Jair Bolsonaro face au Covid-19 : un révélateur de sa vision de la société

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Jair Bolsonaro face au Covid-19 : un révélateur de sa vision de la société

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Le regard de l'autre | La pandémie de Covid semble hors de contrôle depuis plusieurs semaines au Brésil, peut-être le pays au monde qui gère le plus mal la crise sanitaire. La responsabilité en incombe en très grande partie à son président d’extrême droite Jair Bolsonaro et à sa politique incohérente à ce sujet.

Le Brésil compte régulièrement 3 000 morts par jour et le bilan officiel dépasse désormais les 300 000 décès. Et ce ne sont là que les chiffres officiels. De nombreux médecins estiment le bilan deux fois plus lourd.

La responsabilité en incombe en très grande partie à son président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Il affiche sur le sujet, depuis le début, une politique incohérente. Il a qualifié le virus de "petite grippe", préconisé l’hydroxychloroquine, combattu la vaccination, interdit les restrictions, dénoncé les "pleurnicheries" de la population, etc.

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Son regard sur la pandémie est un révélateur de son regard sur la société. Un mélange de militarisation, de dérive fascisante, de religiosité aveugle, de corruption, de division sociale, et de calcul économique. Il fait partie d’un lobby baptisé BBB : B comme la bible, B comme les bœufs, B comme les balles. Et cela explique beaucoup de choses.

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, droit, économie et psychologie et sociologie.

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La géographie

Le Brésil est le cinquième pays au monde par la taille : 8,5 millions de km2. C’est aussi le plus grand et le plus peuplé d’Amérique latine : 210 millions d’habitants.

C’est surtout une mosaïque sociale complexe, marquée par plusieurs vagues d’immigration, avec de très fortes inégalités sociales, des relents également de misogynie et de racisme.

C’est l’un des pays les plus inégalitaires au monde, où 1% de la population possède à elle seule un quart de la richesse nationale. Et cela n’évolue pas. Les classes moyennes ont même plutôt vu leurs revenus diminuer ces dernières années.

C’est aussi un pays avec d’énormes différences socio-économiques entre les régions. Entre les grandes villes, comme Sao Paulo (la plus grande ville du continent), les régions pauvres du Nordeste ou les zones plus isolées d’Amazonie.

Jair Bolsonaro attise ces divisions : il les attise. Il défend "sa clientèle", son électorat, et s’oppose violemment à ses adversaires.

L'Histoire

Le Brésil est une démocratie jeune, non stabilisée, qui reste marquée par le poids des militaires dans son histoire récente. Et Bolsonaro, ancien capitaine d’artillerie, est le dépositaire de cette Histoire.

De 1964 à 1985, le pays a été contrôlé par l’armée. Au départ, comme souvent dans un coup d’État, les militaires ont prétendu agir au nom du peuple pour "défendre le pays contre le communisme".

Mais le régime s’est ensuite transformé en dictature : censure, assassinats, tortures, déportation.

C’est le B des balles dans le lobby du triple B.

Même si la démocratie est revenue au milieu des années 80, les dirigeants de l’armée ont conservé la conviction d’être les garants de l’unité nationale et d’être investis d’un rôle politique.

Première armée d’Amérique latine par les effectifs, elle est aussi très présente dans l’administration du pays. 

Avec l’arrivée de la gauche et Lula au pouvoir dans les années 2000, les militaires sont redevenus, aux yeux de la partie de la population la plus conservatrice, une sorte de rempart. Et lorsque la gauche s’est retrouvée affaiblie par de multiples accusations de corruption, Bolsonaro est apparu comme un recours. Il a donc emporté la présidentielle en 2018.

Mais il est arrivé au pouvoir sans aucune expérience politique d’envergure nationale, et avec une ignorance totale des sujets économiques ou de santé, donc ne parlons même pas d’une pandémie.

En trois ans, il a changé 4 fois de ministre de la Santé, l’un d’eux était même un militaire sans expérience médicale.

Sa relation avec l’armée est plus ambiguë qu’on ne croit : de nombreux Brésiliens regardent l’État major de l’armée comme un élément stabilisateur, presque un garde-fou face aux excès potentiels de Bolsonaro. Et le rôle du vice-président, le général Hamilton Mourao, n’est pas très clair.

Le droit

C’est un paramètre simple et central : Jair Bolsonaro est aujourd’hui le détenteur légitime du pouvoir. En 2018, il s’est imposé avec 55% des voix à la présidentielle face au candidat de gauche.

Il n’a donc pas usurpé le pouvoir. Il l’a obtenu dans les urnes, à la majorité absolue. 

Autrement dit, les critiques peuvent bien dénoncer ses postures de fier à bras incohérent et sa dérive fascisante, cela ne change rien à la situation juridique : l’homme qui remet le plus en cause l’État de droit, est arrivé au pouvoir par l’État de droit. Et il se considère libre de gouverner comme il veut, y compris face à la pandémie.

Le seul contre-pouvoir réel vient des régions et des grandes villes. Les réformes des années 90 ont en effet accru la décentralisation. Le pays est officiellement un régime fédéral, même s’il reste beaucoup plus centralisé que les États-Unis ou l’Allemagne.

Plusieurs dirigeants municipaux ou régionaux sont donc en conflit ouvert avec Bolsonaro, sur la gestion de l’épidémie. Par exemple le gouverneur de Sao Paulo, Joao Doria, à qui l’on prête des ambitions politiques nationales, accuse le président Bolsonaro de "négationnisme" face au virus. Et il a pris de nombreuses mesures de restriction ou de couvre-feu dans sa région.

Évidemment, Bolsonaro ne le supporte pas : il a annoncé que l’État central, par rétorsion, ne financerait aucune compensation économique après les restrictions décidées par les régions.

L'économie

On en revient au lobby du triple B. Et là, c’est B comme Bœufs.

Jair Bolsonaro est le défenseur d’un groupe puissant au Brésil : l’agroalimentaire et les grands propriétaires terriens. C’est aussi ce qui l’a conduit depuis son accession au pouvoir à couper dans le budget des associations environnementales et amnistier les défricheurs illégaux. Il s’agit de favoriser à tout prix l’agrobusiness qui représente ¼ du PIB brésilien en développant notamment la culture du soja.

Plus largement, il s’inscrit dans une pensée économique néo-libérale avec son gourou Paolo Guedes. Raison pour laquelle, lors de la dernière campagne électorale, il a été appuyé par les milieux financiers. La Bourse de Sao Paulo a salué sa victoire, et les actions des grandes entreprises du pays sont alors toutes parties à la hausse.

Ajoutons que la famille Bolsonaro n’oublie pas de se servir au passage : son fils ainé en particulier, Flavio, est soupçonné de corruption et détournement de fonds publics.

Comme Trump, Bolsonaro considère en tous cas que la priorité est de continuer à faire tourner l’économie. Et que les restrictions pour contrôler la pandémie sont un frein excessif. Dans le même temps, il a, adroitement, mis en place en 2020 un programme d’aide d’urgence aux plus pauvres.

Mais face à ses incohérences sur le plan sanitaire, les milieux économiques ont commencé début 2021 à se retourner contre lui.

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Psychologie et sociologie

Jair Bolsonaro est au départ un officier sans véritable envergure, et un politicien calculateur comme il y en a beaucoup. Mais il utilise des ressorts qui fonctionne dans une partie de la société brésilienne.

D’abord la violence, le sexisme, le racisme, l’homophobie.

Petit florilège de citations :

  • A propos d’une femme ministre : "Tu ne mérites pas qu’on te viole"
  • Sur la dictature : "Son erreur a été de torturer, elle aurait mieux fait d’assassiner"
  • Sur la criminalité : "Un bon délinquant est un délinquant mort".

Il est opposé à l’avortement, favorable à la peine de mort, ne supporte pas les journalistes, est soutenu par des milices d’extrême droite.

La violence, incarnée notamment par la police militaire, demeure d’ailleurs omniprésente dans la société brésilienne.

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Et puis Bolsonaro place, je cite, "Dieu par-dessus tout". Ce qui nous conduit au troisième B : le B de Bible. Il est soutenu par les églises évangéliques, dont le poids va croissant au Brésil. Elles séduisent près de 30% de la population. Et cette forme d’obscurantisme religieux conduit aussi à accepter la pandémie comme une fatalité, presque une punition divine. Inutile de la combattre.

Ajoutons enfin dans les soutiens de Bolsonaro, toute une petite bourgeoisie qui demeure effrayée par l’opposition de gauche du Parti des travailleurs, vue comme une menace absolue.

En face, la société brésilienne est souvent passive. Elle ne possède pas, par exemple la culture de contestation des États-Unis.

Reste que le bilan de Bolsonaro est tellement catastrophique face à la pandémie, que sa côte de confiance ne cesse de baisser. Comme il sent la menace, il commence à changer de position, en prônant enfin le vaccin.

Manifestation de Brésiliens à Madrid contre la gestion de la pandémie, le 2 avril 2021.
Manifestation de Brésiliens à Madrid contre la gestion de la pandémie, le 2 avril 2021.
© Getty - Diego Radames / SOPA Images / LightRocket

Une chose est certaine : le retour dans le jeu politique de Lula, la figure emblématique de la gauche, qui a retrouvé sa liberté après l’annulation des condamnations de corruption contre lui, ce retour augure d’une campagne électorale sous haute tension en 2022.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

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