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Jean Genet dans la Pléiade : un poète fabuleux et périlleux

Par
Jean Genet
Jean Genet
© Getty - Hulton Archive

Les romans de Jean Genet entrent dans la Pléiade. Deux de ses valises oubliées viennent d’être ouvertes, pleines de trésors. L’un des plus grands écrivains français du XXe siècle est-il sur le point de livrer ses secrets ? Notre enquête (spoiler : âmes sensibles et esprit "woke" s’abstenir.)

Aux jeunes lecteurs d’aujourd’hui, l’univers de Jean Genet, mort en 1986, est déjà familier. Ils le fréquentent, même quand ils n’ont pas lu une seule ligne du poète. Ceux qui ont aimé la mini-série glamour et terrifiante L’assassinat de Gianni Versace (Netflix) comprendront son Journal du Voleur ; ceux qui ont été séduits par les trois saisons hors-normes de Pose (Canal +) devraient aimer Notre-Dame-des-fleurs ; ceux qui « binge-watchent » Orange is the new black (Netflix) ou It’s a sin (Canal +), se retrouveront dans Miracle de la Rose. Les marges qui interrogent la norme ; la prison, ses fééries et ses hiérarchies insoupçonnées ; le milieu du crime et sa « brutalité féodale » : ces mondes, situés au-delà du bien et du mal, ont toujours fasciné les lecteurs et les streamers, leur permettant de retourner les codes et de changer de perspective. Tel est l’univers de Jean Genet.  

Présentation de la série "Pose" au Hollywood Athletic Club le 01 juin 2019 à Hollywood en Californie.
Présentation de la série "Pose" au Hollywood Athletic Club le 01 juin 2019 à Hollywood en Californie.
© AFP - AMANDA EDWARDS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

Cette trilogie asociale et unique dans l’histoire littéraire – Notre-Dame-des-fleurs, Miracle de la Rose et Journal du Voleur – entre donc pour la première fois dans la Pléiade. C’est tard, alors que Genet est sans doute, avec Proust et Camus, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. A mes yeux, il dépasse d’une tête Céline, même s’il s’en rapproche avec ses emprunts littéraires à l’argot ; il tient mieux l’épreuve du temps littéraire que Sartre ou Cocteau, qui l’ont porté sur les fonts baptismaux (l’essai monumental de Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, date de 1952), de même que Malraux et Gide, qui l’ont pris plus tardivement sous leurs grandes ailes protectrices. Loin derrière, oubliés dans la poussière des renommées de saison, Genet a semé les autres écrivains homosexuels de son époque, Julien Green, Henry de Montherlant et surtout François Mauriac qui dénonça hardiment la littérature pornographique de Genet – et d’autant plus bruyamment qu’il partageait silencieusement ses mœurs.

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À réécouter : Vie et mort de Jean Genet
58 min

Une œuvre « border line » 

Unique est donc l’itinéraire de Jean Genet, écrivain SDF passé en moins d’une décennie de sa cellule en prison aux salons de Gallimard – et retour. Car Genet n’a jamais cessé de vivre dans les marges et, le plus souvent, à l’hôtel. Attentatoire aux bonnes mœurs, fricotant avec toutes les pègres et tous les « pédérastes » (le mot est apprécié de Genet), allant jusqu’à flirter avec certaines formes de violence, de pétainisme et d’anti-sionisme, son œuvre est très « border line ». Toujours sur le fil, prônant la trahison comme art de vivre, Genet franchit systématiquement la ligne jaune. 

Il fallait donc à Genet bien des protecteurs à la fin des années 1940 pour être accepté par le milieu littéraire français : Cocteau, Sartre, puis Malraux et Gide n’étant pas de trop pour qu’il puisse publier sa trilogie sulfureuse, d’abord imprimée de manière anonyme ou dans des revues, avant que Marc Barbezat (son premier éditeur) ose la faire paraître et que, finalement – comme toujours –, Gallimard ne la récupère quelques décennies plus tard. Si on ajoute à ce triptyque un texte compliqué, Pompes funèbres, et l’inoubliable Querelle de Brest, rendu célèbre par le film de Fassbinder et la performance de l’acteur américain Brad Davis, trop tôt disparu du sida, on a l’essentiel de cette édition de la Pléiade. Tous ces textes ont été écrits entre 1942 et 1948. Un écrivain fulgurant et l’une des plus belles plumes de notre langue.  

Copie originale du "Journal du voleur" lors de l'exposition "Jean Genet, l'échappée belle" au MUCEM de Marseille en 2016.
Copie originale du "Journal du voleur" lors de l'exposition "Jean Genet, l'échappée belle" au MUCEM de Marseille en 2016.
© AFP - BERTRAND LANGLOIS

Il fallut donc attendre longtemps cette Pléiade (le théâtre complet de Genet y a été publié dès 2003). Intitulée étrangement « Romans et poèmes », elle fait la part belle aux romans (les poèmes sont rares) dans une édition remarquable à la fois accessible et savante, avec un appareil de notes rigoureux, des notices efficaces et des variantes précises, même si l’introduction, honorable mais scolaire, donne l’impression que ses auteurs universitarisés ont osé s’encanailler en employant les mots « enculer » et « bander » sans guillemets, pour épater le bourgeois et faire plus voyou ! (on s’interroge d’ailleurs sur les préfaces souvent « popotes » de la Pléiade alors qu’il faudrait peut-être penser à les confier à de vrais auteurs-sachant-écrire, avec un style et une vision, par exemple un Michel Houellebecq, un Philippe Sollers ou un Édouard Louis pour Jean Genet).  

« Romans et poèmes », donc. Mais s’agit-il de « romans » ? On sait que Genet se méfiait du mot, lui préférant – justement – « poésie ». A Jean-Paul Sartre, il aurait répondu, nous rappellent les honorables préfaciers : « Mes livres ne sont pas des romans […] parce qu’aucun de mes personnages n’y prend de décision par lui-même ». La formule est plus subtile qu’il n’y parait. Car on lit parfois Genet à la manière d’Une saison en enfer, c’est-à-dire comme on lit de la « poésie en prose ». 

Rimbaud : le nom est avancé plusieurs fois dans cette édition mais sans que personne ne s’aventure plus loin et fasse un vrai rapprochement, alors qu’on connait la passion absolue de Genet pour Rimbaud. Ces lignes de Mauvais sang annoncent, par exemple, Genet à la perfection : « Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour […] ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison. » Les origines de la sainteté du condamné à mort Harcamone (Miracle de la rose) sont à chercher ici. On pourrait généraliser ce procédé et remonter à Rimbaud, à partir des romans de Genet : on y découvrirait certainement bien des passerelles (1).

À lire aussi : Un automne avec Rimbaud

Une saison en enfer

Pourquoi cette entrée grandiose des romans de Genet sur papier millimétré et sous cuir marron « pleine peau » est-elle un évènement ? C’est que notre époque « woke » (il faut être « éveillé » et sur ses gardes contre les discriminations) risquait de ne pas tolérer en Pléiade cet auteur plein de mauvaiseté. On l’a dit raciste, antisémite, pédéraste, paria, islamo-gauchiste, misogyne et, bien sûr, sorti de prison. Rien que ça ! 

Qu’il y ait, chez Genet, des choses inquiétantes, c’est certain. Ivan Jablonka a eu raison de montrer dans un essai critique (Les Vérités inavouables de Jean Genet) les problèmes que contient cette œuvre fascinée par le mal et l’ambigüité de son auteur. Si le personnage d’Erik Seiler, l’officier nazi glorifié dans Pompes funèbres, pose évidemment problème, comme d’autres passages de son œuvre, Jean Genet n’est ni Maurice Sachs ni Martin Heidegger ni Jacques Mesrine – ce n’est pas non plus Tariq Ramadan. « Woke » avant la lettre, Jablonka exagère sa critique et passe à côté d'un génie littéraire. 

Sans être des chevaliers des bonnes mœurs, les lecteurs de Genet peuvent, à juste titre, s’étonner de ses désirs sexuels affolés en prison, de la confusion de ses références, ou des descriptions sur le mode halluciné des mœurs nazies. On se souvient de la formule scandaleuse du vieux comte Jacques de Ricaumont, écrivain mondain, ami de Renaud Camus et de Jean-Marie Le Pen qui, pour s’excuser d’avoir un peu trop aimé les Allemands pendant la guerre se trouvait des excuses en affirmant les avoir « préférés couchés, plutôt que debout » ! Genet lui ne s’excuse pas. Il écrit pour déranger.

D’ailleurs, tout dans son œuvre dérange, crée le malaise, se vautre dans l’ambigüité. Quel est le thème de Miracle de la rose sinon celui des enfants, condamnés pour des délits à la prison de Mettray, qui ne rêvent que d’une chose : se retrouver, adultes, à la centrale de Fontevrault, après avoir commis des crimes inscrits dans leur génétique, c’est-à-dire le mal comme destin. Si, d’aventure, se trouve parmi eux un condamné à mort en puissance, alors celui-ci – et celui-ci seulement – sera l’incarnation de la Beauté et pourra atteindre… la Sainteté ! « La mort sur l’échafaud qui est notre gloire », écrit Genet, au début de son roman autobiographique. 

En 2021, une statue serait déboulonnée pour moins que ça et retirée de la vente publique une telle œuvre ! On se la passerait sous le manteau ! La pente actuelle de la « cancel culture » aurait dû atteindre Jean Genet. Car pour lui un fait divers, c’est un « poème bref » ; un crime sordide, un roman ; un criminel, la beauté désirée. Bien des éléments de son œuvre pourraient être, pour des yeux « woke », des preuves suffisantes pour le condamner, lui qui a toujours admiré les grands criminels et les terroristes. 

10 min

Faut-il, comme on l’a fait pour Agatha Christie, débaptiser ou interdire sa pièce Les Nègres, en raison de son titre ? Faut-il considérer le magnifique et déroutant récit-roman Un Captif amoureux comme un texte islamo-gauchiste (et d’ailleurs écarté de cette Pléiade pour des raisons qui restent mystérieuses) ? Doit-on reconsidérer Jean Genet à l’aune d’une éphébophilie qui n’est plus de saison ? Même dans le petit monde LGBTIQ+, qui se veut symbole de tolérance et de diversité, un texte inédit comme « Crime et homosexualité », pourrait susciter, parce qu’il agrège les deux idées, des appels à la censure.  

Pourtant, ce serait un contresens : la « cancel culture » n’est souvent qu’une forme de retour à la morale judéo-chrétienne que Genet, comme Nietzsche et Rimbaud avant lui, mais aussi Voltaire ou Michelet, ont voulu remettre à sa place. Les Nègres de Genet est une œuvre profondément antiraciste et anticoloniale, comme l’est aussi Le Captif amoureux. Qu’il s’y révèle viscéralement anti-israélien est un fait et, même si ce n’est pas notre ligne, cette parole dissidente mérite d’être lue. Quant à vouloir censurer Les Nègres, il faut relire à ce sujet l’étrange préface de Genet (que Folio-Théâtre republie en postface du même texte). De là, radicalisme et post-colonialisme aidant, l’influence internationale de Genet qui dépasse de beaucoup celle de bien des écrivains français.

 Répétition de la pièce "Les Nègres" de Jean Genet à l'Odéon-Théâtre de l'Europe à Paris dans une mise en scène de Robert Wilson, 2014.
Répétition de la pièce "Les Nègres" de Jean Genet à l'Odéon-Théâtre de l'Europe à Paris dans une mise en scène de Robert Wilson, 2014.
© AFP - ERIC FEFERBERG

Un écrivain globalisé

L’œuvre de Jean Genet est celle d’un écrivain « global ». Ami américain des Black Panthers et « captif amoureux » des Palestiniens, enterré dans le petit cimetière de Larache au Maroc, Genet a séduit hors de France d’innombrables publics, amoureux de la poésie ou des causes gauchistes perdues, par son mode de vie, son culte du mal, ses idées pro-arabes, son théâtre globalisé, ses romans adaptés au cinéma. Et jusqu’à David Bowie. 

C’est l’une des découvertes faites par l'audacieux Albert Dichy, historien de la littérature et spécialiste de Genet, qui vient de publier Les Valises de Jean Genet (éditions de l’IMEC). L’avocat de Genet, Roland Dumas a hérité de ces deux valises de cuir noir et marron des mains de l’écrivain en 1986, peu avant sa mort. Depuis, elles dormaient, semble-t-il, dans son bureau ; c’est en tout cas ce que m’a dit l’ancien ministre des Affaires étrangères lorsque je l’ai interrogé pour France Culture  (podcast à réécouter ici à partir de 33min 45s). 

Il y a quelques mois, Roland Dumas, âgé de 99 ans, a offert ces valises à l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC) et, hardiment, Albert Dichy a pu en faire l’inventaire. Ces trésors, contenu de bric et de broc, fatras de poète qui n’écrit plus, sont très révélateurs : notes de restaurants et d’hôtels, numéros de téléphones personnels griffonnés sur des bouts de journaux (ceux de Florence Malraux, Michel Foucault, Jane Fonda, James Baldwin, etc.), ordonnances de somnifères (Genet était accro au Nembutal et, par la suite, au Sonéryl), demande d’affiliation à l’AGESSA, échange de lettre avec le militant iconique Pierre Goldman, deux longs récits inédits sur les Black Panthers, la brochure « May Day Speech » (qui reprend l’un de ses discours clé), le beau texte inédit « La lumière et l’ombre », des notes écrites à chaud dans les ghettos ou les camps palestiniens et un long extrait manuscrit autographe d’Un captif amoureux. Parmi les contenus de ces valises d’outre-tombe se trouve également un long manuscrit : Divine

"Les valises de Jean Genet", édition d'Albert Dichy, IMEC, 2021.
"Les valises de Jean Genet", édition d'Albert Dichy, IMEC, 2021.
8 min

Écrire sans garde-fou

Divine est un scénario de cinéma, inédit, écrit à la demande de David Bowie et du producteur Christophe Stamp (le frère de l’acteur Terence Stamp). Bowie espérait pouvoir incarner à l’écran le héros travesti Divine, tant il avait aimé le premier roman de Genet, Notre-Dame-des-Fleurs. Très bien rémunéré et installé dans un hôtel de Londres, en 1975, l’écrivain devenu showrunner adapte son roman en 180 pages. Ainsi, avec Divine, Genet bouclait la boucle : il revenait à la fin de sa vie au personnage féérique de son premier roman (1), écrit trente-trois ans plus tôt en prison, et en proposait, nous dit Albert Dichy, « une relecture sous la forme d’une fresque homosexuelle sous l’Occupation». Le texte est magnifique nous dit-on, quoique hors norme et écrit « sans garde-fou ». 

David Bowie, Los Angeles, 1973.
David Bowie, Los Angeles, 1973.
© Getty - Michael Ochs Archives

Si Divine reste inédit, les autres contenus de ces deux valises-fouillis viennent d’être publiés dans un ouvrage passionnant d’archéologie littéraire intitulé Les valises de Jean Genet (aux éditions de l’Institut Mémoires de l'Édition contemporaine). C’est un livre de deux-cent dix pages constitué d’images, de photos, d’écrits inédits et de fac-similés (la plupart des textes étant retranscrits pour en permettre la lecture). A signaler les notes intéressantes « Éloge de la prison », un court « Éloge de Charles Mingus Jr. » et donc cet étrange texte « Crime et homosexualité ». Les valises de Jean Genet est une mine inestimable pour quiconque s’intéresse à Genet et permet de comprendre comment l’auteur organisait ses archives. Lui qui, on l’a dit, habitait à l’hôtel et n’avait pas de bibliothèque (à l’exception des Illuminations qu’il transbahutait partout), conservait néanmoins certains de ses « papiers », lesquels nous livrent bien des secrets. 

Parmi ceux-ci, retenons cette courte note manuscrite et non datée : « Quand ? A quel moment ? Selon une ligne qui semblait incassable j’aurais dû continuer dans la misère, le vol au moins, peut-être l’assassinat et peut-être aussi la prison à perpétuité – ou mieux. Cette ligne paraît s’être cassée. Or c’est cela qui m’a fait perdre toute innocence. J’ai commis ce crime d’échapper au crime, d’échapper aux poursuites et à leurs risques. J’ai dit qui j’étais au lieu de me vivre, et disant qui j’étais, je ne l’étais plus… ». 

10 min

« J’ai commis ce crime d’échapper au crime »

Et ainsi, on en revient à la question initiale, celle de l’écrivain du mal et de la culture « woke ». Faudrait-il « canceler » Genet au nom de ses idées mauvaises ? Loin de moi l’envie de nier cette mauvaiseté ; mais le rayer d’un trait de plume, pas question, car c’est pour cette raison même que Genet nous intéresse. 

Car qu’est-ce qu’un écrivain sinon celui qui nous aide à voir le monde autrement, à apercevoir des vies invisibles, ou invisibilisées, celles qu’on ne peut ou ne veut pas voir ? Qu’est-ce qu’un écrivain sinon celui qui nous force à interroger d’autres valeurs que les nôtres et à imaginer d’autres codes ?

Il n’y a pas que Saint Simon pour décrire magnifiquement les hiérarchies de l’aristocratie, ou Balzac et Proust pour décrypter celles de la grande et de la petite bourgeoisie. Avec Genet, on découvre que ces hiérarchies des valeurs existent aussi parmi la petite délinquance et la grand criminalité et jusqu’au cœur de l’abbaye de Fontevrault reconvertie en pénitentiaire. 

On regarde, un peu pour la même raison, la série The Wire (Sur écoute, HBO/OCS) : pourquoi s'intéresser à ces vendeurs de stupéfiants dans les quartiers démunis et noirs de Baltimore ? Le fait-on par identification avec les dealers ou parce qu'on est favorable à la vente de drogues dures ? Non pas – mais plutôt parce qu'on est fasciné par les hiérarchies qui existent dans ce quartier, le professionnalisme des dealers qui seraient de formidables chefs d'entreprise s'ils avaient eu la chance de ne pas naître là. Fut-ce de la fiction, on cherche à comprendre. 

Comme Rimbaud, une fois encore, Genet est l’écrivain des « putains », des « tantes », des « maudits », des « Jésus », des « nègres », des « pervers » et des « relégués ». Il donne la parole aux voleurs et aux hommes du mal. Personne n’a jamais dit que c’était très moral mais, la chose est acquise depuis Henri Jeanson et André Gide : on ne peut pas faire de bonne littérature avec de bons sentiments. 

Voilà pourquoi Jean Genet est si influent. Comme le résume Albert Dichy : « Penser le monde ne se fait pas seulement à partir de la raison claire et de principes universels, mais aussi à partir des “zones d’ombre” et de la “part d’incontrôlable” qu’il y a en tout homme. » 

C’est la grandeur de notre auteur que d’avoir aimé le mal. Cette liberté est terrible, pourra-t-on penser, mais elle lui est propre – et cela n’a pas de prix. C’est sa voix de paria, hors d’atteinte, et sa langue ordurière qui atteint le classicisme qui nous hantent et nous aident à vivre. 

« Né bâtard, j’ai volé par haine d’un monde qui me rejetait. Ensuite, j’ai tenté de mettre au point une théorie du mal absolu (la trahison) que j’ai voulue vivre comme une ascèse » écrit Genet dans une note inédite publié dans Les Valises. 

Enfant de l'assistance publique, Genet fut "sans famille". Ou disons plutôt qu'il s'est créé une famille de substitution, ce dont les personnages de ses romans, pour partie autobiographique, témoignent. Une famille non pas héritée ni biologique, mais choisie, agrégation hasardeuse des Jésus, des Divine, des travestis, des voleurs – et cette solidarité, cette forme de "fraternité" (dont a parlé Malraux dans un autre contexte), n'est pas l'un des moindres ressorts sentimentaux qui nous attachent à son œuvre. On repense, une nouvelle fois, aux "Houses" de la série télévisée Pose où des ados transgenres chassés par leurs parents trouvent finalement une "mother" de remplacement, un refuge, et une nouvelle vie dans les "bals" et le "voguing" des clubs newyorkais – phénomène singulier que Madonna a rendu célèbre avec son hit globalisé Vogue.

On comprend pourquoi depuis la Beat Generation jusqu’à Bernard Marie Koltès, en passant par William Burroughs, Patrice Chéreau ou Hervé Guibert, et tant d’autres, l’influence de Jean Genet fut considérable. Et quand on lit le monumental Portnoy et son complexe de Philip Roth, l’American Psycho de Bret Easton Ellis ou Hubert Selby Jr. dans Last Exit to Brooklyn – pour ne citer que quelques noms –, on retrouve la même violence d’écriture, le même culte du trash, la même quête du Mal. Et tout le monde sait que ce n’est pas bien.  

Voilà pourquoi la parution de Genet en Pléiade est un évènement. Ce qui pourrait s’apparenter à la canonisation d’un rebelle, ou à sa récupération bourgeoise, se révèle en définitive un formidable pied de nez à la culture « woke ». 

Frédéric Martel

(1) Voir, par exemple, l’usage du mot « féérie » si décisif chez Rimbaud comme chez Genet, dont j’ai montré l’origine codée en « fairy » (voir Arthur Rimbaud, La vraie vie est absente, suivi du « Rainbow », dictionnaire homo-érotique, Seuil, Le goût des mots, 2021).

Pour aller plus loin :

  • Jean Genet, Romans et poèmes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1590 p, avril 2021 (65 euros jusqu’au 30 septembre, 72 au-delà). 
  • Tous les romand de Genet sont, par ailleurs, disponibles en collection de poche Folio. 
  • Albert Dichy, Les Valises de Jean Genet, éditions de l’IMEC, 213 p (30 euros).
  • Jean Genet, Divine, 1975, scénario inédit (ce texte sera sans doute publié par la suite chez Gallimard, mais aucune date de parution n’est encore avancée.)
  • Entretien avec Albert Dichy sur France Culture : Dichy a retrouvé les valises de l'écrivain et les publie (podcast à réécouter ici).
  • Entretien avec Roland Dumas, son avocat, au sujet des valises de Jean Genet (France Culture, podcast, le 1 novembre 2020, à réécouter ici).