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Jean-Michel Blanquer : "Dans l'éducation, c'est par plus de liberté qu'on peut aller vers plus d'égalité"

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Jean-Michel Blanquer dans une école à Tourcoing, 26 juin 2017
Jean-Michel Blanquer dans une école à Tourcoing, 26 juin 2017
© AFP - P. Huguen

Entretien. A cinq semaines de la rentrée, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, partage sa vision politique de l'éducation : limites de l'égalitarisme, dignité des professeurs, esprit de Montessori, discernement face aux écrans, apprentissage des langues étrangères et anciennes.

A cinq semaines de la rentrée des classes, le ministre de l’Éducation nationale, en charge du plus important budget de l'Etat, est l'invité des Matins d'été de France Culture. En poste à des responsabilités diverses - il fut notamment recteur en Guyane et à Créteil, et n°2 du ministère sous Luc Chatel (2009-2012), Jean-Michel Blanquer dit avoir préparé ce poste tout au long de sa vie, "comme M. Jourdain fait de la prose. C'est naturel. (...) L'éducation, c'est ma passion absolue. Si j'ai passé l'agrégation de droit, c'est parce que j'étais passionné par l'enseignement, je l'ai su dès ma première année." Après avoir beaucoup écrit sur les réformes de l'éducation, le ministre du gouvernement Philippe fait part de sa vision politique de l'éducation au micro de Lucas Menget : limites de l'égalitarisme, dignité des professeurs, esprit de Montessori, discernement face aux écrans, apprentissage des langues étrangères et anciennes, et des réformes à attendre à la rentrée, en particulier celles du cours préparatoire.

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"Mon fil directeur, c'est une philosophie de l'éducation"

L'éducation, c'est la vie. En tant qu'homme, qu'être humain, c'est par l'éducation que l'on se définit. Ce sont par les interactions que l'on a dès la naissance, et même un peu avant, que nous sommes des personnes. Donc l'éducation, c'est la vie. Mon fil directeur, c'est d'abord une philosophie de l'éducation, qui mène à la liberté. Ce qui donne sens à toute éducation, c'est de donner plus de liberté, d'émancipation, à l'enfant. Pas la liberté de consommation, immédiate, prônée par notre société, mais une liberté de construction. Jean-Michel Blanquer

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Contre l'égalitarisme : "Liberté, égalité, fraternité. La devise républicaine dit tout. J'attache énormément d'importance à l'égalité. Mais à l'égalité véritable. Les conceptions universalisantes de l'égalité vont à l'encontre de l'égalité réelle. C'est ce qu'on a vécu à l'école depuis trop longtemps. Le fait de vouloir faire la même chose partout, tout le temps, de la même façon, est en fait contre-productif pour les plus fragiles. C'est ma conviction profonde. Je veux tirer le système par le haut, non pas de façon élitiste, mais au bénéfice des plus fragiles. C'est par plus de liberté que l'on peut aller vers plus d'égalité. C'est en déployant les initiatives, en reconnaissant la diversité des talents et des difficultés que l'on peut ensuite avoir des effets de levier sur chacun, pour l'emmener au meilleur de lui-même. Je ne me paye pas de mots : c'est facile d'aller sur une estrade et de parler d'égalité. C'est plus difficile de dire comment on y arrive, de prendre des décisions qui demandent du courage pour arriver à la véritable égalité, pour que les enfants des milieux défavorisés aient une destinée qui aille dans le meilleur sens."

Un déploiement progressif de la liberté : "La liberté apportée par l'éducation va croissante avec le temps qui passe. L'école primaire doit être rigoureuse dans ses méthodes, pour donner le socle fondamental aux enfants, qui ensuite pourra se déployer. Il faut aller du plus simple au plus complexe. Les sciences cognitives corroborent cette approche. Par exemple, si les tables de multiplication ne sont pas bien apprises vers 6-7 ans, ce sera un handicap dans la vie, car il sera plus difficile de constituer le socle de mémoire pour les apprendre ensuite. On ne doit pas faire des oppositions entre la mémoire et les sens, clivage classique des débats pédagogiques. Non, on a besoin des deux à la fois. La mémoire doit être au service du sens. Tout comme l'effort et le plaisir. On doit articuler des enjeux souvent présentés comme des contradictions, qui n'en sont pas."

Une priorité en cette rentrée 2017, le cours préparatoire : "Notre objectif prioritaire est l'école primaire, à l'intérieur de celle-ci, les premières années de la vie, donc le cours préparatoire, et à l'intérieur de cette classe, les plus défavorisés, à savoir les réseaux d'éducation prioritaires et renforcés (REP et REP+). Dans ces classes, les effectifs sont dédoublés : de 2 500 classes à 24 élèves, nous faisons 5 000 classes à 12 à la rentrée. Nous avons créé le nombre de classes nécessaires, attiré les professeurs expérimentés, et élaboré les outils pédagogiques nécessaires à notre objectif de 100% de réussite à la fin du CP. Nous savons qu'en faisant cela, nous sommes à la racine des inégalités en France."

"Je me considère comme le ministre des professeurs"

"Les professeurs sont mal payés, et cela contribue à un manque de vocations, mais aussi de plaisir. Cela pose la question plus générale de la dignité des professeurs. Je me considère comme le ministre des professeurs. J'en suis un, j'y attache une importance considérable. Je leur ai écrit avant les vacances pour leur dire qu'ils exerçaient un travail d'une très grande noblesse, un travail fondamental au cœur de la société. Je serai toujours en soutien de cette mission. Je parle souvent d'une école de la confiance pour une société de la confiance. Cela passe par le pouvoir d'achat des professeurs, mais pas seulement. : il s'agit aussi des relations avec les parents d'élèves qui est un facteur principal de la réussite d'un système scolaire, qu'il faut absolument développer davantage en France, dès l'école maternelle. Mais également des relations de travail entre professeurs, dans le cadre de l'école, de la considération de la part du ministère, de l'interdisciplinarité, de la fluidité dans l'évolution des carrières, à l'intérieur ou hors de l'éducation nationale. C'est tout cet écosystème du professeur qui m'intéresse."

Mon message aux professeurs, c'est celui-là : vous avez en vous les solutions, car vous êtes au plus près des réalités. L'institution ne va pas vous empêcher de les réaliser. Au contraire, elle va vous aider dès lors que cela va dans la bonne direction, à savoir la réussite de l'enfant. Jean-Michel Blanquer

"Je veux encourager l'esprit Montessori"

"Je suis pour la créativité, la diversité des expériences. Je ne dis pas que Montessori doit être appliqué partout. D'ailleurs c'est plus l'esprit Montessori, qui doit être revisité, dans des modalités qui doivent évoluer. Au-delà du génie pédagogique qu'était Montessori, c'est sa démarche qui est importante. Quand j'étais directeur de l'enseignement secondaire, j'avais encouragé l'expérience Montessori en éducation prioritaire, gratuite, et pour des élèves défavorisés. Cela a eu un certain succès. Au lieu de voir ces expériences menées dans l'école privée comme bizarres, voire inquiétantes, j'aimerais à l'avenir qu'elles puissent être inspirantes pour le service public. En maternelle déjà, beaucoup d'écoles publiques favorisent les manipulations directes par les enfants, des parcours très personnalisés, qui s'adaptent au rythme de chaque enfant, dans un effet de compagnonnage et un esprit de liberté canalisée, avec un objectif pédagogique. Les trois sections - petite, moyenne et grande, sont par exemple mélangées, ce qui permet, comme je l'ai vu dans une classe, qu'un élève de quatre ans lise un livre à ses camarades".

"Devant les écrans, un seul mot clé : le discernement"

Au sujet du numérique, LA question de notre temps c'est comment un monde de plus en plus technologique peut être quand même un monde de plus en plus humain. Il faut que nous mettions les enfants en position de se poser cette question, d'avoir du recul par rapport à la technologie et d'en faire le meilleur usage. Jean-Michel Blanquer

"Sur la question du numérique et des écrans, il faut à la fois une vision, et des méthodes. Edgar Morin parle d'apprendre à vivre, dès la petite enfance. Apprendre à vivre, c'est en fait avoir du recul, savoir mettre en perspective. Concernant le numérique, le plus important, c'est le discernement. Nous savons aujourd'hui que les écrans provoquent des dégâts cérébraux quand on en abuse de 0 à 6 ans. Pendant les premières années de leur vie, il y a une nécessité à ce que les enfants soient peu en contact avec les écrans. Mais il y peut y avoir des programmes pertinents, pour lutter contre certaines dyspraxies, ou des programmes pour l'entrée dans la lecture, l'écriture ou le calcul. Il ne faut pas interdire tout écran, il faut canaliser les usages.

Par ailleurs, le numérique, ce ne sont pas seulement les écrans. Il y a DES révolutions numériques. Par exemple, je suis très attentif à la révolution robotique, et celle de l'intelligence artificielle qui vient avec. On a lancé il y a deux semaines à l'Elysée le 4e plan autisme. Des robots servent à travailler sur la sociabilité des enfants autistes, sans les inconvénients de l'écran. Il y a des usages pédagogiques très intéressants à ces révolutions numériques.

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"Je veux rénover l'apprentissage des langues"

Différents leviers peuvent contribuer à combler le retard français en matière d'apprentissage des langues étrangères : "A l'heure de la relance européenne, nous pourrions avoir davantage d'échanges entre pays européens, davantage d'assistants venus de pays étrangers. Nous pouvons utiliser le numérique et les méthodes audiovisuelles. Enfin, il y a des choses à faire avec des partenaires comme les radios et les télévisions sur ces questions".

"Le latin et le grec ne sont ni désuets, ni élitistes" : Lors de la réforme du collège menée par mes prédécesseurs, on a véhiculé un message contre-productif, selon lequel le latin serait désuet et élitiste. C'est totalement faux. Le latin est au cœur de notre langue, donc structure notre mentalité. La question de l'étymologie est fondamentale, dès le primaire. Les enfants peuvent faire des jeux avec l'étymologie. Au collège, les cours de latin et de grec sont rétablis, pas autant que je l'aurais souhaité, mais sur les cinq années à venir, je veux un retour du latin et du grec, adapté au XXIe siècle, qui crée du désir."