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Jacques Monory : "Le bleu, un filtre pour indiquer que la réalité n'est pas vraie"

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Jacques Monory dans son atelier en 2008
Jacques Monory dans son atelier en 2008
© AFP - JACQUES DEMARTHON

Disparition. Artiste-peintre adepte du bleu, pilier de la figuration narrative, Jacques Monory est décédé le 17 octobre 2018 à l'âge de 94 ans. Réécoutez-le en 2008 parler de sa couleur fétiche, une sorte de protection par rapport au monde.

L’artiste peintre Jacques Monory est décédé ce 17 octobre, a annoncé sa veuve, Paule Monory, à l’AFP, avant de rappeler que "la couleur bleue, de façon quasi exclusive, aura été sa signature et ses toiles monochromes au rendu proche de la photographie forment comme un long panoramique empreint d'une mélancolie virant parfois au cauchemar". 

Né en juin 1924, à Paris, Jacques Monory suit une formation de peintre-décorateur à l’école des arts appliqués de Paris avant de travailler chez l’éditeur d’art Robert Delpire. Il se fait connaître à travers deux séries de peintures : les Meurtres (1968) et Velvet Jungle (1969-1971), témoignant de sa passion pour le 7e Art et les univers noirs. Deux importantes rétrospectives, au Mac/Val en 2005 dont il signa la toute première exposition, et en 2014 au centre d'art contemporain de la famille Leclerc à Landerneau (Finistère), lui furent consacrées.

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Pilier de la figuration narrative, courant né dans les années 60, il laisse derrière lui une œuvre nourrie de cinéma et de roman noir. Artiste aux multiples casquettes, il était également photographe, cinéaste (Ex en 1968, ou encore Brighton Belle en 1974) et auteur de plusieurs ouvrages. 

En 2008, à l'occasion d'une exposition qui lui était consacrée à la Maison européenne de la photographie à Paris, Jacques Monory, alors âgé de 84 ans, était au centre d'un documentaire Surpris par la nuit :

Jacques Monory, un roman-photo - Surpris par la nuit 30/09/2008

1h 14

J'ai toujours eu peur du monde, alors j'ai trouvé la peinture. Avec la peinture, je peux faire ce que je veux, je peux tuer qui je veux, ça ne fait pas de mal.

Le bleu que j'employais est comme une glace pare-balles colorée. C'est un filtre coloré superposé à une image qui ne devrait pas être monochrome. [...] Cela, je veux ainsi dire que ce n'est pas vrai, c'est une illusion. Le bleu est un filtre pour indiquer que ce n'est pas vrai.

Le tableau n'est que notre pensée qui passe à travers, derrière le tableau, qui nous revient. Ce que je montre n'est pas ce que je veux dire. C'est d'éveiller une autre pensée, une autre sensation que ce qui est représenté.

Le bleu, naturellement, il devient léger et infini.

S'il n'y avait pas le cinéma, qu'est-ce que j'aurais fait ? Avec le cinéma, le monde est devenu un rêve.

3 min

Jacques Monory, un roman-photo : production Anita Castiel, réalisation Anna Szmuc

Dans sa peinture, ses films, ses photographies, ses écrits, l'artiste Jacques Monory pratique inlassablement l'assassinat mental, sentimental et autobiographique de l'image, entre rêve et réalité.
Celui que l'on rattache à la figuration narrative compte parmi les plus importants et singuliers artistes français actuels.
A 84 ans, Jacques Monory, l'artiste ermite à la parole rare, reste partant pour une interrogation inlassable de la représentation. Aussi a-t-il permis au cinéaste-romancier Pascal Letellier d'installer des caméras de surveillance dans son atelier pour un portrait en forme d'enquête "très soupçonneuse".
Cette émission enquête donc sur l'enquête, commente des images des caméras de surveillance, des images pour la plupart non retenues par le documentaire en train de se faire.
Pourquoi les armes, pourquoi le roman-photo de la vie, pourquoi le bleu... ? En effet, Monory a commencé par faire d'un bleu d'étrangeté sa signature, comme pour nimber ses toiles d'un gilet pare-balles contre la réalité avant d'opter pour trois couleurs récurrentes, le bleu, le jaune et le rouge violacé.
"L'histoire est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller" dit Stephen dans l'Ulysse de Joyce. Monory en dit autant de notre société : ce rêve  collectif errant, où règne le faux-semblant et où "l'amour, l'amitié, sont des secrets que l'on risque de perdre, mais dont sa peinture entretient le feu sous  la cendre", selon le philosophe Alain Jouffroy, ami de Monory.
Du 24  septembre au 26 octobre 2008, la Maison européenne de la photographie (Paris) lui consacre l'exposition "Roman Photo".
En compagnie de Jacques Monory, Paule Monory, Regis Ayache (Ekla Productions), Jean-Christophe Bailly, romancier, Françoise Lannoy (Ekla Productions), Rebecca Lièvre, artiste. Et le "commissaire" Pascal Letellier.