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Jean Genet, funambule et boutefeu littéraire

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**Controversé pendant et après son vivant, Jean Genet n’a jamais cherché à se faire aimer de ses contemporains.Servie par une écriture puissante, prodigieuse, volontairement brouillée, comme une eau opaque et jamais stagnante, son œuvre se signalait par une opposition violemment radicale, radicalement provocante, à la société. **

Définitivement, « tendre » n’est pas un adjectif que l’on peut associer à l’enfance de Jean Genet.

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Né en 1910 , de père inconnu, celui-ci se voit abandonner nourrisson par sa génitrice et confier à un brave couple du Morvan par l’Assistance publique. Certes, ses parents nourriciers l’entourent d’affection, mais sa mère adoptive meurt alors même qu’il n’a que 12 ans. L’enfant tourne filou, commençant à commettre chapardage sur chapardage. En 1926 , à 16 ans, il est envoyé en colonie pénitentiaire à Mettray, en Touraine. Alors que la discipline y règne en despote, il se forge une étrange carapace, entre masochisme et complaisance dans l’auto-diabolisation… :

À chaque accusation portée contre moi, fût-elle injuste, du fond du cœur je répondrai oui. (…) je sentais le besoin de devenir ce qu’on m’avait accusé d’être. (…) Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé qu’on voyait en moi. (Journal du voleur, 1948).

Parallèlement, Genet lit énormément, dévorant Racine, Hugo, Chateaubriand, Dostoïevski… Bientôt, cette évasion par la lecture ne lui suffit plus et il s’enrôle volontairement dans la légion étrangère, à 19 ans. Il découvre le Maroc, la Syrie ; il déserte, réintègre l’armée… puis finit par partir à travers l’Europe, vivant de mendicité, de larcins – vols de livres -, de prostitution, tout en essuyant des peines de prison à répétition. Au printemps 1944 , grâce à l’intervention de Jean Cocteau, il est libéré de sa cellule de Fresnes où il a écrit ses premiers poèmes. Il échappera in extremis aux camps de la mort. La même année, Genet écrit son premier roman, Notre-Dame-des-Fleurs , dans lequel il file le thème de la fascination pour l’assassin, la sensuelle crapule.À la Libération, son amant, Jean Décarnin, un résistant, est exécuté par les Allemands. L’écrivain lui dédie Pompes funèbres , un ouvrage dérangeant qui exalte la virilité des soldats SS et témoigne d’une fascination certaine pour l’apocalypse guerrière, l’idéologie du Mal incarnée par Hitler.

En 1947 , il signe sa fameuse pièce Les Bonnes , sans doute inspirée (bien qu’il l’ait fermement nié) du sinistre fait divers des sœurs Papin.

Sartre consacre un ouvrage à l’écrivain en 1952 : Saint Genet, comédien et martyr . Celui-ci est très troublé par cette « canonisation littéraire » : "J'ai été pris par une sorte de nausée, parce que je me suis vu mis à nu, et par un autre que moi-même... ".1956 . Paraît Le Balcon , une pièce de théâtre qui brosse un « tribunal onirique où la lie des passions humaines est tout à la fois châtiée et exaltée. » (Catherine Bedel, Le Monde 26 février 1999)En 1964 , Jean Genet est une nouvelle fois confronté à la disparition d’un amant, Abdallah Bentaga, jeune acrobate suicidé suite à un accident l’ayant lourdement handicapé. Pour lui, il avait écrit Le Funambule , en 1958. Deux ans plus tard, en 1966 , sa pièce Les Paravents (écrite en 1961) est créée par Jean-Louis Barrault au Théâtre de l’Odéon. Genet y caricature violemment l’armée et la colonisation. Du côté des groupuscules d’extrême droite et des anciens combattants, c’est un tollé, finalement maîtrisé par Malraux, ministre d’Etat chargé des affaires culturelles. Le 26 octobre 1966, dans une lettre adressée aux députés qui réclament l’arrêt de la pièce, ce dernier déclare :

La liberté, Mesdames, Messieurs, n’a pas toujours les mains propres ; mais quand elle n’a pas les mains propres, avant de la passer par la fenêtre, il faut y regarder à deux fois. (…) quiconque a lu cette pièce sait très bien qu’elle n’est pas antifrançaise. Elle est antihumaine. Elle est anti-tout.

Jean Genet abomine le consensus, et sa liberté, assurément, n’a pas toujours les mains propres. Si sa haine de la France n’a d’égal que son amour de la langue française, son antisionisme va de pair avec le choix d’une apologie du kamikaze pour servir son engagement pro palestinien (cf. Un captif amoureux ).Plus largement engagé en politique, Genet épouse la cause des Black Panthers plusieurs années après que Les Nègres - diatribe contre la colonisation et le racisme - a paru. En 1970 , il va jusqu’à se rendre aux Etats-Unis pour soutenir leur leader, Bobby Seale.Le 15 avril 1986 , Genet, usé par un cancer de la gorge, meurt suite à une chute dans l’escalier d’un hôtel du 13e arrondissement de Paris.

Pierre Marcabru dans une chronique du Figaro du 28 décembre 2002, estime que « Jean Genet est un précieux, il suffit de relire son théâtre (…) pour s’en convaincre. Il hésite entre la scatologie et le gongorisme, l’ordure et la perle. »Certainement, dans l’œuvre de Genet, la perle bouleverse au moins au même titre que l’ordure. Il reste à le relire. Et à s’en convaincre.