Le mont Fuji et les gratte-ciel de Tokyo.
Le mont Fuji et les gratte-ciel de Tokyo.

Japon : une vision du monde pleine de paradoxes

Publicité

Japon : une vision du monde pleine de paradoxes

Par

Le regard de l'autre | C'est l’événement international par excellence : reportés l’an dernier pour cause de pandémie, les Jeux olympiques sont accueillis cet été par Tokyo. L’occasion pour le Japon d’être regardé par toute la planète. Or l’archipel asiatique entretient des relations complexes avec le monde extérieur.

Le Japon et avant tout sa capitale se préparent à des Jeux olympiques inédits. La quasi-totalité des épreuves qui se dérouleront du 23 juillet au 8 août se réaliseront en effet à huis clos à cause du Covid. Et les dizaines de milliers de participants - des sportifs aux officiels, en passant par les journalistes venant du monde entier - sont soumis à des restrictions draconiennes. Alors qu'un premier cas de Covid-19 vient d'être détecté parmi les résidents du village olympique.

Des millions de spectateurs suivront malgré tout les épreuves et s'intéresseront au pays hôte, dont les habitants auraient souvent préféré une annulation face à la dégradation de la situation sanitaire sur place. Le Japon qui est à la fois replié sur lui-même, en contentieux avec ses voisins, et désireux de s’ouvrir au monde. C’est à la fois un géant économique et commercial et un acteur politique sous tutelle américaine.

Publicité

Son regard sur le monde est plein de paradoxes.

58 min

La géographie

Le Japon est d’abord un archipel, avec une mentalité insulaire. Plus de 6 850 îles dont 5 de taille importante : Honshu, Hokkaido, Kyushu, Shikoku et Okinawa.

Avec 3 300 kilomètres de long, c’est énorme, depuis la Russie au Nord jusqu’à Taiwan au Sud, en passant par les voisins coréens et chinois à l’Ouest.

Et une très forte densité de 347 habitants au kilomètre carré. 126 millions d’habitants sur un territoire de 377 000 km2. Avec de grandes métropoles, notamment toute la zone du grand Tokyo, 45 millions d’habitants. Pour une population vieillissante : près d’un tiers de la population a plus de 65 ans.

Carte du Japon
Carte du Japon
© Radio France - Chadi Romanos
58 min

Tout cela crée une forte mentalité insulaire, un mécanisme de repli sur soi, une habitude de ne compter que sur soi-même.

Avec en plus de multiples contentieux territoriaux avec les voisins. Sur les îles Kouriles avec la Russie, sur les rochers Liancourt avec la Corée, sur les îles Senkaku avec la Chine.

Conséquence : beaucoup de méfiance vis-à-vis de l’étranger proche.

Analyse en six points clés pour " Le regard de l'autre" : géographie, Histoire, droit, économie, psychologie et sociologie.

L’Histoire

Sur ce plan aussi, la relation du Japon au monde extérieur est complexe : une alternance de fermeture et d’ouverture, de conquêtes et de défaites, et même de traumas.

Il y a d’abord le sentiment national d’être les héritiers d’une tradition de grandeur, les samouraïs, les Shoguns, l’empire.

Avec tantôt une politique d’isolement, par exemple l’édit Sakoku de 1635. Tantôt une modernisation et des conquêtes militaires notamment en Corée et en Chine, par exemple à partir de l’ère Meiji au début du XXe siècle. Puis bien sûr au moment de la Seconde Guerre Mondiale où le Japon fait le choix de s’allier à l’Allemagne.

59 min

La suite, c’est la défaite de 1945. Avec le trauma des bombes atomiques américaines sur Hiroshima et Nagasaki. Battu, humilié, le Japon sort de la guerre sous tutelle américaine, avec la volonté d’être un acteur de paix, un peu comme l’Allemagne.

Le pays, en particulier sous le mandat récent de Shinzo Abe, s’est plutôt ouvert au monde et à l’Occident, tout en réactivant sa fibre nationaliste.

Mais il reste très méfiant vis-à-vis de ses voisins, en particulier la Chine, perçue comme une menace militaire, en particulier dans la zone dite de "mer de Chine".

Les relations restent également compliquées avec la Corée du Sud, notamment sur le dossier des "femmes de réconfort", ces prostituées coréennes utilisées comme esclaves sexuelles pendant la période d’occupation impériale japonaise.

10 min
58 min

Le droit

Les grands textes constitutionnels ou traités internationaux qui lient le Japon sont une conséquence de son Histoire moderne.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis imposent au Japon une nouvelle Constitution dont l’article 9 stipule que le pays "renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain".

Le Japon est donc placé dans une posture exclusivement défensive, et sous la tutelle des États-Unis : c’est le traité de San Francisco de 1951.

11 min

L’autre priorité de l’après-guerre, c’est de rétablir des relations avec les voisins proches : des traités sont signés avec la Corée du Sud et la Chine.

Plus récemment, à partir de la fin du XXe siècle, le Japon a élargi son regard international. L’alliance avec Washington reste centrale mais Tokyo cherche de nouveaux partenaires en particulier face à la sensation d’une menace croissante de la Chine et aussi de la Corée du Nord. Le Japon signe donc des accords avec l’Inde, la Russie, les pays d’Asie du Sud Est et plus récemment la France ou l’Union européenne.

Le pays sort également de sa doctrine exclusivement défensive en termes militaires. Il développe de fortes capacités technologiques lui permettant de déployer ses troupes sur des terrains extérieurs, en particulier sous l’ombrelle de l’Onu.

5 min

L’économie

Là encore, situation paradoxale : le Japon est puissant économiquement et commercialement, mais il est resté en partie à l’écart de la mondialisation.

Membre du G7, c’est le 3e pays le plus riche du monde, loin derrière les États-Unis et la Chine mais devant l’Allemagne. Plus de 5 000 milliards de dollars de produit intérieur brut et l’un des taux de chômage les plus bas au monde. Une réussite exceptionnelle pour un pays aussi isolé au départ.

Le commerce extérieur est un atout majeur : le paye est le 4e importateur et exportateur de biens au monde. Le Japon exporte notamment des voitures et de l’électronique. Toyota, Sony. Il commerce avec la Chine, les États-Unis, la Corée du Sud, l’Australie, et développe ses partenariats économiques.

Mais il a subi de plein fouet l’essor commercial fulgurant de la Chine et il a raté le basculement vers le numérique. Un paradoxe alors qu’il avait au départ beaucoup d’avance sur la téléphonie.

Et puis le pays reste replié sur lui-même. Il compte peu d’expatriés et valorise peu les expériences à l’étranger. Il raisonne d’abord sur son propre marché intérieur.

Ces dernières années, il a toutefois noué de nouveaux partenariats économiques, avec les États-Unis comme l’Europe, pour faire face à la poussée de la Chine.

Et pour la première fois, en 2018, il a assoupli ses lois sur l’immigration pour favoriser l’arrivée sur son sol de travailleurs étrangers : le Japon n’a pas le choix vu le vieillissement de sa population. A terme, cela peut modifier le rapport des Japonais au reste du monde et favoriser un embryon de métissage.

10 min

Sociologie et psychologie

Les élites et les gouvernants japonais ont significativement évolué dans leur rapport au monde.

Ils manient le nationalisme avec prudence pour ménager les voisins. Et sont plus ouverts à l’international que par le passé.

Le Japon cherche notamment à développer une forme de soft power. Par le sport (les Jeux olympiques ou bien la Coupe du monde de rugby en 2019). Par le tourisme. Ou par la culture, l’exposition universelle prévue à Osaka en 2025.

Et les gouvernements japonais successifs ont su s’imposer, discrètement, sur la scène internationale. Par exemple, le Japon est très régulièrement élu au Conseil de Sécurité de l’Onu comme membre non permanent.

La société japonaise, elle, est longtemps restée fermée au monde étranger, marquée aussi par la religion, le shintoïsme, le bouddhisme et par un régime longtemps militarisé et très hiérarchisé.

Le respect des règles de bonne conduite, ce qu’on appelle "manaa" en japonais, est essentiel. La famille et l’entreprise sont des repères cruciaux. La femme reste souvent reléguée à l’arrière plan. C’est un corpus de valeurs et de compréhension du monde souvent déroutant pour l’étranger, en particulier pour les Occidentaux.

Et le pays est donc longtemps resté fermé aux étrangers. Aujourd’hui encore, les gaijins comme on les appelle au Japon (les étrangers) représentent à peine 2% de la population. La diversité ethnique reste redoutée. Au cours des vingt dernières années, la situation a commencé à évoluer, dans les grandes villes en particulier. Mais on reste très loin des paysages très métissés des grandes capitales occidentales.

Le Japon regarde donc le monde avec une forme de méfiance. Sa relation aux partenaires étrangers est complexe et va sans doute le rester encore longtemps.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos