Jean Genet, le transgressif

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Jean Genet, une vie de transgression

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Écrivain voyou, dramaturge subversif, Jean Genet a incarné durant sa vie la transgression morale, sexuelle et intellectuelle. Lui, qui a passé une partie de sa vie derrière des barreaux, fut pourtant l’un des auteurs les plus libres de son époque.

Jean Genet naît en 1910 à Paris, avant d’être abandonné par ses parents. Enfant de l’assistance publique, il est élevé par des paysans du Morvan. Adolescent, il fugue, vole, vagabonde. À 15 ans, il est incarcéré 45 jours dans un "bagne pour enfants" à Mettray. Dans cette atmosphère fermée et exiguë naît une fascination pour le corps masculin et une pulsion homoérotique qui va façonner son œuvre.

Jacques Nerson, critique dramatique : “C’est un inverti et il inverse tout, il convertit le mal en bien en permanence. C’est évident qu’il a gardé de son enfance une colère terrible contre les institutions, contre la France même et de là cette apologie de l’inversion et de la trahison.”

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À 18 ans, Jean Genet s’engage dans la Légion étrangère et voyage au Proche-Orient, mais il déserte au bout de deux ans. Fasciné par Gide, il écrit ses premières pages en prison, entre la Santé et Fresnes. En 1943, il publie Notre-Dame des Fleurs, roman qui dépeint les fantasmes des travestis de Montmartre. Dans ses écrits suivants, des personnages ambigus, troubles et voyous s’aiment, se trahissent, s'assassinent et se font l’amour. Genet choque avec sa littérature jugée provocatrice et obscène et son univers immoral. Il dérange aussi la France d’après-guerre en faisant de l’uniforme nazi un fétiche sexuel récurrent.

La plus belle image érotique, la plus grave, [...] m'était offerte par un beau soldat allemand en costume noir du tankiste. Extrait de Pompes funèbres

Eric Marty, professeur de littérature : “Il n’y a jamais d’adhésion de Genet à une idéologie, antisémite, nazie ou fasciste. L’idéologie ne l’intéresse absolument pas. Il y a une dimension esthétique mais aussi métaphysique, une dimension d’être dans un rapport d’opposition au monde. Des idéologies de la mort, comme le nazisme, réveillent en lui une dimension pulsionnelle très puissante qui peuvent inclure une fascination pour Hitler ou des figures très transgressives qui incarnent une hyperviolence.”

Insaisissable, équivoque, Genet entretient aussi avec les Juifs une relation trouble, qui flirte souvent avec l’antisémitisme.

Eric Marty : “Parce qu’il veut absolument incarner une figure maléfique contre le monde, il y a chez lui une manière de voir chez la figure juive, une figure antagoniste, parce qu’elle est de manière complètement fantasmatique perçue comme étant du côté du bien et de la loi, qui fait qu’on ne peut pas du tout le mettre du côté de Céline, ça n’a vraiment rien à voir.”

Le style de Genet, cru et fantasmagorique, mélange l’argot des voyous et la sophistication des grands salons. Genet est remarqué par Cocteau, est adoubé par Sartre qui voit en lui un génie.

Eric Marty : “Il y a une inspiration à être dans ce monde, mais cette aspiration il faut qu’elle soit compensée par un discours contraire ‘je n’appartiens pas à ce monde, je suis le voleur, le voyou’, un peu comme Rimbaud au fond. C’est très rimbaldien.”

Un auteur marginal

Refusant d’être récupéré par un courant intellectuel ou un mouvement militant, Genet reste un auteur en marge, menant une vie de bohème dans des hôtels miteux. Après les romans, il écrit quelques pièces, sur un ton plus politique. Son théâtre est excentrique, décadent, toujours sur le fil du rasoir. Dans Les Bonnes, Genet transgresse l’ordre social en mettant en scène deux domestiques qui projettent d’empoisonner leur maîtresse. Sa pièce Les Paravents, qui aborde la guerre d’Algérie de manière métaphorique, entraîne manifestations, intimidations du mouvement ultra-conservateur Occident.  

Anti-colonialiste, anti-impérialiste, refusant partout l’hégémonie occidentale, Genet s’intéresse aux mouvements révolutionnaires à la fin des années 1960.

Eric Marty : “Il me semble que la politique intervient au moment où Genet n’a plus de quoi écrire. Je pense qu’il y a une part d’imitation de Sartre. L’engagement sartrien provoque chez lui une sorte de mimétisme.” 

Il apporte son soutien aux Fedayins palestiniens et aux Black Panthers.  

Eric Marty :__“Il y a vraiment une dimension racialiste très intense dans la manière dont il voit le mouvement noir. Il y a une fascination pour le corps noir, pour le corps arabe. C’est racialisé aussi contre l’homme blanc.” 

Affaibli, rongé par cancer, Jean Genet meurt après une chute accidentelle, en 1986.

À réécouter : Jean Genet (1910-1986)
57 min