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"Je vous prie de rendre la liberté à mon livre" : quand Vassili Grossman écrivait à Nikita Khrouchtchev

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Vassili Grossman avec l'Armée rouge à Schwerin, Allemagne, 1945.
Vassili Grossman avec l'Armée rouge à Schwerin, Allemagne, 1945.
© Getty - Fine Art Images / Heritage Images

En 1961, le journaliste Vassili Grossman tente de publier l'œuvre de sa vie, "Vie et destin". Le roman, une charge violente contre le système communiste, est arrêté par le KGB "comme un être vivant". En 1962, désespéré, son auteur adresse une lettre à Nikita Khrouchtchev, alors à la tête de l'URSS.

"Cher Nikita Sergueïevitch, je n'ai cessé de penser à la catastrophe qui a bouleversé ma vie d'écrivain au sort tragique de mon livre, il y a dans mon livre des pages pleines d'amertume et de douleur tournées vers notre passé récent, les événements de la guerre. Elles ne sont peut-être pas faciles à lire, croyez moi, et ne m'a pas été facile non plus de les écrire." Nous sommes en février 1962. Voici plus d'un an que Vassili Grossman a envoyé son manuscrit de Vie et destin à Novy Mir et à la revue Znamia. La réaction des autorités, qui avaient évidemment intercepté les courriers, ne s'est pas faite attendre. Alors que l'écrivain, lorsque qu'il voit arriver chez lui les agents du KGB, pense terminer dans les geôles de la Loubianka, c'est son livre que l'on vient arrêter. Les copies sont saisies, ses pages dactylographiées embarquées, jusqu'aux rubans de sa machine à écrire. Si Vassili Grossman est libre, il ne survit que comme un père à qui on a enlevé ses enfants. Dix-huit mois après, l'immense écrivain adresse alors au Premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique, Nikita Khrouchtchev, une ultime supplique pour lui demander de "rendre la liberté" à son livre. Ce livre, dont France Culture propose d'écouter l'adaptation en fiction sonore cet été.

Mais que pouvait donc bien renfermer ce livre pour que l'État soviétique se sente à ce point menacé ? Comment cet écrivain patriotique et immensément célèbre, devenu auprès des soldats le correspondant de guerre le plus populaire et le plus respecté, adoubé par Gorki, s'est-il retrouvé dans cette situation ?

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Une carrière littéraire "exemplaire"

Vassili Grossman est d'abord un écrivain soviétique, qui suit la ligne du parti sans ciller : rien dans ses premiers écrits n'évoque la collectivisation forcée des campagnes et la déportation de près de deux millions de familles de koulaks, ces paysans décrétés ennemis du peuple. La famine orchestrée par Staline et l'Holodomor ukrainien qui va tuer près de six millions de personnes, le silence toujours. Alors que l'écrivain est touché personnellement, le silence encore une fois lors de la Grande Terreur d'août 1937 à novembre 1938, quand plus de 600 000 personnes sont exécutées et près du double envoyées au goulag. La Seconde Guerre mondiale va interrompre cette carrière littéraire "exemplaire".

Grossman devient le correspondant de guerre du journal "L'étoile rouge" et raconte depuis le front la vie des soldats russes. L'un des ses grands talents était de savoir gagner la confiance des combattants, ce qui lui permettra par exemple de suivre un tireur d'élite, le fameux Anatoli Ivanovitch Tchekov, jusqu’à sa tanière de tueur et à le regarder descendre les Allemands l’un après l’autre. Il écrit la guerre à hauteur d’homme et au plus près des combats. Ses articles et reportages extrêmement réalistes font le tour de l’Union soviétique et fortifient sa réputation. Mais en passant près de mille jours sur le front, Grossman est un homme bientôt sujet au doute. Son fils aîné est mort au combat, sa mère juive meurt dans un ghetto en Ukraine, il entre avec l'Armée rouge dans Treblinka et est le premier à décrire un camp de concentration nazi… On imagine aisément le choc.

Un roman "hostile" au peuple soviétique

Mais la chape de plomb stalinienne est écrasante. Rien ne peut être rapporté ou raconté. L'impossibilité de dire au monde l'extermination des juifs, l'assassinat de sa mère et la confiscation de la victoire de Stalingrad par Staline agissent comme de puissants révélateurs. L'écrivain socialiste va progressivement céder la place à l'un des témoins les plus lucides du XXe siècle. Et ce sont les voix des personnages de Vie et Destin, une centaine, qui vont se charger de révéler la supercherie idéologique du stalinisme. Nazisme et stalinisme ne seraient que les deux visages d’un même totalitarisme. Cette vérité est intolérable. Dès lors, son livre, auquel il aura consacré seize années de sa vie, est considéré comme un brûlot "extrêmement dangereux" et "nocif" par le pouvoir soviétique, et son avenir est scellé.

La mort de Staline le 5 mars 1953 a sauvé Grossman d'une arrestation et d'une condamnation probables. Certes, le 20e congrès du Parti communiste, emmené par Nikita Krouchtchev, a dénoncé le despotisme de Staline et son culte de la personnalité, mais le climat politique n'a pas assez changé pour permettre la parution de son livre. Et lorsqu'en février 1961, les agents du KGB sonnent au 1 rue Bégaïova à Moscou, ils n'ont pas pour mission d'arrêter l'écrivain, mais son manuscrit de 900 pages, ainsi que les notes, les brouillons et le stencil de la machine à écrire. Le livre ne paraîtra pas "avant deux ou trois cents ans" lui dit-on. Ses protestations et sa lettre à Khrouchtchev n'y changeront rien. Heureusement, deux copies de Vie et Destin ont été cachées : l'une à la campagne sous des sacs de pommes de terre, l'autre à Moscou chez son ami le poète Sémion Lipkine.

1h 30

"Le destin du livre est en train de s'éloigner de moi. Il se réalisera, à part moi, en dehors de moi. Je pourrais même ne plus être en vie", confiait Grossman à son ami Lipkine en 1959, alors qu'il venait de terminer son œuvre majeure. Propos quasi prophétiques, puisqu'il va mourir d'un cancer, le 14 septembre 1964, dans le dénuement et l'isolement, sans voir son roman publié. Tout espoir semble perdu, Vie et destin devait disparaître comme s'il n'avait jamais existé. Il aura fallu le courage et la ténacité de ses amis, en particulier Sémion Lipkine et l'écrivain Vladimir Voïnovitch, pour que le roman soit expédié en Occident sous forme d'un microfilm en 1974. Le roman paraîtra en France en 1983. Il ne sortira en URSS qu’en 1989. Vingt-cinq ans après la mort de Vassili Grossman.

De l'arrestation de son manuscrit en 1961 au samizdat passé sous le manteau à l'ouest en 1977, Vie et destin connaît aujourd'hui une nouvelle vie. Il est désormais possible d'entendre ses mots à la radio : quarante épisodes à écouter cet été, de 15 minutes, du lundi au vendredi, à partir de 14h45. L'intégralité du feuilleton est disponible sur notre site dès maintenant, ne le ratez pas !