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Jaurès, Durkheim, Lévi-Strauss : il y a un siècle, quand les sciences sociales étaient socialistes

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Déciller le regard sur le réel et fonder un monde meilleur : à la fin du XIXe siècle, socialisme et sociologie sont intimement liés à la racine de leur germination.
Déciller le regard sur le réel et fonder un monde meilleur : à la fin du XIXe siècle, socialisme et sociologie sont intimement liés à la racine de leur germination.
© Getty - Hulton Archive

Saviez-vous que Durkheim et Jaurès avaient fécondé, ensemble mais chacun pour soi, la sociologie et le socialisme dans un même bain ? Que Claude Lévi-Strauss s'était rêvé en philosophe du Parti socialiste peu après le Congrès de Tours, il y a tout juste 100 ans ?

Biais militant, parti-pris, agenda politique masqué… la charge contre les sciences sociales ne faiblit pas et, des médias jusqu’au gouvernement, bien des chercheurs et des chercheuses sont aujourd’hui soupçonnés de travailler à charge en mettant au jour les vicissitudes et le fonctionnement de la société. A minima, de manquer de neutralité, voire de faire preuve de complicité lorsqu’il s’agit d’”islamo-gauchisme”. Toutes ces flétrissures ont en commun leur conséquence : saper la respectabilité d’un champ de recherche et lézarder la crédibilité de certaines disciplines, sociologie en tête.

Une discipline de sciences humaines et sociales serait-elle plus fiable, et au fond plus valable, dès lors qu’elle pourrait démontrer qu’elle est parfaitement étanche à tout point de vue ? L'idée continue de courir chez ceux qui rêvent, plus ou moins explicitement, d’aligner les sciences sociales sur les sciences dures et leurs propres rapports à la preuve ou à ce qui serait de l’ordre d’une vérité fixe et incontestable. C’est-à-dire, quelque chose qui existerait en soi et hors sol, une sorte de photographie instantanée et neutre, qui ne ferait l’objet d’aucun filtre et serait dès lors moins exposée aux ricochets de ce qu'on dénonce comme de "l’idéologie". Mais qu’est-ce que l'absence de “point de vue”, lorsque c’est de la société qu’il s'agit ? On n’entend guère dire aujourd’hui qu’Emile Durkheim, père fondateur de la sociologie en France, était complice du socialisme réformiste en train de cristalliser.

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Or l’histoire de la naissance de la sociologie, et celle de l’ancêtre du parti socialiste sont pourtant bel et bien enchevêtrées. Au point que replonger à la racine de l'histoire de la SFIO, c’est aussi considérer une forme de compagnonnage et bien des allers retours entre le monde académique et le champ politique. Cette histoire siamoise est d’abord celle d’une époque, qui remonte à la fin du XIXe siècle. Elle est aussi celle de la rencontre de deux hommes, qui chacun imprimeront durablement leur univers respectif et en façonneront l’avenir : Jean Jaurès du côté du socialisme, et Emile Durkheim du côté de la sociologie. Les deux hommes se sont connus tout jeunes à Paris, alors qu’ils habitaient tous les deux à la pension Jauffret, non loin de la place des Vosges. C’est là que Jaurès, natif du Tarn-et-Garonne monté à Paris faire son lycée à Louis-le-Grand, et Emile Durkheim, venu des Vosges, se rencontrent tandis qu’ils passent bientôt le bac. Ils se suivent à l’Ecole normale supérieure : Jean Jaurès intègre la vénérable institution en 1878, en se classant premier au concours d’entrée, tandis qu’Emile Durkheim le rejoint l’année suivante, en réussissant le concours en 1879.

Les deux hommes ne sont pas d’accord sur tout, et leur amitié d’ailleurs essuie quelques orages dont témoigne par exemple la correspondance de Jaurès. Mais Durkheim est irrigué par la pensée saint-simonienne, au point que son neveu, Marcel Mauss, le décrira explicitement comme un sympathisant socialiste, lorsqu’il s'attellera en 1928 à la préface de l’ouvrage Le Socialisme de son oncle, mort entre-temps. Opposé à la lutte des classes et en fait profondément réformiste, Durkheim ne sera pas un penseur programmatique du socialisme en train de voir le jour, mais plutôt un proche voisin. Dialoguant surtout avec Jean Jaurès à cette époque où la sociologie n’existe pas et où la philosophie est une discipline dominante, il décidera ainsi, à l’Ecole normale supérieure, de se consacrer à la question sociale : sa thèse, qui remonte aux années 1880, s’était d’abord intitulée “Rapports de l’individualisme et du socialisme”.

C’est en cheminant du côté des rapports entre individu et société et en pensant la place de la solidarité, les liens de dépendance, et l’autonomie de l’individu, que Durkheim a en fait découvert la nécessité d’une nouvelle discipline, qui s’appellera “sociologie”. En fin de compte, une discipline qui aurait en quelque sorte digéré le questionnement philosophique de la place du sujet, pour mieux le revisiter depuis une charge profondément politique - et qui s’assumerait à cet endroit-là.  En prenant fait et cause pour Dreyfus et contre les anti-dreyfusards, les deux hommes renoueront aussi quelque chose de très viscéral, et de central, dans leur façon de se vivre socialistes chacun pour soi.

D’emblée, la sociologie s’est ainsi élaborée en vis-à-vis d’un plus vaste écosystème, qui n’avait rien d’étanche aux questions politiques. Ce qu’explique le sociologue Marc Joly dans son dernier ouvrage paru début 2020, Après la philosophie, c’est que ça vaut également dans le sens inverse :

L’homme politique socialiste Jaurès était “sociologue” de la même manière que l’universitaire sociologue Durkheim pouvait être “socialiste”.

Le pas de deux de ces fondateurs, chacun dans sa sphère, est moins connu de ce point de vue-là. Au point qu’on a même pu dire à une époque que ces deux socialismes-là répondaient à des logiques trop différentes pour être repliés bord-à-bord, l’un sur l’autre. Il donne pourtant une nouvelle épaisseur à l’effervescence intellectuelle qu’a pu représenter la création du socialisme sous la houlette de Jaurès. Puis, après le Congrès de Tours, une bifurcation quand l’Internationale socialiste se scinde entre ce qui devient le Parti communiste français et ce que sera la SFIO avant, bien plus tard, en 1969, le parti socialiste. Pour Marc Joly, c’est justement parce que Jaurès regarde la société en sociologue qu’il dessine un chemin de traverse vis-à-vis du marxisme. Au point que ce serait grâce à Durkheim que Jaurès se serait détourné “du formalisme et de la philosophie creuse des radicaux”, comme l’écrit Marcel Mauss ? C’est peut-être aller un peu vite, et d’ailleurs Mauss lui-même a pu se sentir écartelé, alors que, à la fois discipline et neveu de Durkheim, il collaborait lui-même activement au journal L’Humanité. Parfois au grand désespoir de son oncle qui caressait pour lui d’autres ambitions académiques.

Pour prendre la mesure de ce que Marc Joly appelle “l’intuition sociologique” de Jaurès, on peut lire un texte de 1911 du leader socialiste, qui sera publié dans L’Armée nouvelle et où il revient sur son arrivée dans la capitale :

Je fus saisi, un soir d’hiver, dans la ville immense, d’une sorte d’épouvante sociale. Il me semblait que les milliers et milliers d’hommes qui passaient sans se connaître, foule innombrable de fantômes solitaires, étaient déliés de tous liens. Et je me demandai avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces êtres acceptaient l’inégale répartition des biens et des maux, et comment l’énorme structure sociale ne tombait pas en dissolution.

Un peu plus loin, Jaurès poursuivait : 

Le système social avait façonné ces hommes, il était en eux, il était en quelque sorte devenu leur substance même, et ils ne se révoltaient pas contre la réalité parce qu’ils se confondaient avec elle.

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Neuf ans plus tard, un jour de Noël, à Joué-les-Tours, la SFIO voyait le jour sous ses nouveaux contours. C'est-à-dire, sans la branche qui donnait naissance au Parti communiste il y a tout juste cent ans, avec l'ouverture du Congrès de Tours, le 25 décembre 1920 : le dix-huitième congrès de la section française de l’Internationale ouvrière s’était ouvert ce jour-là, qui allait entériner le cavalier seul réformiste. La scission se soldera par la création d’une section communiste concurrente, et la répartition des titres de presse. 

Du côté des sciences sociales, certains intellectuels rallient plutôt le communisme, d’autres demeurent réformistes. Mais le lien ne rompt pas. En 1920, au moment du Congrès de Tours, Claude Lévi-Strauss n’a pas treize ans. Lycéen à Paris lui aussi, il caresse l’idée de passer le concours d’entrée à Normale Sup, puis y renonce : il sera enseignant, et passera l'agrégation de philosophie tout en faisant des études de droit en parallèle. Dès le lycée, Lévi-Strauss se découvre des affinités socialistes. Il milite à la SFIO, et devient même secrétaire général de la Fédération des étudiants socialistes à sa fondation. 

On trouve dans la notice que lui consacre le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, de quoi remonter la piste du militantisme du grand ancêtre des sciences sociales, qui bientôt bousculera l’ethnologie : étudiant et leader socialiste, le jeune Lévi-Strauss publie des brochures pour le parti, et des appels à “un socialisme complet, apte à satisfaire tous les besoins de la nature humaine”. Lévi-Strauss est suffisamment inséré dans les réseaux socialistes qu’il tente un temps de se présenter aux législatives du côté de Mont-de-Marsan en 1928, dans les Landes où il enseigne la philosophie au lycée. Il devient délégué au congrès qui a lieu en 1933 (toujours pour le compte des Landes). Plus tard, l’anthropologue expliquera à Didier Eribon : 

Je vous avouerai qu’à ce moment-là, je me voyais très bien devenir le philosophe du parti socialiste.

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Il en ira autrement : à la fin de sa vie, Lévi-Strauss parlera même de lui comme d’un “anar de droite”, par exemple dans un entretien au magazine L’Express paru en 2008. L’origine de l'aiguillage n’est pas toujours explicite. Toutefois, ceux qui ont travaillé sur la trajectoire personnelle de Lévi-Strauss notent un net infléchissement dès la fin des années 30. En 1934, Lévi-Strauss est parti au Brésil, occuper la chaire de sociologie déjà créée à l’Université de Sao-Paulo. C’est aussi là-bas qu’il fait du terrain, et déploie son regard. A son retour, son engagement a déjà changé, comme le fondateur du Laboratoire d’Anthropologie sociale le racontera bien des années plus tard, en 1985, dans un entretien “Autoportrait” accordé à Catherine Clément et Dominique-Antoine Grisoni, pour Le Magazine littéraire :

Je suis revenu en France en 1937, pendant les vacances. Je me suis évidemment rendu à ma vieille XVIe section : elle avait beaucoup changé, elle était désormais une des antichambres du pouvoir, et au lieu de la quinzaine de purs que j’y avais connu quelque temps auparavant, j’ai trouvé deux à trois cents personnes, pas toutes pures. L’arrivisme, le carriérisme était évident. J’avoue que là, ma déception s’est nettement accrue.

Avec le nazisme et Vichy, la trajectoire de Lévi-Strauss bifurque brutalement pendant la Seconde Guerre mondiale : le 24 mars 1941, il quitte Marseille pour la Martinique à bord du même bateau qu’André Breton, Germaine Krull, le communiste Victor Serge et 350 autres personnalités qui réchappent ainsi de la persécution - “un départ de forçats”, écrira-t-il dans Tristes tropiques, après avoir gagné les Etats-Unis. A son retour en France, en 1949, Claude Lévi-Strauss est nommé sous-directeur du Musée de l’homme puis, l’année suivante, directeur de l’Ecole des Hautes études. Il ne sera plus jamais ni militant de terrain, ni théoricien du socialisme.