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James K. Polk, Lyndon B. Johnson et George W. Bush, ces Présidents va-t-en-guerre

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Les Présidents américains James K.Polk (g.), Lyndon Johnson (c.) et George W.Bush (d.)
Les Présidents américains James K.Polk (g.), Lyndon Johnson (c.) et George W.Bush (d.)
© AFP - CC, TIM SLOAN (Bush)

Aux commandes des États-Unis. A l'heure des fake news diffusées à grande vitesse dans un monde globalisé par les réseaux sociaux, retour sur de fausses nouvelles du passé, qui font aussi l'Histoire des Etats-Unis. Des mensonges d'Etat qui ont permis à trois Présidents, Polk, Johnson et Bush de partir en guerre.

A l’approche de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre 2020, nous vous proposons de revenir sur l’Histoire du pays par le prisme de l’action présidentielle. Chaque samedi : une thématique, trois Présidents.

Le 45e Président américain Donald J Trump restera peut-être dans les annales présidentielles comme le plus fieffé menteur d'entre tous. Selon le New York Times, durant la seule première année de son mandat il avait proféré publiquement plus d'une centaine de contre-vérités avérées, six fois plus que son prédécesseur Barack Obama durant les huit années de ses deux mandats. 

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Mais Donald Trump ne s'est pas laissé aller au mensonge présidentiel américain par excellence : celui énoncé les yeux dans les yeux, face au public ou devant le Congrès américain et qui entraîne le déclenchement d'un conflit armé. C'est pourtant une sorte de "tradition" américaine qui remonte au XIXe siècle. Depuis, de tels "arrangements" présidentiels avec la réalité des faits ont permis à des Présidents de mener leur pays au combat.

Mexique, 1846 : la guerre de M. Polk

Le 11ème Président des Etats-Unis James K.Polk
Le 11ème Président des Etats-Unis James K.Polk
- CC

La première guerre internationale américaine, celle contre le Mexique, est le premier exemple de tels mensonges. Ainsi, devant le Congrès, le Président James K. Polk rugit ce 11 mai 1846 :

La coupe était pleine avant même le dernier incident sur le Rio Grande 

Le onzième Président américain est venu demander une déclaration de guerre en bonne et due forme contre le Mexique. Sa justification ? Une attaque délibérée du voisin mexicain jure-t-il : 

Le Mexique a passé la frontière, a envahi notre territoire et fait couler du sang américain sur le sol américain.

48 heures plus tard, le 13 mai 1846, Polk tient sa déclaration de guerre. Les hostilités peuvent donc commencer à une large échelle. Elles dureront jusqu'en 1848 et permettront aux Etats-Unis d'annexer près d' 1,5 million de kilomètres carrés, qui deviendront les Etats du Nouveau-Mexique, de l'Utah, de la Californie, de l'Arizona et du Nevada. Le Mexique, vaincu et ainsi amputé d'un tiers de son territoire, reçoit une enveloppe de 15 millions de dollars pour solde de tout compte. L'humiliation est totale.

Mais l'élément déclencheur de cette "guerre du Mexique" comme l'appellent les Américains (aussi surnommée "guerre de M. Polk"), c'est-à-dire l'invasion mexicaine à laquelle le Président Polk a fait allusion, est pour le moins sujette à caution. Car c'est bien un corps militaire américain qui est entré au Mexique au printemps 1846 et non le contraire - et ce sur ordre du Président américain lui-même. 

Quelques mois après leur annexion de la République du Texas (qui avait elle-même fait sécession avec le Mexique dix ans plus tôt), les Etats-Unis du Président Polk envoient sur leur toute nouvelle frontière mexicaine une armée de 3 000 hommes qui prennent position sur la rive nord du Rio Grande. Or, pour le Mexique, la frontière n'est pas le Rio Grande mais le Rio Nueces, 200 km plus au nord. 

Les soldats américains sont donc en territoire mexicain. Et ils y construisent immédiatement des fortifications, notamment Fort Texas. C'est l'une des patrouilles de cette armée d'occupation, la compagnie du capitaine Thornton (63 hommes) qui se retrouve le 25 avril 1846 prise à partie sur le Rio Grande par un contingent de l'armée mexicaine beaucoup plus fourni. Les échanges de tirs font 16 morts et cinq blessés parmi les Américains. Les survivants de la compagnie sont faits prisonniers. C'est cet incident de frontière, résultant d'une provocation armée américaine, qui tient lieu de justification principale à la déclaration de guerre.

Mais la "guerre de M. Polk" participe aussi d'un tout nouvel expansionnisme américain, parfaitement assumé. Avant d'en venir au conflit armé, James K.Polk avait envisagé d'acheter au Mexique les territoires convoités, particulièrement la Californie. Les provocations armées et la guerre avec le Mexique n'interviendront qu'une fois les tentatives d'achat par l'envoyé spécial du Président au Mexique déçues.

Cet expansionnisme s'inscrit également dans un dessein plus large, celui du "destin manifeste de l'Amérique" (America's manifest destiny) des Etats-Unis, selon l'expression forgée par le journaliste John O'Sullivan dans the New York Democratic Review en 1848. Sorte d'idéologie messianique selon laquelle l'Amérique aurait pour mission divine d'assurer l'expansion de la "civilisation" vers l'ouest. Le "destin manifeste" servira de charpente idéologique aux guerres de conquêtes et aux guerres coloniales ultérieures des Etats-Unis (Cuba, Porto Rico, Philippines). Ce ne sera pas la dernière fois qu'une idéologie servira de ciment aux entreprises militaires américaines, lancées par des mensonges présidentiels. 

Vietnam 1964 : la Tonkinoise de Lyndon B. Johnson

En 1964, en pleine guerre froide, c'est la politique dite de "maîtrise du communisme" (Containment) et la "théorie des dominos" en Asie qui servent d'assise à l'un des plus gros mensonges publics d'un Président américain en exercice, un mensonge qui entraînera l'engagement militaire massif des Etats-Unis au Vietnam.

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Le 4 août 1964 au soir, peu avant minuit, les émissions de télévision des principaux networks américains sont interrompues par une intervention présidentielle. Lyndon B. Johnson, qui a succédé à John F. Kennedy assassiné en novembre de l'année précédente, y fait état de l'attaque quelques heures plus tôt de deux destroyers américains dans le Golfe du Tonkin par des navires nord-vietnamiens. En conséquence de quoi le Président américain annonce des frappes aériennes immédiates en représailles (64 missions de bombardement) et la présentation au Congrès d'une résolution exprimant "la détermination des Etats-Unis à soutenir la paix et la liberté en Asie du Sud-Est" ainsi que son "soutien à toute action nécessaire à la protection de nos forces armées". Cette résolution dite "résolution du Golfe du Tonkin", votée dans la foulée le 7 mai 1964, sera régulièrement invoquée par la présidence à mesure que l'escalade de l'engagement américain au Vietnam se fera plus prégnant.

Or, les destroyers Maddox et Turner Joy n'ont jamais été attaqués le 4 août dans le Golfe du Tonkin. Le 2 août, le navire espion Maddox avait bien essuyé quelques tirs nord-vietnamiens alors qu'il s'approchait un peu trop près des côtes nord-vietnamiennes (un seul impact de mitrailleuse lourde a in fine été répertorié dans ses superstructures), déclenchant déjà des représailles massives : trois torpilleurs légers nord-vietnamiens sérieusement endommagés par les canons du Maddox et les tirs des chasseurs bombardiers de la Navy arrivés immédiatement en soutien...

Le 4 août, les marins des deux bâtiments américains, qui croisent toujours dans cette zone, pensent détecter des tirs de torpilles nord-vietnamiennes et répondent par un feu nourri dans la direction supposée de leur départ. Mais leurs détections ne sont que des "échos fantômes" sur les consoles. Les sonars n'ont rien entendu d'autre que le son des propulseurs des deux bâtiments américains eux-mêmes !

Le Président Johnson, comme son Secrétaire à la Défense Robert McNamara, savent pertinemment que les rapports d'agression sur les deux navires sont douteux. Dans The Fog of War, un documentaire qui lui a été consacré en 2003, Robert McNamara admet qu'aucune attaque n'a eu lieu ce jour-là.

L'administration Johnson s'en sert tout de même pour justifier la démultiplication de l'effort de guerre américain. Comme l'écrit Edwin E. Moïse dans Tonkin Gulf and the Escalation of the Vietnam War :

Si les incidents du Golfe du Tonkin n'avaient pas entraîné le Président Johnson à ordonner des raids aériens contre le Nord-Vietnam, quelque chose d'autre l'aurait fait dans les mois qui suivent. Une autre excuse aurait été trouvée pour persuader le Congrès de voter une résolution donnant au Président toute autorité pour prendre les décisions opérationnelles qui lui semblaient nécessaires; en fait l'administration travaillait déjà à la rédaction d'une telle résolution depuis des mois.

L'incident du Golfe du Tonkin - pour imaginaire qu'il ait été - n'en n'aura pas moins été le prétexte de l'engagement américain au Vietnam. Un conflit qui, du fait même de l'action américaine, perdurera jusqu'en 1975 faisant 1,5 million de morts, dont 57 000 Américains.

VOIR | La guerre du Vietnam (Herodote Videos)

Irak 2003 : George W. Bush en "manieur de supercherie massive"

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C'est le mensonge présidentiel dont tout le monde se souviendra : l'assurance que Saddam Hussein possédait ou cherchait à se doter d'armes de destruction massive (ADM) et que cette raison était suffisante pour attaquer l'Irak, au nom de la "guerre mondiale contre le terrorisme".

Pour ce qui est de l'existence de ces ADM, il s'est plutôt agi d'une vaste supercherie comme le suggérait The Economist dans son édition du 4 oct. 2003 Wielders of Mass Deception ?(Manieurs de supercherie massive ?) , titrait en forme de question l'hebdomadaire libéral britannique à l'adresse de Georges W. Bush comme de son allié britannique de l'époque Tony Blair. 

En octobre 2003, au moment où sort le magazine, les Américains et leurs alliés ont déjà envahi l'Irak, défait Saddam Hussein, mais les armes de destruction massive du Raïs de Bagdad n'ont toujours pas été retrouvées. Même leur ombre se révèle de jour en jour plus insaisissable. Au final, il faudra bien l'admettre : il n'y avait plus d'armes bactériologiques, chimiques ou de programme nucléaire effectif en Irak depuis près de dix ans.

Même si George W. Bush avait accusé à de multiples reprises Saddam Hussein de détenir ou de chercher à obtenir ces ADM, ce n'est pourtant pas lui qui montera le plus ostensiblement au créneau sur le sujet. Il dépêchera aux Nations Unies son ministre des Affaires Etrangères, l'ancien Général Colin Powell. Le 5 février 2003, alors que George W. Bush avait déjà pris la décision de lancer son offensive sur l'Irak, Colin Powell se lance dans un plaidoyer avec force projections, photos satellitaires et autres éléments émanant des services de renseignement américains devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Il y exhibera même une ampoule contenant de l'anthrax, assurant que des laboratoires mobiles irakiens étaient capables d'en produire par centaines. Un argumentaire qui se révélera quelques semaines plus tard truffé d'inexactitudes, de contre-vérités et autres preuves bidon, une véritable catastrophe en matière de renseignement, reconnaîtra Colin Powell quelques années plus tard. Il accusera la CIA de l'avoir manipulé.

Mais cela ne changera rien au cours de la guerre : les troupes américaines sont en place et les hostilités sont lancées en mars 2003. Les Etats-Unis ne s’extrairont des sables irakiens qu'en 2011. Pour y revenir en 2014 avec la réapparition du groupe état islamique, lequel n'est autre que l'héritier d'un groupe terroriste au départ insignifiant, créé par le jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, et qui a gagné en importance justement à partir du moment où Colin Powell lui a prêté un rôle exagéré dans son discours de février 2003.

Comme pour l'invasion mexicaine au XIXe siècle ou la Guerre au Vietnam au XXe, les mensonges sur les ADM et l'opération militaire qui en a résulté, s'appuient non pas sur une nouvelle théorie mais sur une nouvelle pratique géopolitique : la Guerre Mondiale contre le Terrorisme (Global War on Terror). Celle-ci visait, au lendemain du 11 septembre 2001, tous les pays liés de près ou de loin à la nébuleuse Al Qaïda. L'argumentaire de Colin Powell faisait ainsi d'Abou Moussab al-Zarqaoui le lien manifeste - mais faux - reliant les services de renseignement de Saddam Hussein aux réseaux d'Oussama Ben Laden.

Or, si l'invasion américaine n'avait en 2003 qu'un très lointain rapport avec une présence d'Al-Qaïda en Irak, cette même présence américaine dans le pays a servi d'aimant à tout ce qui pouvait ressembler à un djihadiste de par le monde. Les djihadistes se sont ainsi pressés en Irak, via la Syrie, finissant par donner corps à une guerre mondialisée contre la présence américaine en Irak.