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Jean d'Ormesson : "Devenir écrivain ne me traversait pas l’idée. Pour moi, c’était une espèce de dieu..."

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Jean d'Ormesson, le 31 janvier 2017, Paris
Jean d'Ormesson, le 31 janvier 2017, Paris
© AFP - JOEL SAGET

Décès. C'est une crise cardiaque qui l'a emporté dans la nuit de ce 5 décembre. L'écrivain et académicien Jean d'Ormesson est mort à l'âge de 92 ans. Il était venu se raconter longuement sur France Culture en 2014. Autoportrait d'un facétieux devant l'Eternel.

Il était connu pour ses livres, bien sûr, mais aussi pour ses yeux d'un bleu limpide, et le sourire qui affleurait en permanence dans sa voix. L'écrivain Jean d'Ormesson est mort dans la nuit de ce 5 décembre 2017. Il avait 92 ans. Normalien, agrégé de philosophie, académicien, il était l'invité de Sébastien Le Fol pour l'émission A voix nue, en mars 2014. Depuis l'histoire de sa famille, issue de la noblesse de robe, jusqu'à l'évocation crâne de sa propre mort, en passant par sa carrière d'écrivain, et son désintérêt pour la politique, Jean d'Ormesson s'était raconté sans tabou, joyeusement, saupoudrant son propos d'une bonne dose d'autodérision. Nous vous proposons de réécouter ici l'intégralité de ses cinq entretiens. 

1. Du côté de chez Jean

C'est de sa généalogie dont s'entretenait Jean d'Ormesson dans le premier volet de ces entretiens. ll racontait notamment être issu d'une famille d’artisans ferrailleurs devenus notaires et greffiers, qui finirent par entrer dans la catégorie de robins en se mettant au service du roi.

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Dans cette émission, Stéphane Le Fol, qui rappelait que les Ormesson avaient servi tous les régimes depuis François Ier jusqu’à De Gaulle, demandait à l'écrivain s'il y avait "une malédiction à être bien né". Réponse de Jean d'Ormesson :

Je ne peux pas me présenter à vous comme un homme de gauche. Je passe pour un homme de droite et j’assume très bien cette catégorisation. J’ai deux caractéristiques. D’abord, je crois au progrès. C’est très intéressant l’idée de progrès. Elle est un peu abandonnée par la gauche, aujourd’hui. […] L’idée que le nucléaire et la science vont faire du bien est très battue en brèche. Et la deuxième chose qui me sépare peut-être des gens de droite, c’est que je crois fondamentalement, vraiment fondamentalement à l’égalité des gens. Je me demande parfois s’il y a des gens plus intelligents que d’autres, je n’en suis pas sûr, je pense qu’il y a des gens qui ont plus de chance que d’autres. Et que de droite ou de gauche, la tâche qui nous incombe c’est de donner toutes ces chances à tous les jeunes gens. Donc l’idée d’une aristocratie, c’est quelque chose qui est vraiment loin de moi.

2. Et toi, mon cœur, pourquoi bats-tu ?

Dans ce deuxième volet, c'est de lui-même, de sa jeunesse, de sa famille proche, de ses premiers choix d'orientation, sur lesquels s'étendait d'Ormesson :

« J’ai eu une enfance incroyablement heureuse. Les parents aimaient les enfants, les enfants aimaient les parents […] Tout ça me paraissait un peu lourd, je me disais qu’il fallait remuer un peu tout ça. Mon père est nommé ambassadeur par Léon Blum et quitte Bucarest pour l’ambassade du Brésil, où il succède à Claudel. Et il sait que la guerre va arriver.

"Des jupes de [s]a mère", Jean d'Ormesson passe directement en hypokhâgne, où il s’entoure d’amis trotskistes :

Je me disais "Je ne peux pas continuer comme ça, tous mes amis sont rebelles et moi je ne suis pas un rebelle." Et ça a très très mal fini. J’ai foutu la merde dans ma famille en partant avec ma cousine germaine. Au lieu d’être trotskiste, ce qui aurait été mieux, je suis parti avec ma cousine germaine. Ça a été ma pire transgression. […] Je me disais "Mais à quoi je sers, je ne suis même pas communiste, je ne suis même pas fasciste ?", et quelquefois, c’est vrai, j’attendais les catastrophes. C’est la fameuse phrase de Chateaubriand : "Levez-vous vite, orages désirés". J’ai été servi : il y a eu la guerre.

Dans cet épisode, l'écrivain racontait encore ses années de normalien. Alors que toute sa lignée avait consacré sa vie au service de l’État, le jeune Jean d'Ormesson choisit de faire de la philosophie, au grand dépit de son ambassadeur de père.

3. La gloire des Lettres

En 1956, l'écrivain publie son premier roman, L’amour est un plaisir, deux ans après le Bonjour Tristesse de Françoise Sagan. Il a 31 ans.

Assumant être un écrivain tardif, il en attribue la responsabilité avec facétie au… cinéma américain :

J’ai essayé de faire croire que je ne travaillais pas en hypokhâgne/ khâgne, en réalité, je travaillais énormément. Je suis arrivé épuisé à l’École normale. C’était en 1945, l’époque où arrivaient notamment les films américains, les gens que j’ai tellement aimés, les Lubitsch, les Capra, les Bogart, Lauren Bacall… je crois que j’allais deux ou trois fois par jour au cinéma. L’idée d’écrire un livre ne me passait pas par la tête. Jusqu’au moment où, j’ai écrit mon premier livre pour plaire à une fille. Malheureusement je crois qu’elle préférait les joueurs de tennis et les coureurs automobiles, ça ne lui a fait ni chaud ni froid.

Mais son premier grand succès, c'est à La Gloire de l’Empire qu'il le doit. Un livre de 800 pages, publié par un René Julliard très emballé, qui lui prédit un succès phénoménal. 

J'avais inventé quelque chose qui s'appelait l'Histoire-fiction, et il courait le bruit que la femme d'un ministre avait dit : "C'est bien intéressant cette histoire, est-ce qu'il y a d'autres livres sur cette époque ?" Et tout était entièrement inventé, avec des canulars [...] J'ai eu des coups de téléphone de professeurs au Collège de France, je leur racontais que dans l’armée romaine, les généraux mangeaient, ce qui est exact, des vulves de cochons et des crêtes de coq, et les soldats de la bouillie de maïs. Malheureusement, le maïs n’arrive en Europe qu’avec Christophe Colomb, 1500 ans plus tard !

4. Les saveurs du palais

"Dès que je discute avec quelqu'un je trouve que ses arguments valent bien les miens. C'est impossible de faire de la politique, en politique il faut croire que vous avez raison et que les autres ont tort !" Bien qu'il ait endossé le rôle de François Mitterrand dans le film Les saveurs du palais, de Christian Vincent, en 2012, Jean d'Ormesson dit ne s'être jamais intéressé à la politique. 

Bien plus, il ne l'a jamais aimée, même s'il confesse s'être passionné à "l'observer" : 

L'observateur engagé qu'était Aron, ça, ça me faisait envie ! Je me disais voilà ce qu’il faut faire. Il faut être un commentateur aussi capable que possible de la vie politique. Je me suis d’ailleurs énormément trompé. Je peux donner deux exemples très rapides. Le premier quand Mao est mort, j’ai fait un article pour "Le Figaro" sur Mao, qui était presque exclusivement un éloge. Autre exemple, quand Khomeini est mort, j’ai prophétisé la chute du régime des mollah en Iran.

5. Presque tout sur presque rien

Les pires choses écrites sur lui, son avis sur la littérature française actuelle, les écrivains de sa génération (Modiano, Déon, Quignard…), son art de la dérision etc. dans ce cinquième et dernier volet, Jean d'Ormesson se confiait sur toutes ces petites choses anecdotiques qui le définissait. 

Jusqu'à l'évocation au micro de la mort, la sienne en particulier, face à l'idée de laquelle il disait n'éprouver aucun effroi :

J'attends ma mort sans impatience, mais avec une humble espérance ! Je n'ai pas une foi très ancrée, j'ai beaucoup de doutes. Je me présente comme un catholique agnostique. Quand je vois que Mère Teresa a eu sans cesse des doutes dans sa vie, ça me rassure. Ceux que j'admire le plus, ce sont les gens qui ne croient pas en Dieu et qui font du bien aux autres. Je me dis que s'il y a quelqu'un à la droite de Dieu, c'est un athée qui a fait du bien aux autres !

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