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Jean-Louis Trintignant, acteur prolifique : "Le plus grand sujet, finalement, c'est la mort"

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L'acteur Jean-Louis Trintignant s'est fait connaître dans les années 1950.
L'acteur Jean-Louis Trintignant s'est fait connaître dans les années 1950.
© Getty - Mondadori Portfolio

L'acteur et comédien Jean-Louis Trintignant est décédé ce vendredi à 91 ans. En 2017, il avait annoncé être atteint d'un cancer de la prostate. Celui qui a hésité à devenir réalisateur ou même photographe s'est fait connaître dans les années 1950. Retour sur sa carrière marquée par 130 films.

Jean-Louis Trintignant s'est éteint ce vendredi à l'âge de 91 ans a annoncé à l'AFP son épouse Mariane Hoepfner Trintignant via un communiqué transmis par son agent. L'acteur et comédien est "mort paisiblement, de vieillesse, ce matin, chez lui, dans le Gard, entouré de ses proches", a précisé son épouse. Celui qui s'est fait connaître en 1956 avec le film Et Dieu...créa la femme, avait révélé en 2017 qu'il était atteint d'un cancer de la prostate. Il était malgré tout monté sur scène l'année suivante à Paris pour des poèmes de Vian et Prévert notamment. Après avoir laissé entendre dans un premier temps qu'il allait arrêter le cinéma, Jean-Louis Trintignant a en fait continué le cinéma jusqu'aux dernières années de sa vie. En 2019, l'acteur avait par exemple participé au film de Claude Lelouch Les plus belles années d'une vie, aux côtés d'Anouk Aimée, avec qui il avait déjà joué dans Un homme et une femme, récompensé d'une palme d'or au Festival de Cannes en 1966. Au total, Jean-Louis Trintignant aura tourné dans 130 films, alors qu'il ne se prédestinait pas à ce métier. Retour sur la carrière d'un acteur, comédien et aussi pilote auto qui a voulu être réalisateur ou même photographe.

"Monter à Paris" pour faire du théâtre

Jean-Louis Trintignant est né en 1930 à Piolenc, dans le Vaucluse. Il grandit dans ce qu'il appelle "la bourgeoisie provinciale". Avant d'être maire de Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, son père était résistant. "Je me souviens une fois, il nous a dit à ma mère, mon frère et moi : je suis désolé, mais on va faire exploser un train allemand de munitions - on habitait pas très loin de la gare - et notre maison va être soufflée, alors il faut la quitter", raconte-t-il à Armelle Héliot dans l'émission À voix nue sur France Culture en 2004. Sa mère est catholique, son père anticlérical - "comme tout bon radical-socialiste", lui reçoit "une éducation catholique sans jamais être très pieux". Jean-Louis Trintignant n'est pas un enfant gai. Il confiera lors de nombreuses interviews avoir voulu se "suicider plusieurs fois" lorsqu'il était adolescent.

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Son amour pour le théâtre lui est transmis par sa mère, "passionnée de tragédies et surtout de Racine". À la fin des années 40, il est étudiant en droit à Aix-en-Provence quand il découvre la pièce de théâtre Jules César de Shakespeare, au festival de Nîmes. "C'était magnifique dans les arènes de Nîmes. Et puis, c'était la découverte de Shakespeare. J'avais un peu lu, mais pas très bien. À partir de ce moment là, je me suis pris de passion pour Shakespeare et j'ai lu vraiment tout le théâtre et les sonnets de Shakespeare", retrace-t-il dans À voix nue. Celui qui a toujours vécu dans le sud de la France avait déjà pris la décision de "monter à Paris" et cette découverte de Shakespeare finit de le convaincre.

Jean-Louis Trintignant ressent comme un attachement presque viscéral au sud de la France. "J'ai toujours été méridional, même quand j'ai vécu à Paris", affirme-t-il dans À voix nue. Dans les années 1980, l'acteur quitte d'ailleurs Paris pour s'installer à Uzès, dans le Gard. Malgré le lien qu'il entretient avec ses terres natales, il débarque dans la capitale pour suivre les cours de théâtre de l'école de Charles Dullin et Tania Balachova. Le jeune homme timide choisit cette école car en 1949, il a assisté à Aix-en-Provence à une représentation de L'Avare, dans laquelle Charles Dullin joue Harpagon et il a "une révélation du théâtre". "Je me suis dit : je veux faire du théâtre et je veux surtout apprendre chez Charles Dullin*. Et Charles Dullin est mort quelques mois après*", confie Jean-Louis Trintignant à Armelle Héliot dans À voix nue. Il apprend à gommer sa timidité qu'il décrira comme "maladive", suit des cours pour gommer son accent du sud et des cours de réalisateur à l'IDHEC, l'Institut des hautes études cinématographiques. "Pendant des années, je passais toutes mes scènes la tête baissée, avec mon accent méridional, un ton monocorde. En moi, cela bouillonnait mais tout ce qui sortait était assez nul", se remémore Jean-Louis Trintignant. Mais il se sent "imaginatif" et "sensible" - "les qualités d'un comédien", selon lui - alors il persévère.

"Certains professeurs me disaient : mais toi, pourquoi tu veux continuer ? Tu n'es pas fait pour cela du tout !" Jean-Louis Trintignant, dans l'émission À voix nue, en 2004

De ses ambitions de metteur en scène à ses premiers rôles d'acteur

Jean-Louis Trintignant veut "avant tout" devenir metteur en scène quand il arrive à Paris. "Mon ambition, c'était d'être metteur en scène de ciné et comédie au théâtre. C'était mon ambition, mais ce n'était pas bien précis. J'ai fait les deux sans savoir exactement ce qu'il allait en sortir. Les deux étaient intéressants et complémentaires", relate-t-il en 2004 dans À voix nue sur France Culture. Malgré ses ambitions de metteur en scène, c'est vers les planches qu'il se tourne en 1951 avec À chacun selon sa faim, puis en 1953 avec la pièce Responsabilité limitée, écrite par Robert Hossein. Jean-Louis Trintignant se fait alors remarquer pour des rôles au cinéma et finit progressivement par abandonner l'IDHEC. Il apparaît dans dans le film Si tous les gars du monde de Christian-Jaque mais se fait surtout connaître en 1956 dans Et Dieu... créa la femme de Roger Vadim, dans lequel il joue aux côtés de Brigitte Bardot.

"Et Dieu… créa la femme" avec BB fait scandale en 1956 et révèle aussi Jean-Louis Trintignant
"Et Dieu… créa la femme" avec BB fait scandale en 1956 et révèle aussi Jean-Louis Trintignant
© AFP - COCINOR / COLLECTION CHRISTOPHEL

Sa carrière est mise entre parenthèses pendant son service militaire, où il est envoyé en Algérie. À son retour, il perd sa vocation de comédien. "J'avais décidé d'être photographe et j'ai commencé à travailler comme photographe. Je faisais des reportages pour un journal où j'étais professionnel, un petit professionnel mais j'étais professionnel", précise-t-il dans son entretien avec Armelle Héliot.

"Ce qui me plaisait, c'était de faire la photo et parfois, je restais trois heures à attendre la bonne lumière. Je ne mettais pas de pellicule dans l'objectif : ce n'était pas la photo qui m'intéressait, c'était vraiment l'acte de faire de la photo, c'était vraiment la démarche artistique. C'est un peu idiot. Quand je raconte cela à des photographes, ils se marrent, ils se disent il est fou ce mec-là." Jean-Louis Trintignant, dans l'émission À voix nue

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Jean-Louis Trintignant finit par revenir au cinéma en France mais également en Italie : il joue dans Le fanfaron de Dino Risi en 1962 ou encore Le combat dans l'île, d'Alain Cavalier - "le premier film où je me suis senti bien". Au total, il tourne une vingtaine de films en Italie. Sa carrière connaît une ascension fulgurante en 1966 grâce à Un homme et une femme avec Anouk Aimée. Le film de Claude Lelouch reçoit une Palme d'or au Festival de Cannes en 1966 et deux Oscars l'année suivante dans les catégories du meilleur film étranger et du meilleur scénario original.

Le métier de réalisateur est toujours dans un coin de la tête de Jean-Louis Trintignant à ce moment-là. "Après avoir tourné avec Lelouch, cela m'a vraiment plu énormément [...] Je crois que si je n'avais pas tourné avec Lelouch, je n'aurais jamais fait le metteur en scène", reconnaît-il interviewé en 2004 par Armelle Héliot sur France Culture. Jean-Louis Trintignant réalise deux films au cours de sa carrière : Une journée bien remplie en 1972 et Le Maître-nageur en 1978 - lui voulait que le film s'appelle Les poissons détestent le vendredi mais le distributeur n'a pas voulu. Ses deux films ont été un échec, il le reconnaît, "même si c'est douloureux", "ce n'était pas [s]on truc". Jean-Louis Trintignant avait un troisième projet de film qu'il n'arrivera pas à faire aboutir. "Il me manquait des qualités pour être un bon metteur en scène de ciné. Je n'ai pas du tout l'esprit meneur d'hommes et je crois que si on est metteur en scène, on est obligé d'avoir cet esprit. Moi, je ne savais pas dire : voilà, je veux que vous fassiez ça. Je disais ça serait bien là, si vous faisiez ça aussi. Et les gens disaient il est con celui là, il ne sait pas ce qu'il veut. Et c'est beaucoup à cause de cela que je n'ai pas vraiment réussi", raconte-t-il dans À voix nue.

Un acteur prolifique

Après le succès d'Un homme et une femme, Jean-Louis Trintignant multiplie les tournages et les succès. En 1969, il joue dans Ma nuit chez Maud, d'Éric Rohmer, mais aussi dans Z de Costa-Gavras. L'acteur reçoit le prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes pour son rôle de juge d'instruction dans ce thriller politique. Jean-Louis Trintignant n'est plus sur la Croisette au moment de l'annonce des résultats, il les apprend à la télévision. "Cette année-là, j'avais trois films qui étaient à Cannes et j'étais allé aux projections de ces films. Et puis, j'étais reparti dans mon Midi et j'ai appris à la télé que j'avais le prix. Ce n'est pas grave, mais si j'avais su que j'aurais le prix, je serais resté", retrace-t-il en souriant dans l'émission À voix nue.

Alain Robbe-Grillet et Jean-Louis Trintignant lors du tournage du film Trans-Europ-Express en 1966
Alain Robbe-Grillet et Jean-Louis Trintignant lors du tournage du film Trans-Europ-Express en 1966
© Getty - Yves Le Roux

Les réalisateurs s'arrachent Jean-Louis Trintignant, tout le monde fait appel à lui : d'Alain Robbe-Grillet à Michel Soutter, d'Ettore Scola à Claude Lelouch, en passant par François Truffaut. Il joue dans une trentaine de films dans les années 70, autant dans les années 80. Jean-Louis Trintignant se complaît dans la diversité des réalisateurs, avec la place accordée à l'improvisation par Alain Robbe-Grillet ou les textes "parfaitement écrits, souvent très longs" d'Éric Rohmer.

"Le métier d'un acteur, c'est de s'adapter au metteur en scène, de s'adapter à son univers, sa façon de voir les choses, à sa façon de faire les films." Jean-Louis Trintignant, dans À voix nue

Neveu du célèbre coureur et pionnier de Formule 1 Maurice Trintignant, il se passionne aussi dès son plus jeune âge pour la course automobile et prend des leçons de pilotage tardivement, alors qu'il a une quarantaine d'années. Il participera à plusieurs éditions des 24h du Mans, remportées en 1954 par son oncle, et au Rallye de Monte-Carlo. En 1977, Jean-Louis Trintignant sort miraculeusement indemne d'un accident sur le circuit manceau : il percute avec sa Porsche six fois le rail de sécurité à 320 km/h, la voiture est pulvérisée mais il n'a pas un bleu. Dans les années 80, il fera également partie du Star Racing Team, avec d'autres célébrités. En 2005, dans une interview accordée à L'Express, quand on lui demande de citer son héros, Jean-Louis Trintignant répond : "Fernando Alonso, le pilote automobile". Jean-Louis Trintignant épouse d'ailleurs en troisièmes noces Marianne Hoepfner, une ancienne pilote de rallyes.

À partir des années 90, Jean-Louis Trintignant est moins prolifique, il accepte de tourner dans un film quand le scénario lui plaît vraiment. Il vit retiré à Uzès, dans le Gard, et s'occupe de ses vignes et de ses oliviers. En 1996, Jean-Louis Trintignant a en effet racheté le domaine viticole Rouge Garance, près de Nîmes, et produit avec un couple d'amis des Côtes-du-Rhône en Appellation d'origine contrôlée. L'acteur se fait plus présent au théâtre qu'au cinéma. Et en 1998, il jure à Libération à propos du film de Patrice Chéreau Ceux qui m'aiment prendront le train que "Cette fois, c'est le dernier. J'ai 67 ans et j'ai fermé boutique".

Jean-Louis Trintignant se lance également dans des récitals poétiques avec sa fille Marie. En 2003, ils lisent par exemple sur scène les Poèmes à Lou d'Apollinaire. Un spectacle au théâtre des Amandiers de Nanterre diffusé sur notre antenne. La poésie, une passion née dès la fin de la guerre, en particulier pour Apollinaire et Aragon.

Les Nuits de France Culture
21 min
Jean-Louis Trintignant et sa fille Marie sur la scène du théâtre de l'Atelier en 1999 pour Poèmes à Lou de Guillaume Apollinaire.
Jean-Louis Trintignant et sa fille Marie sur la scène du théâtre de l'Atelier en 1999 pour Poèmes à Lou de Guillaume Apollinaire.
© Getty - Jeremy Bembaron / Sygma

La mort qui rôde après la disparition de sa fille

Le 1er août 2003, Marie Trintignant meurt d'un œdème cérébral, trois jours après avoir été rouée de coups par son compagnon, le chanteur Bertrand Cantat. La fille de Jean-Louis Trintignant décède à 41 ans, l'âge auquel son frère aîné est également décédé d'un cancer en 1969. L'acteur avait déjà été confronté à la mort de sa deuxième fille, Pauline, en 1970, alors qu'elle était bébé. À partir de 2003, la mort devient encore plus présente dans la vie de Jean-Louis Trintignant. Il l'évoque régulièrement lors de ses interviews. "Les vieux, cela arrive souvent. Cela dit, qu'on perde sa fille, c'est inadmissible. Parce que bon, que ses parents disparaissent, ça va. Mais que sa fille disparaisse, c'est vraiment inacceptable parce qu'elle devrait mourir après nous", confie-t-il en 2004, un an après la mort de Marie Trintignant, dans l'émission À voix nue. Une partie de lui-même disparaît en même temps que sa fille. Plus tard, en 2018, dans une interview à Nice Matin, Jean-Louis Trintignant lâche : "Il y a quinze ans que je suis mort".

Et de préciser dans le livre d’entretiens avec la journaliste Catherine Ceylac À la vie, à la mort : "Je suis mort le 1er août 2003, le jour où Marie est morte. À l’intérieur de moi, tout est détruit. Je devais venir la retrouver ce soir-là et je ne suis pas venu. C’était un grand voyage en voiture, quatre ou cinq jours. C’est peut-être de ma faute : si j’avais été présent ce soir-là, elle ne serait sans doute pas morte. Cette culpabilité me pèse beaucoup parce que je suis presque sûr d’avoir raison."

"Le plus grand sujet, finalement, c'est la mort. Moi, je n'aime que les auteurs qui parlent de la mort. Ceux qui ne parlent pas de la mort ne sont pas très intéressants. Je trouve." Jean-Louis Trintignant, dans l'émission À voix nue

La mort, Jean-Louis Trintignant l'aborde également dans Amour, le film du réalisateur autrichien Michael Haneke, pour lequel il remporte le César du meilleur acteur en 2013. Le film aborde la relation amoureuse de Georges et Anne, un couple d'octogénaire confronté à la mort lorsque l'état de santé d'Anne se dégrade. En 2017, Jean-Louis Trintignant avait à nouveau tourné dans un film de Michael Haneke : dans Happy End, il jouait un patriarche, travaillé par la mort, aux côtés d'Isabelle Huppert et de Mathieu Kassovitz.

Cette année-là, la mort, qui rôdait depuis tant d'années autour de lui, le rattrape. L'acteur révèle qu'il est atteint d'un cancer de la prostate. "Je ne me bats pas. Je laisse faire", confie alors Jean-Louis Trintignant dans l'interview à Nice Matin. L'acteur prolifique a peur de ne plus y arriver physiquement. "Le cinéma, je crois que c'est fini", lâche-t-il alors. En 2019, il accepte de tourner Les plus belles années d'une vie avec Claude Lelouch, pour retrouver Anouk Aimée cinquante-trois ans après Un homme et une femme. Le réalisateur avait même confirmé la participation de Jean-Louis Trintignant à son dernier film L'amour, c'est mieux que la vie, dont le tournage avait dû être reporté à cause de l'épidémie de coronavirus.

Claude Lelouch, Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant à la 72è édition du Festival de Cannes en 2019
Claude Lelouch, Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant à la 72è édition du Festival de Cannes en 2019
© AFP - Loïc Venance