de la raison requerra un effort coopératif et collaboratif pour être réalisé. Nul ne peut bâtir un hôpital seul, par exemple. Plus globalement, notre nature individuelle serait privée d’une terre propice à son épanouissement si l’on ne cultivait pas en même temps le bien-commun civil et interpersonnel qui la soutient. Autrement dit, la liberté, c’est-à-dire la vie ex ductu rationis, est assurée par la cité et les rapports sociaux bénéfiques que la cité est vouée à protéger. 

Pourtant, il n’est pas pour rien que toute cité repose sur un système judiciaire. Bien souvent, les hommes sont ignorants et dirigés par la passion plutôt que par la raison, comme reconnaît Spinoza. De ce point de vue, que nous érigions des mécanismes de contrainte, comme les restrictions sur la circulation ou l’activité commerciale, est parfaitement compréhensible, voire souhaitable. Sans doute, les lois peuvent être plus ou moins justifiables devant la raison. L’œuvre politique de Spinoza témoigne aussi de la croyance qu’il faut rester vigilant face aux dérives tyranniques qui menacent tout ordre politique ; néanmoins, il y n’a aucun doute pour Spinoza que dans l’absence de toute loi, entendue comme contrainte externe, l’homme serait misérable, car il serait privé de la possibilité d’être libre, c’est-à-dire d’exécuter les décrets de la raison. De même, la preuve que nous pouvons contraindre l’homme à être libre est que nous le faisons déjà. 

Les restrictions appliquées en vue de sauvegarder le bon fonctionnement de nos hôpitaux en attestent aussi. La lecture spinoziste de la situation actuelle est certainement salutaire, alors, puisqu’elle nous rappelle que pour l’instant nous n’avons pas vraiment perdu notre liberté ; au contraire, nous la soutenons.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.La Re