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Jean-Yves Camus : "Éric Zemmour, une passion française pour les candidatures venues de la société civile"

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Paris le 29 juin 2021 : des affiches "Zemmour président" collées sur des panneaux électoraux
Paris le 29 juin 2021 : des affiches "Zemmour président" collées sur des panneaux électoraux
© AFP - LUDOVIC MARIN

Entretien. Après l’échec du Rassemblement national de Marine Le Pen aux dernières élections, des milliers d’affiches "Zemmour président" ont fleuri un peu partout en France. Le polémiste de CNews reste muet sur ses intentions, ce qui lui permet de rester à l’antenne. Analyse du politologue Jean-Yves Camus.

Éric Zemmour a perdu son éditeur. Albin Michel a décidé de ne pas publier le prochain livre du polémiste identitaire, prévu à la rentrée. Gilles Haéri, le président de la maison d’édition, explique qu’Éric Zemmour a changé de statut, car il a "confirmé son intention de s'engager dans la présidentielle". 

Des propos aussitôt démentis par l’éditorialiste qui affirme n’avoir jamais dit à l'éditeur qu’il serait candidat à l’Élysée en 2022. Une chose est sûre, dans la nuit qui a suivi le revers du Rassemblement national au deuxième tour des élections régionales et départementales, des partisans d'Éric Zemmour ont collé des milliers d'affiches "Zemmour président" à Paris et un peu partout en France. Et l'association de financement du parti "Les amis d'Éric Zemmour" a été agréée mercredi par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques. 

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Pour le politologue Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès, la candidature d'Éric Zemmour pourrait bien tourner court, car le polémiste n'est adossé à aucune organisation suffisamment structurée pour jouer les premiers rôles à l’élection présidentielle. Et son discours monothématique sur une France qui serait submergée par l’immigration pourrait vite trouver ses limites.

Jean-Yves Camus, l'hypothèse d'une candidature d'Éric Zemmour vous semble-t-elle crédible aujourd'hui après l'échec de Marine Le Pen aux régionales et départementales ?

Je crois qu'il faut savoir distinguer la volonté de candidature d’Éric Zemmour qui préexiste au scrutin des 20 et 27 juin et ce que l'on appelle l'échec de Marine Le Pen et du Rassemblement national au soir du second tour des régionales et des départementales. Parce qu’en sciences politiques on compare des scrutins qui sont comparables. Je ne nie pas que ces élections aient été très mauvaises pour le Rassemblement national qui aura l'occasion d'en reparler ce weekend lors de son congrès à Perpignan. Mais tout de même, soyons prudents. Nous avons voté au scrutin de liste avec de la proportionnelle, nous voterons en 2022 pour un président de la République, homme ou femme, qui sera élu sur son nom au scrutin uninominal à deux tours. Le taux de participation qui a été abyssalement bas aux élections régionales et départementales est habituellement très fort à la présidentielle : même si en 2017 il y a eu une petite décrue de 1% par rapport au scrutin antérieur, nous avions malgré tout 77% d’électeurs au premier tour, et 74,5% au deuxième tour. 

Donc, sans aller jusqu’à donner raison sur toute la ligne au président Macron lorsqu’il déclare que les Français avaient finalement la tête ailleurs, il faut bien intégrer que ces élections régionales se sont déroulées dans un contexte très particulier de sortie des restrictions liées à la pandémie et qu'en 2022, tout le monde l'espère, la crise sanitaire sera derrière nous. Moi, je n’infère pas nécessairement, mécaniquement, de la défaite du Rassemblement national aux régionales et aux départementales une mise hors-jeu de Marine Le Pen pour l’élection présidentielle. Partant de là, l’espace d’Éric Zemmour n’est plus nécessairement identique.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que si Marine Le Pen est considérée comme perdante à coup sûr, voire non qualifiée pour le second tour de de la présidentielle de 2022, alors, pour Éric Zemmour, le jeu de la candidature en vaut la chandelle. Mais si, passez-moi l'expression, Marine Le Pen et le Rassemblement national ressuscitent à la présidentielle, à ce moment-là, quel est le score d’Éric Zemmour ? Quel est son espace ?

Et pour vous, de toute façon, cet espace vous semble relativement réduit ?

Il est, les enquêtes d'opinion le montrent, non négligeable, mais tout de même assez réduit, c’est-à-dire que les perspectives d'élection sont minces. La candidature d’Éric Zemmour, c'est au fond une passion française pour les candidatures venues de la société civile. C'est comme cela à pratiquement chaque élection présidentielle avant qu’on n’entre véritablement dans le vif de la bagarre électorale : on nous explique que les Français voudraient bien voir à l'Élysée quelqu'un qui ne vient pas du sérail, quelqu'un de l’extérieur, quelqu’un qui est connu pour d'autres raisons que son engagement politique. Mais à l'exception d'Emmanuel Macron en 2017, personne n'a réussi le pari, et Emmanuel Macron ne partait tout de même pas tout seul.

Pour faire une présidentielle, et pour faire la course on va dire dans le trio de tête d’une présidentielle, il faut une organisation. Il faut une organisation à toute épreuve avec des financements, avec un maillage territorial, car il y a une étape avant d’être candidat : il faut recueillir les 500 parrainages d’élus requis. Et même pour Marine Le Pen, la quête des parrainages n’a pas toujours été une partie de plaisir.

Bref, il faut être adossé à autre chose qu’à un succès médiatique et des livres. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’espace pour Éric Zemmour, mais il y a des questions qui se posent sur la séquence médiatique Zemmour que nous connaissons actuellement. Qui, par exemple prend en charge le coût de ce que nous voyons ces jours-ci comme teasing ? Et puis, venir de la société civile, cela a ses limites. Il vaut mieux à un moment donné être adossé à un parti politique. D’autant qu’Éric Zemmour, et là aussi les enquêtes le montrent, prend des voix d’abord à LR (le parti Les Républicains). Or, s’il y a bien un parti à droite qui sort renforcé des élections régionales, c’est LR avec plusieurs candidats possibles à la présidentielle.

On va examiner deux possibilités. 

La première c’est Xavier Bertrand. Xavier Bertrand est un conservateur modéré, classique. Mais dans son discours de dimanche soir, il a nettement entonné le couplet de Nicolas Sarkozy en 2007 : la France des oubliés, la France qui se lève tôt, la valeur travail, le patriotisme, la sécurité. C’est un appel au flanc droit de LR pour que certains le rejoignent, ce qui lui permettra de marcher sur ses deux jambes, le centre droit et la droite dure. 

Deuxième possibilité, c’est Laurent Wauquiez. Et là, on a eu aussi dimanche soir un discours qui était "à droite toute" et qui peut faire concurrence à celui d'Éric Zemmour. 

Je suis persuadé que le candidat de LR, quel qu’il soit, aura intérêt à axer sa campagne sur, d'une part le centre droit, d’'autre part, la droite de son propre camp. Et à ce moment-là, je ne vois pas pourquoi LR ferait des cadeaux à Éric Zemmour, et son espace se réduira.

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Il y a eu tout de même ces dizaines d'affiches d’Éric Zemmour apparues un peu partout en France quelques heures après les élections. Alors, n'y a-t-il pas un début d'organisation qui se met en place autour du polémiste ?

Qu’il y ait un début d'organisation, cela ne fait absolument pas l'ombre d'un doute. Il y a un média YouTube, le Livre noir, il y a des réseaux, il y a des personnalités, il y a des noms qui circulent. Mais encore une fois, on est loin de la machine de guerre électorale. Et ce ne sont pas quelques centaines d'affiches qui y changeront quoi que ce soit. Je vous rappelle que dans un passé récent Paris a été inondé d'affiches de François Asselineau. L’espace politique de l’UPR ne s’en est pas trouvé démultiplié pour autant.  

C’est une chose de coller des affiches dans une séquence médiatique qui est quand même très bien construite. Vous remarquerez que ce n'est pas venu il y a huit jours, ça ne vient pas dans trois semaines, cela vient juste après ce qui est présenté de manière uniforme comme l'échec du Rassemblement national et sa possible disqualification du second tour de 2022. Mais si les choses évoluent différemment, la situation sera totalement rédhibitoire pour Éric Zemmour. 

Éric Zemmour a aujourd’hui une position assez confortable : il vend beaucoup de livres, il dispose d'un temps d'antenne conséquent sur la chaîne CNews, et il n'est pas non plus ignoré par les autres médias. Mais s’il est candidat, pendant la période légale de campagne, ce temps d'antenne il ne peut plus l'avoir, parce qu'il doit être imputé à son compte de campagne. Et il devient pour le coup un candidat comme les autres. Il devient juridiquement un candidat comme les autres. Il est obligé de faire son tour de France, il est obligé de faire le travail du candidat, mais il ne dispose plus de la même audience médiatique, puisque normalement CNews doit dire "écoutez, notre chroniqueur étant candidat à une élection présidentielle, il se met en retrait le temps de l’élection".

Éric Zemmour vient de perdre son éditeur Albin Michel, qui refuse de publier son prochain livre en raison de la présidentielle. Comprenez-vous cette décision ?

C’est une logique propre à Albin Michel. Mais de manière générale, je suis partisan que tous les gens qui souhaitent publier un livre et qui par ailleurs ont une notoriété et vendent des livres puissent trouver un éditeur. Je fais confiance à Éric Zemmour, il trouvera un éditeur autre qu'Albin Michel. Mais pour l'instant, il n'est pas candidat. Que signifie cette décision ? Peut-être qu’Albin Michel veut rester à l’écart d’une candidature un peu plus probable qu’avant, même si cela n’est pas d’une évidence folle.

Comment définiriez-vous l’espace politique d'Éric Zemmour ? Parle-t-on d'une personnalité classée à l'extrême droite ?

On parle d'une personnalité qui fait partie de ce que l’on appelle depuis des années maintenant "la droite hors les murs". Une droite dont le problème principal justement est d’être hors les murs. 

La "droite hors les murs" se définissait au départ comme une droite formée de gens qui ne se retrouvaient plus ni dans LR, auparavant l’UMP, ni dans le RN de Marine Le Pen. Ces gens pouvaient être soit des déçus de la droite classique, soit des gens plutôt proches de Marion Maréchal. Et l’on voit bien à quoi cela correspond comme nébuleuse : elle peut comprendre Philippe de Villiers, Patrick Buisson, voire Nicolas Dupont-Aignan.  

Mais dans "hors les murs", il y a aussi "hors". C'est-à-dire finalement une droite ne disposant pas des mêmes capacités de démultiplier son message que les partis politiques classiques dont les Français veulent, si on regarde les enquêtes d'opinion, absolument se débarrasser, mais qui se sont plutôt bien débrouillés dimanche soir, que ce soit les Républicains ou même les partis de gauche. Il y a toujours cette tentation très française qui consiste à dire, "Ah, si on pouvait avoir quelqu'un qui émerge et qui ne soit pas issu des partis politiques classiques dont on ne veut plus, ce serait sensationnel". Et puis en même temps, lorsque les élections arrivent, les partis politiques ressuscitent malgré tout.

Mais cette droite "hors les murs", elle est extrême, elle est radicale, elle est identitaire ? Comment faut-il la qualifier ?

Qu'elle soit identitaire, dans le sens où elle considère que l'identité nationale française vit une crise qui n'est pas simplement conjoncturelle mais structurelle, c'est absolument évident. Éric Zemmour, comme d'autres, comme Patrick Buisson, comme Philippe de Villiers, pensent que l'identité de la France est en train de changer de nature, et on va prononcer clairement les mots, changer de nature ethnique, en particulier à cause de la présence d'une immigration qu'ils qualifient de massive, dont une bonne partie est originaire culturellement du monde musulman. Identitaire, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. 

Radical, c’est un terme un peu plus complexe, car la radicalité, en soi, c'est une pulsion normale de la vie politique. Il y a toujours, à gauche comme à droite, des gens qui souhaitent des politiques de rupture et non pas des politiques d’accommodement. Et puis, radical, c'est aussi un qualificatif qui bouge, parce qu'on est radical par rapport à une norme d'acceptabilité sociale qui varie avec le temps. Ce qui est clair, c'est que dans la France de 2021, il y a des choses qui se disent notamment sur les questions identitaires et migratoires qui sans doute ont été dites moins crûment et moins largement il y a une dizaine d’années.

D’extrême droite, il ne faut pas exagérer. L’extrême droite renvoie inéluctablement aux expériences fascistes, nazies, à la collaboration. Éric Zemmour a pu avoir des analyses historiques extrêmement hasardeuses, notamment sur le Maréchal Pétain et le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais qu'il ne soit pas fasciste, cela me paraît absolument évident.

Éric Zemmour considère que l'immigration est la cause originelle du déclin supposé de la France. Peut-on mener une campagne présidentielle sur cette seule thématique du danger que constituerait l'immigration ?

Non. Ce n'est pas la volonté des Français, toutes les enquêtes d'opinion le montrent. L'un des problèmes que devra résoudre le candidat Éric Zemmour, ce sera sa capacité à parler des questions économiques et sociales. Il devra en parler, non pas forcément comme un économiste, mais en tout cas avec précision et avec des solutions à la clé. Or, son discours survalorise la question identitaire et sous-estime gravement la question sociale. C'est le premier point. 

Le second point, c'est qu'il y a une différence notable entre Marine Le Pen et Éric Zemmour. Marine Le Pen, même quand elle dit que la France va mal, qu'elle va très mal, elle cherche à entraîner ses électeurs, d'une manière assez allante finalement, en leur disant, "Il y a de l'espoir, il y a une possibilité de renverser la table, et naturellement cette possibilité c’est de voter pour moi". Mais elle n’est pas dans ce déclinisme, ce pessimisme parfois terriblement décourageant que manifeste Éric Zemmour sur CNews ou ailleurs. Et tout cela finalement donne l'impression qu'il n'y a plus rien à faire, qu'on est tombé si bas, qu'il n'y a plus de possibilité de se relever. Or, Marine Le Pen ne dit pas qu’il n’y a plus de possibilité de se relever. 

Je le ressens ainsi, le discours télévisé d’Éric Zemmour est empreint d’un pessimisme qui tranche d'ailleurs avec l'attitude assez ouverte, assez joviale que l'homme peut avoir. Ce discours est tellement pessimiste qu’Éric Zemmour ne donne pas du tout l'impression d'être en capacité d'être un président. Imaginez un président de la République française qui arrive à la table des négociations internationales avec les grands de ce monde et qui leur dit : "Il n’y a plus rien à faire pour mon pays, mon pays est foutu". Est-ce que les Français veulent cela ?

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