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Jacqueline, électrohypersensible : "On ne mène pas une vie normale, on renonce à beaucoup de choses"

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Les antennes-relais sont une source d'angoisse pour les personnes qui disent être hypersensibles face aux ondes électromagnétiques.
Les antennes-relais sont une source d'angoisse pour les personnes qui disent être hypersensibles face aux ondes électromagnétiques.
© AFP - Fred Tanneau

Témoignage. Fatigue, troubles de la mémoire, de l'équilibre... Les "électrohypersensibles" (EHS) évoquent tous les mêmes symptômes. Si aucun lien n'a été établi avec l'exposition aux champs électromagnétiques, leur souffrance est enfin reconnue en France. Jacqueline, EHS, nous a reçu chez elle à Paris.

Les radiofréquences sont devenues leur pire ennemie. Les personnes dites "électrohypersensibles" seraient des millions dans l’Hexagone. Si aucun chiffre officiel n'existe, l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) estime qu'elles pourraient représenter 5% de la population française (à des degrés variables). Pour l'heure, il n’existe pas de diagnostic pour détecter une hypersensibilités aux ondes électromagnétiques et tout repose sur l’auto-déclaration des personnes.Les plus sensibles se retrouvent parfois contraints de changer de travail, d'autres de déménager pour fuir les ondes émises par les antennes relais, le wifi ou tout simplement les téléphones portables. 

Alors que la France veut installer la 5G dans les premières grandes villes d'ici la fin de l'année 2020, des associations demandent une suspension de son déploiement. "Agir pour l'Environnement" ou encore "Priartem" craignent les conséquences sanitaires et environnementales que pourrait entraîner cette nouvelle technologie. 

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Aujourd'hui aucune étude n'a été conduite sur les effets de la 5G  sur le corps humain mais l'Anses reconnait depuis mars 2017 les symptômes des personnes "électrohypersensibles" : "Les connaissances scientifiques actuelles ne mettent pas en évidence de lien de cause à effet entre les symptômes dont souffrent les personnes se déclarant EHS et leur exposition aux ondes électromagnétiques. Néanmoins, les symptômes, qui peuvent avoir un retentissement important sur la qualité de vie de ces personnes, nécessitent et justifient une prise en charge adaptée par les acteurs des domaines sanitaire et social." 

Rencontre avec l'une d'entre-eux : Jacqueline, ancienne bibliothécaire, "électrohypersensible" depuis plus de dix ans. 

En savoir plus : Robinsonnades

Vous êtes devenue "électrohypersensible" en 2007. À ce moment-là, ce terme n'était pas vraiment connu, comment l'avez-vous constaté ? 

Je n'ai pas qualifié mes symptômes tout de suite. Tout a commencé lors de l'installation d'une borne wifi sur mon lieu de travail, dans une bibliothèque parisienne. Je n'étais pas du tout contre au départ mais au bout d'une semaine, j'étais dans un état d'épuisement. Après trois semaines, je n'arrivais plus à m'endormir, j'étais dans un état d'excitation et d'énervement. Même lorsque j’arrivais à dormir je me réveillais le matin très fatiguée. J’ai commencé à faire une sorte de dépression. 

Lorsque j'étais au travail, je paniquais. Ce sont les témoignages d'autres personnes travaillant dans la bibliothèque qui m'ont fait réfléchir. Elles ressentaient les mêmes symptômes et pour moi, le lien avec cette borne (et les antennes relais en face du l’établissement) était évident. J'ai même arrêté le travail avec une autre collègue pendant trois jours car nous nous sentions en danger. Puis mes symptômes se sont aggravés. J'avais des nausées, des vertiges... En deux mois et demi, j'ai perdu quatre ou cinq kilos. Les syndicats sont montés au créneau, ils ont fait savoir qu’il y avait un problème et c’est une journaliste qui m’a parlé pour la première fois "d’électrosensibilité". J’ai ensuite rencontré d’autres EHS grâce à l’association Priartem

Jacqueline, bibliothécaire à la retraite, est devenue hypersensibles aux ondes électromagnétiques en 2007. Aujourd'hui, elle vit dans un appartement protégé des ondes à Paris.
Jacqueline, bibliothécaire à la retraite, est devenue hypersensibles aux ondes électromagnétiques en 2007. Aujourd'hui, elle vit dans un appartement protégé des ondes à Paris.
© Radio France -

A l’époque, quelle a été la réponse médicale ? 

Il n’y a eu aucune réponse médicale. On me disait de reprendre le travail, que le wifi était installé partout et qu'il n'y avait pas de raison que ce soit la cause de mes symptômes. Quand j'ai eu les premiers signes au travail je suis allée voir un médecin dans mon quartier qui a constaté mon état de stress. Elle m'a arrêté une semaine. Mais physiquement, je ne pouvais pas retourner travailler. Un week-end, j'ai même fait un gros malaise et j'ai fini aux urgences. Je leur ai expliqué qu'il y avait une borne wifi sur mon lieu de travail, que je pensais que ça venait de là et on m'a répondu : "Mais madame, on installe du wifi partout". 

Mais c'est le cas de toutes les personnes électrosensibles. On leur dit de consulter un psychiatre parce qu'elles somatisent... Je me suis sentie comprise lorsque je suis allée voir une acupunctrice. Elle m'a expliqué beaucoup de choses sur les champs électriques et les champs magnétiques. 

Vous avez dû quitter votre travail ? 

Par vraiment car, au départ, il a été décidé que les bornes wifi seraient débranchées pendant un an. C'était une victoire de courte durée. Je n'étais tout de même pas bien au travail à cause des antennes relais en face de l'établissement... J'ai donc pris des mesures de précautions, j'ai commencé à mettre un foulard avec un tissu anti-ondes. Quand ils ont rebranché la borne, j'ai fait un malaise. J'ai à nouveau exercé mon droit de retrait et j’ai expliqué au médecin du travail que ce n'était plus possible, je ne pouvais pas m'en sortir. Il a finalement pris la décision de me retirer de la bibliothèque et m'a déclaré inapte à travailler sur mon lieu de travail mais je pouvais toujours exercer mes fonctions. Je suis donc allée dans un service de veille documentaire pour les bibliothèques, où il n'y avait pas de wifi. Ça a été un vrai changement pour moi, je ne pouvais plus prétendre à devenir responsable d'une section de bibliothèque par exemple, ça a été très dur... 

En savoir plus : Electro-sensible : "Je ne vais pas attendre qu'un lien de causalité soit établi. Je veux une zone blanche maintenant"

Aujourd'hui, des personnes électrosensibles déménagent dans des zones blanches pour fuir les ondes. Vous êtes restée à Paris, comment faites-vous ? 

Des personnes électrosensibles sont d'abord venues chez moi faire des mesures. Elles m'ont expliqué comment mieux me protéger. Mes premiers achats ont donc été des rideaux anti-ondes et un lit à baldaquin anti-ondes. Ce sont des rideaux tissés de fil d'argent et de cuivre avec du coton. On ne le remarque pas mais ça arrête 99,5% des ondes qui viennent de l'extérieur. 

Dans un deuxième temps, j'ai blindé mon appartement, notamment le salon avec une peinture au carbone. C'est une peinture noire que l’on retrouve sur le plafond et sur les murs mais elle est recouverte de peinture blanche. Elle a été drainée pour être reliée à la terre. Sous le plancher il y a également une toile anti-ondes. Cet équipement coûte très cher, les cinq litres de peinture coûtent environ 250 euros. Evidemment, je n'ai pas de smartphone, ni de téléphone fixe sans fil et je n'en veux pas. Mais j'ai tout de même internet, j'utilise même beaucoup internet. J'y ai accès grâce à un câble et la boxe wifi est coupée. 

En savoir plus : Des ondes électromagnétiques, pour le meilleur ou pour le pire ?

Ce n'est pas difficile de vivre ainsi ? Cela a dû affecter votre vie sociale ?

On renonce à énormément de choses quand on est EHS. Par exemple, je ne peux plus m’attarder dans les bibliothèques à cause du wifi, c’est une vraie punition pour moi. Parfois, il faut renoncer à voyager car les hôtels ou les auberges sans wifi sont de plus en plus rares. Pour louer un gîte aussi, je passe un temps fou à localiser l'endroit sur cartoradio pour voir où sont les antennes relais à proximité. J’ai dû également renoncer à une vie citoyenne, je ne peux pas participer à des débats, des conférences car cela se déroule pratiquement toujours dans des lieux avec wifi et les gens ont leur portable en mode silencieux. Ma dernière expérience il y a 15 jours s'est terminée par une sortie précipitée de la salle. J’avais une douleur violente à la poitrine et envie de vomir mais les symptômes ont disparu dès que je suis rentrée chez moi. 

Évidemment, je peux tout de même aller faire mes courses et me balader dans la rue. Lorsque je dois prendre le train, je mets des vêtements anti-ondes, j’ai un bonnet, un t-shirt et une veste… mais c’est quand même beaucoup de solitude. Les seules personnes que je vois sont des personnes électrosensibles ou des proches qui comprennent et qui éteignent leurs appareils quand je vais chez eux. Alors non, les personnes EHS ne mènent pas une vie sociale "normale" et leurs vies professionnelle, affective et sociale sont affectées.

Grâce aux protections mises en place dans son appartement, la mesure est très basse dans le salon de Jacqueline : 0,02 volts par mètre.
Grâce aux protections mises en place dans son appartement, la mesure est très basse dans le salon de Jacqueline : 0,02 volts par mètre.
© Radio France -

L'Anses ne fait pas de lien de causalité entre les symptômes dont souffrent les EHS et leur exposition aux ondes électromagnétiques. Mais en 2017, elle a tout de même reconnu la souffrance que ces troubles entraînent. Vous vous sentez plus soutenue, plus écoutée ? 

Dans tous les cas, ce n'est pas suffisant. J'assure pour l'association Priartem une permanence téléphonique tous les lundis matins, et je reçois de nombreux appels de personnes qui cherchent un médecin pour avoir un suivi médical par rapport à leur électrosensibilité. Encore aujourd’hui, très peu de médecins reconnaissent ces symptômes, la plupart sont désarmés. Donc non, les choses n'ont pas assez évolué. 

La France veut développer la 5G d'ici fin 2020, cela vous inquiète ? 

Au moment où la 4G est arrivée, j'ai fait de gros malaises. Là aussi j'ai eu de fortes angoisses. J'ai rencontré une personne qui faisait un programme de "Qi Gong" et ça m’a permis de mieux le supporter. C'est basé sur l'énergie, la respiration et le souffle. 

Aujourd'hui, avec toutes ces mesures de protections, je vais mieux. Je pense que le fait de se protéger permet d'augmenter notre niveau de tolérance. C’est en tous cas mon expérience, ce n’est peut-être pas valable pour tout le monde, cela dépend du niveau de sensibilité... Mais la 5G m'inquiète énormément. J'ai peur de faire de nouveaux malaises, un autre passage aux urgences. Je n'en veux pas. A quoi ça va servir ? Pourquoi développer des technologies dont on ne sait rien sur le plan sanitaire ? Est-ce-que c'est normal ?