Publicité

Jean Tirole, Daniel Cohen, Edmund Phelps… Qu'attendons-nous des économistes ?

Par
Le 20 mars 2020, à la Bourse de New-York
Le 20 mars 2020, à la Bourse de New-York
© AFP

La Revue de presse des idées . Si les personnels soignants sont très écoutés en ces temps de crise sanitaire, les économistes veulent aussi avoir voix au chapitre. Tour d'horizon de leurs prises de parole.

Dans la précédente grande crise mondiale, en 2008, les économistes de toutes écoles étaient en première ligne. Cette fois-ci, ce sont les infectiologues, virologues et épidémiologistes qu’on écoute en priorité. Ce qui ne signifie pas que les économistes n’ont rien à proposer.

L’économiste Robert Boyer l’affirme dans Le Monde que cette crise inédite adresse un redoutable avertissement aux économistes. Eux qui ont conseillé de « confier aux banques centrales la mission de stabiliser la conjoncture, puis de sauver des systèmes financiers traversés par des crises spéculatives récurrentes, et plus récemment de lutter contre le changement climatique », se retrouvent piégés : « La montée des inégalités et l’enjeu de la résilience des systèmes de santé remettent en cause cette primauté des banques centrales, devenues indépendantes des gouvernements, au profit de la délibération, qui est au cœur des choix publics. » Et il conclut, "Il faut prendre au sérieux la métaphore de la « guerre contre le virus » et se souvenir que la comptabilité nationale, la modélisation macroéconomique et le calcul économique public, qui ont favorisé la modernisation de l’État, trouvent leur origine dans l’effort de guerre puis de reconstruction – primat de l’intérêt collectif sur l’individualisme, via la réquisition et le contrôle du crédit et des prix. Penser que le marché connaît la sortie de crise serait une naïveté coupable. »

Publicité

Ce retour nécessaire de l’État, l’économiste Gaël Giraud, qui signe par ailleurs avec d’autres intellectuels une tribune pour demander aux grandes fortunes françaises de participer à la création d’un grand fonds de solidarité, prédit lui aussi dans une tribune pour Libération que le marché ne pourra pas régler la crise à venir. Car « les Bourses sont en train de le comprendre : le problème venant de l’économie réelle, il ne peut être résolu par la seule politique monétaire. C’est ici que l’État entre en scène. »

Tout casser ? 

Dans La Croix, le directeur du département d’économie de l’ENS, Daniel Cohen, note « qu’il faut assumer de casser la machine économique, au moins temporairement, si le motif sanitaire prime. Le prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, l’a souligné avec humour : "la mesure de la réussite d’une politique de confinement, c’est la baisse du PIB, signe que les gens restent vraiment chez eux." C’est aussi une manière de dire que, pour affronter l’épidémie, les politiques classiques ne sont plus adaptées. (…) Idéalement, il faudrait que la perte d’activité soit entièrement prise en charge par l’État. Autrement dit, si l’on perd 3 % de richesses par mois, le déficit public devrait lui aussi augmenter de 3 % par mois. (…) La société de consommation a été la grande espérance du siècle passé. Mais on voit que la demande sociale n’est plus de posséder une voiture, une télévision. Cela ne va pas disparaître, mais ce n’est plus au cœur de la question. L’économie du XXIe siècle sera tirée par la santé, l’éducation, les loisirs. »

Elle n’est pas économiste mais fondatrice d’une structure qui vient en aide aux réfugiés, l’association Pierre Claver. Dans une tribune de Marianne, Ayyam Sureau imagine que tout ce temps confiné, perdu pour les penseurs les plus utilitaristes, sera réinvesti plus tard et bouleversera l’économie : « On nous répète que l’effet de l’épidémie sur nos économies sera cataclysmique mais on ne peut qu’être frappés par la généralisation de la gratuité. Le confinement inspire en réalité une étonnante créativité économique et sociale. (…) Il n’y a plus ni guichets, ni cabinets, ni honoraires, ni cachet. Il n’y a pour un temps ni chômeurs, ni retraités mais une diversité infinie d’aptitudes personnelles à la disposition de tous. Voici pour la population confinée. De l’autre côté du mur, celle qui continue à travailler en exposant sa vie, voit sinon sa rémunération ordinaire augmentée, du moins le sens de son utilité pour autrui autrement considérée. Lucidité fugace face à l’imminence de la mort, peut-être ; générosité passagère, sans doute. La conscience soudaine de notre vulnérabilité transforme nos comportements, nos perceptions, nos échelles de valeurs. Une projection économique qui n’en tiendrait aucun compte se trompe assurément. »

42 min

Les propositions surprenantes de deux Nobel

Le Monde publie la tribune de Ronan Frydman, co-fondateur du Centre sur le Capitalisme et la société de l’Université Columbia, et de son collègue Edmund Phelps, prix Nobel 2006. Eux, qui ne semblent pas des étatistes échevelés, proposent au gouvernement états-unien, qui vient de mettre en place un plan de sauvetage de l’économie de 2000 milliards de dollars, d’injecter de façon récurrente des allocations d’argent liquide, le fameux « argent hélicoptère », d’élargir les allocations chômage et l’accès aux bons d’alimentation, de conditionner l’aide aux entreprises à la réorientation de leur production vers des secteurs vitaux de la santé, d’aider le transport aérien à condition qu’il transforme les avions en transports médicalisés. Quant aux hôtels, Frydman et Phelps suggèrent de les transformer en hôpitaux temporaires . « De même, la condition du versement des aides doit être que les employés continuent d’être rémunérés à un salaire adéquat. Les plans de sauvetage ne doivent pas être détournés vers les augmentations de salaire de la direction, les rachats d’actions ou le versement des dividendes. » On croirait lire un manuel de Terminale nous racontant l’Amérique de la Grande Crise et la réponse rooseveltienne du New Deal, mais dans les États-Unis de Donald Trump.

Autre surprise, la lecture des articles du Prix Nobel d’économie français 2014 Jean Tirole dans Le Point et Le Monde. Lui qui était souvent décrit en libéral en appelle à investir dans l’éducation, la recherche et la santé. Il faut « repenser notre répartition collective des ressources entre les biens de consommation courante d’un côté, et la santé et l’éducation de l’autre. Peut-être, faut-il prendre conscience que la lutte contre le changement climatique, comme celle contre le coronavirus, est la responsabilité de tous (…) et faire jouer la pression sociale pour pousser les acteurs économiques à agir dans le sens du bien commun, plutôt que les inciter en touchant à leur portefeuille. » 

3 min

Réhabiliter le principe de précaution

Pour conclure, conseillons la lecture d’un article très vif sur le retard des gouvernants face à l’épidémie. Impréparation ou fruit d’une vision du monde ? Dans AOC, Michel Callon et Pierre Lascoumes pensent que le combat des adversaires du principe de précaution, principe pourtant inscrit dans la Constitution, a ralenti la réaction face à l’arrivée du Coronavirus. D’après ce sociologue et ce politiste, « ce courant intellectuel a pénétré profondément l’espace politico-administratif, en particulier dans le domaine de la santé publique. Et cela d’autant plus aisément, qu’il est compatible avec la volonté politique de réduction des budgets sociaux et de la dette publique. » Selon ceux qui s’érigent en porte-parole de ce mouvement, nous sommes menacés par un « populisme » technophobe qui surestime les risques faibles et génère des coûts injustifiés. « Le raisonnable » aurait déserté la décision publique, il s’agit pour eux de le rétablir. « Consciemment ou pas, depuis dix ans, nos dirigeants et leurs équipes ont intégré ce raisonnement, avec les résultats que l’on observe aujourd’hui. L’épidémie du Covid-19 est un excellent révélateur de l’emprise de l’anti-précautionnisme sur les décisions publiques. »