Jean Yanne en 1971 : "Tout est tabou"

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Jean Yanne en 1971 : "Tout est tabou"

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Archives | Qu'est-ce qui est drôle ? Et quand est-ce que la blague ne "passe" plus ? En 1971, l'humoriste, acteur, réalisateur, chanteur Jean Yanne, interdit de télévision et de radio pour certains de ses sketches de jeunesse, revient sur la grande affaire de sa vie : ce qui fait rire, ou pas.

Il a joué chez Godard, Pialat ou Chabrol. Mais c'est pour son humour acide et son personnage bourru à la gouaille parisienne qu'il reste dans l'imaginaire collectif. En 1971, entre deux prises sur un tournage, Jean Yanne prend le temps de s'arrêter sur ce qui le fait rire : les gaffes, les anachronismes et les décalages... et sur ce qui fait (ou pas) rire les autres. 

Quand ça ne fait pas rire

Il a été évincé de ses émissions de radio, ses shows télé ont déplu au ministère de l'Information, et furent interdits. Des années plus tard, Jean Yanne analyse les raisons pour lesquelles une plaisanterie passe ou non. 

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Jean Yanne, en 1971 : “Tout est tabou, vous comprenez. Je suis quelque part à la télévision, il y a des spectateurs qui sont là. Il y a un type qui est cordonnier. Il regarde. Le lundi, je fais une émission contre les Juifs. Il dit : 'Haha oui, les Juifs, il a raison…' Le mardi, contre les anciens combattants. 'Ah les anciens combattants, il est marrant lui…' Le mercredi, contre les Noirs, le jeudi contre les riches, contre la gauche. Il se marre toujours. Contre la droite. 'Ah il a raison de leur taper dessus…' Contre les militaires. 'Ah il a raison…' Contre les curés. Je me fous des cordonniers. 'Quoi ? Salaud ! Monsieur… Vous avez osé dire du mal des cordonniers…' C’est tout. Faut pas tomber dans la zone des gens. 

Je cite toujours un exemple qui est vrai dans le domaine du rire. Quand j’ai commencé en passant à l’Amiral, je disais : 'J’ai lu les œuvres complètes de Malraux. Parce que j’ai passé mes vacances dans la Sarthe, et que dans la Sarthe, il n’y a pas beaucoup de casinos.' Et je me disais, un jour ou l’autre, il va y avoir un type qui pourra me faire une réflexion et pourra me dire : 'On ne se moque pas de M. Malraux qui est ministre de la Culture, qui est un écrivain de valeur, etc.' Or en fait, je n’ai eu qu’un seul scandale, c’était un jour une bonne femme qui s’est levée et qui m’a dit : 'Y’a peut-être pas de casino dans la Sarthe, mais ça n’a pas empêché le département de donner beaucoup de gens en 14, monsieur.'

J’ai toujours été surpris, parce que les ennuis que j’ai eus justement dans le domaine de la plaisanterie n’ont jamais été des choses auxquelles je m’attendais." 

Les erreurs, les bides, l'échec

Jean Yanne, en 1971 : "Les gens ne relèvent pas suffisamment leurs erreurs, je crois, dans la vie. Il faut de temps en temps se dire : 'Je suis fou, je fais n’importe quoi.' C’est comme ça qu’on arrive à se supporter en plus. Moi j’ai lancé des trucs idiots. Il y a pas tellement longtemps chez moi, je suis arrivé un soir, j’ai ouvert le réfrigérateur, j’ai sorti un pot de yaourt, j’ai retiré le truc en papier d’aluminium, je l’ai foutu en l’air et j’ai lavé la boîte. Je ne sais pas pourquoi d’un seul coup je me suis dit : 'Mais qui a foutu ce truc blanc dans ce verre, enfin…' 

Faut dire que moi j’avais des numéros qui cherchaient particulièrement le bide. Je dressais des pastilles Valda à un moment. Mon premier numéro, il n’attaquait pas le régime. J’avais 40 pastilles Valda sur une table, et je disais : 'Je voudrais faire un numéro de dressage.' Et comme elles ne bougeaient pas, je disais : 'Elles font la tête.' Ça ne me faisait pas hurler de rire, parce que c’était quand même conditionné… disons que le casse-croûte était directement conditionné à ça, et on se disait : 'Si je prends vraiment trop de bides tous les jours tous les jours, plus personne n’en prendra jamais, et puis je vais pouvoir aller travailler aux Halles et porter des cageots.' Mais maintenant, pas tout le temps, mais une fois de temps en temps, c’est une grande volupté. Arriver, faire tout un numéro, et puis ne pas avoir une réaction, voir des grands yeux ouverts, là… et pas une lueur. C’est une grande volupté. 

Moi, j’ai toujours rêvé, enfin... c’est une attitude lâche, je me suis dégonflé, de faire une carrière sérieuse pendant quarante ans, voire politique, pour pouvoir un jour à la tribune de l’Assemblée, en fin de carrière, faire le dernier discours, et, tourné vers le président, c’est d’un ton ému et le cœur serré que je lui dis : 'Tu l’as dit bouffi'. Pour faire une fin quoi. Je trouve que ça vaut le coup d’attendre quarante ans pour dire ça.” 

À réécouter : Jean Yanne

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