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Jacques Attali : "Face à un grand choc, il faut aller à l’essentiel, être utile aux autres"

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Jacques Attali en juin 2018
Jacques Attali en juin 2018
© Maxppp - Daniel Fouray

Entretien. Pour l'économiste et écrivain, cette pandémie est en train de nous faire prendre conscience de la nécessité d'une autre forme de société fondée sur l'altruisme.

Économiste, écrivain, chroniqueur, Jacques Attali a été le conseiller spécial de François Mitterrand à l'Elysée. En 2008, il préside à la demande de Nicolas Sarkozy, la commission pour la libération de la croissance dont le rapporteur général adjoint était un certain Emmanuel Macron. Aujourd'hui à la tête de Positive Planet, une ONG qui développe l'entrepreneuriat pour lutter contre la pauvreté, il nous éclaire sur les conséquences de la crise que nous traversons en ce moment, à l'aune de notre expérience passée. Cette situation inédite de confinement pourrait bien, explique-t-il, faire émerger une société plus altruiste, même s'il s'agit d'un altruisme intéressé. 

Au moment de la grippe H1N1, vous disiez le 6 mars 2009 dans une chronique parue dans l’Express : "l'Histoire nous apprend que l'humanité n'évolue significativement que lorsqu'elle a vraiment peur". Réutiliseriez-vous les mêmes termes aujourd’hui ? 

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Malheureusement, oui. C’était une constatation malheureuse que l’humanité en général n’avance que par la peur et non par la raison. Par exemple, il aurait fallu créer la Société des Nations avant la Première Guerre mondiale en ayant peur qu’elle se déclenche, mais nous l'avons créée après, parce que la peur avait déclenché la raison.  

Dans la situation actuelle, il y a un début de prise de conscience de la nécessité d’une autre forme de société, qui n’est pas nécessairement fondée sur l’égoïsme, le profit... La société de demain doit changer la légitimité de son autorité, qui ne devra plus être le religieux, la force, la seule raison ou l’argent, mais l’empathie, l’altruisme, qui sont de vrais critères d’autorité.   

Vous affirmiez d'ailleurs, toujours dans cette chronique de 2009 qu'“une pandémie majeure ferait alors surgir, mieux qu'aucun discours humanitaire ou écologique, la prise de conscience de la nécessité d'un altruisme, au moins intéressé".  N’est-ce pas un vœu pieux ? 

Non, je le redis mot pour mot, dix ans plus tard. Ce que j’appelle l'altruisme intéressé ou l’altruisme rationnel est l'intérêt que l'on a à être altruiste. Aujourd’hui, beaucoup de gens prennent conscience qu’ils ont intérêt à ce que les autres se protègent, et donc à créer les conditions pour cela. Nous avons ainsi intérêt à protéger les sans-abris, les gens extrêmement fragiles. Après, on découvre que cela peut être une source de bonheur. L'altruisme désintéressé peut ainsi venir comme une conséquence de l’altruisme intéressé.  

Ces derniers jours, on voit apparaître des manifestations d’empathie, de soutien, de partage, de mise en commun, créées par le confinement. Face à un grand choc, il faut aller à l’essentiel de ce qu’est sa vie, c’est-à-dire se trouver soi-même, ce qui implique, dans une grande majorité des cas, de trouver comment on peut, d’une façon originale, être utile aux autres.  

Arrive-t-on vraiment à tirer les leçons de ce type de crises ? Il y a eu la grippe H1N1, mais on peut se demander si on a pris ensuite des mesures suffisantes, en termes de distribution de médicaments, de politiques de prévention ? 

C’est vrai, il n'y a pas eu de prise conscience. Mais cela sert à rien de dire ça ! Voyons ce qui se fait aujourd'hui. Et je suis heureux de voir que le gouvernement français et les grandes entreprises  sont maintenant en économie de guerre. Pendant la guerre, on a su transformer des usines pour fabriquer des avions et des obus. Je pense qu'on va être maintenant en situation de produire ainsi du gel et des masques. Pour les respirateurs, il faudrait demander aux grandes entreprises automobiles, comme on l'a fait dans d'autres pays. 

Oui, mais ils n’ont pas les reins très solides en ce moment ! 

C’est une commande qu’on leur passerait, ce ne serait pas gratuit.  

Vous appelez aussi à investir dans l’économie de l’hygiène. Qu’entendez-vous par là ? 

D'abord cette crise commence par un manque d'hygiène dans un marché de gros. L'hygiène est un point central, car c'est le premier respect de soi-même. Or, beaucoup de gens, partout dans le monde, n’en ont pas les moyens. 

Il faut bien voir que les dépenses de santé sont des dépenses productives, et non des charges. Depuis quarante ans, je trouve scandaleux qu’on se réjouisse que les dépenses automobiles augmentent, et qu’on se scandalise quand les dépenses de santé augmentent. Non, les dépenses de santé sont aussi productives sinon bien plus que les dépenses automobiles. Il faut donc s’en réjouir, quand elles sont bien utilisées bien sûr ! 

En France, notre système est pour l’instant bien utilisé, même si on l’a rationalisé, réduit. Les mots sont aussi importants : il ne faut pas parler de prélèvements obligatoires, mais de cotisations d’assurance et de protection de la vie, dans ce cas tout le monde signerait tout de suite ! Au final, je pense que la santé devrait profiter de cette crise.

On a entendu des appels de Bercy à relocaliser notre production, pour retrouver une part de souveraineté économique et être moins dépendant d’autres grandes économies, notamment de la Chine. Est-ce possible sans générer un problème de consommation avec des produits devenus trop chers ? 

Cela vaut la peine de le faire. Commençons à reprendre le contrôle dans le cadre de cette économie de guerre. Beaucoup de produits sont nés comme ça (le sucre de betterave est né d’un embargo). On verra après !   

Bercy entend en tous cas sauver nos fleurons industriels, "quoiqu’il en coûte", y compris en passant par des nationalisations. Est-ce souhaitable, vous qui avez connu de l’intérieur les nationalisations de 1981 ? 

Ce ne sont pas des nationalisations idéologiques mais des nationalisations temporaires, qui permettraient de sauver ces entreprises, avant de les rendre à leurs actionnaires, en protégeant l’intérêt des contribuables. Si cela devient nécessaire, il ne faut pas s’en priver. La France s’en donnera les moyens. 

Plus largement, la réponse apportée à cette crise par la France vous paraît-elle à la hauteur ? 

Je ne veux pas critiquer.

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Et que pensez-vous de la réponse apportée par l'Europe à cette crise  ? 

Elle a été très lente. Maintenant, cela commence à venir. J'espère que les gouvernements ont pris conscience que les réponses apportées par la Banque centrale européenne ne sont qu’un moyen de leur donner du temps. Si on compte trop sur la BCE, on n’y arrivera pas ! Mais j’espère, je crois qu’il ont commencé à le comprendre. 

Comment vivez-vous cette situation de confinement à titre personnel ? 

Je la vis avec sérénité, mais aussi beaucoup de préoccupations pour mes proches, ma famille, que j’essaie d’aider, pour mes collaborateurs un peu partout dans le monde, être utile et en même temps garder du temps pour réfléchir, écrire… 

Est-ce que vous vous projetez dans l’après ? Sur la manière dont vous pourriez contribuer à cette société qui pourrait émerger, après cette crise sanitaire ? 

C'est-ce que je fais avec la Fondation Positive Planet, créée il y a vingt ans. Et nous avons lancé la préparation de grands événements qui vont essayer de rassembler beaucoup d’initiatives, pour faire en sorte qu’une planète plus positive puisse surgir dans l’année qui vienne. Ce sera le bras armé de mon action pour un monde plus positif.  

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