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Jean d'Amérique, poète haïtien, "citoyen de la république-fenêtre"

Par
Jean d'Amérique
Jean d'Amérique
- Marie Monfils

Coronavirus, une conversation mondiale. Comment continuer à prendre le monde à bras le corps quand toutes les frontières semblent se dresser durement devant soi ? Le souffle du poète est un recours. C'est du moins ce qu'actionne, lucide, Jean D'Amérique, pour déployer la vie qui demeure et espère.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont  ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale entamée le 30 mars, continue de s'étoffer et dépasse maintenant les 100 contributions. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat  proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les  bouleversements actuels.

Né en Haïti en 1994, Jean D’Amérique est poète, dramaturge et romancier. Il dirige le festival Transe Poétique et la revue de poésie Davertige. Il a publié plusieurs recueils de poèmes : Petite fleur du ghetto (Atelier Jeudi Soir, 2015), mention spéciale du Prix René Philoctète, Nul chemin dans la peau que saignante étreinte (Cheyne, 2017), Prix de Poésie de la Vocation, et Atelier du silence (Cheyne, 2020). Auteur de plusieurs pièces de théâtre, il a reçu le Prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre pour Cathédrale des cochons (éditions Théâtrales, 2020). Son premier roman, Soleil à coudre_, est paru chez Actes Sud en 2021. Pour la conversation mondiale, il nous propose un poème inédit : "_citoyen de la république-fenêtre".

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citoyen de la république-fenêtre

je marchais

parce que pieds j’avais

parce que jambe a horreur du fixe

je marchais

parce que plus loin horizon

parce que vent révoque port

je marchais tout simplement

arrivé aux confins d’une autre civilisation

j’ai découvert la frontière

miracle de géographie moderne

soudain j’avais vue sur leur monde

développé

      en cercle

                     fermé

temps-gravier sous les dents

dure affaire que leur maison

sable et eau non pas de plage

mais baptême de nuit dans le ciment

et voici que mortier mature

blocs partout

briques partout

pierres partout

fer partout

débordant d’acier leur portefeuille

édifier murs leur métier d’exister

et barbelés

et barrières face à nos moindres gestes

et agents des limites à ne pas franchir

et soldats des interdictions de pénétrer

ô quelle expertise

ouvrage de fermeture face au moindre éclair

chapeau bas chers magiciens de la quarantaine avant la lettre

arrivé à la frontière

mon rêve avait vue sur le virus

des poignées de main refoulées

maladie pas nouvelle

les consulats m’ont appris l’art de l’isolement

la quarantaine pas un luxe

le confinement non pas un luxe

pour les passeports infectés

de pays tiers

/

arrivé à la frontière

mon arsenal solaire s’est mis en marche

déployé sang vers le cœur-frère

dégainé le poème-oxygène

rogner les murs

qu’une fissure nous sauve

qu’une brèche naisse

qu’un arbre s’élève

et que les branches propagent la bonne nouvelle

rogner les ombres qui tranchent nos gorges

qu’un printemps parle

qu’une langue vivante lèche nos paysages

rogner les murs

que de nos fronts s’éclose une fleur humaine

qu’un jardin voie le jour

où reverdissent les étoiles

citoyennes de la république-fenêtre

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.