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Jean-Yves Camus : "On ne prend pas au sérieux la pérennité du phénomène RN"

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L'extrême droite a gagné près de 3,4 millions de voix de plus par rapport au premier tour de 2017.
L'extrême droite a gagné près de 3,4 millions de voix de plus par rapport au premier tour de 2017.
© AFP - Emmanuel Dunand

Le camp nationaliste et souverainiste a obtenu 32,3% des suffrages exprimés au premier tour de l'élection présidentielle. Pour le politologue Jean-Yves Camus, ces résultats recouvrent plusieurs réalités.

Au premier tour de l'élection présidentielle, Marine Le Pen a recueilli 23,1% des suffrages exprimés, Éric Zemmour 7,1% et Nicolas Dupont-Aignan 2,1%. Additionnées, les voix de ces trois candidats représentent en tout un peu plus de 32% des suffrages, soit un tiers des bulletins. L’extrême droite gagne donc près de 3,4 millions de voix de plus qu'au premier tour de 2017. Le politologue Jean-Yves Camus étudie l'extrême-droite européenne depuis près de 40 ans en tant que chercheur rattaché à l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques) et co-directeur de l'Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès. Selon l'universitaire, qui préfère parler de "droite radicale", les "étiquettes sont difficiles à distribuer," mais si Marine Le Pen l'emporte le 24 avril, "nous changerons incontestablement de paradigme politique et constitutionnel."

À la lecture des résultats du premier tour de l'élection présidentielle, l'extrême-droite se renforce-t-elle ?

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La réalité est plus complexe parce qu'on ne peut pas automatiquement associer souverainisme, nationalisme et extrême-droite. Jean-Pierre Chevènement, par exemple, est souverainiste mais il n'est pas nationaliste et il a toujours fait la distinction entre patriotisme et nationalisme ; par ailleurs, il n'est évidemment pas d'extrême-droite. Donc, la question du souverainisme, qui peut être assumée même par une petite partie des Républicains, est une chose. Le nationalisme, malgré le terme employé par Marine Le Pen, qui se présente désormais comme la représentante du camp des patriotes, est un terme assez gênant. Autant on peut endosser l'amour de son pays, qui est la définition du patriotisme, autant le nationalisme, c'est autre chose. Cela veut dire que, quelles que soient les circonstances, notre pays est supérieur aux autres et que nous, citoyens, sommes supérieurs à ceux qui ont une nationalité étrangère et qui vivent légalement sur notre sol. Si Nicolas Dupont-Aignan vient de la droite gaulliste, si Éric Zemmour se revendique du RPR des années 1980, Marine Le Pen s'inscrit dans une filiation qui est différente. Elle n'est pas gaulliste, elle est l'héritière du Front National, fondé il y a bientôt cinquante ans, et les lignes ne sont pas exactement identiques. Ce qui m'a frappé pendant cette campagne, c'est que Marine Le Pen se retrouvait automatiquement recentrée par le fait même de la virulence du propos d'Éric Zemmour.

Comment expliquez-vous que le camp souverainiste et nationaliste ait engrangé 3,4 millions de voix de plus qu'au premier tour de l'élection présidentielle de 2017 ?

Je crois que nous revivons un scénario dont nous sommes malheureusement coutumiers depuis vingt ans. En l'occurrence, depuis 2002. Le Front National devenu Rassemblement National est en croissance électorale depuis très exactement 1984, lors des élections européennes, c'était la première fois où il avait dépassé la barre des 10%. Il lui est arrivé de trébucher, comme l'a fait Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002, comme il l'a fait aussi en 2007 parce que Nicolas Sarkozy a réduit l'étiage du vote FN. Mais il rebondit toujours. Or, on a toujours l'impression qu'on découvre ou qu'on redécouvre le Rassemblement National, sa force électorale, sa capacité d'attraction et sa capacité à se relever quinze jours, trois semaines avant chaque élection, puis lorsqu'arrive le second tour et que la candidate ou le candidat du parti est battu, on replonge durant cinq ans pendant lesquels on en parle pas ou peu. On n'en parle pas et surtout, on ne prend pas au sérieux la pérennité du phénomène et aucune formation politique ne s'attèle véritablement au travail de déconstruction du programme du RN, pourtant assez facilement accessible, pour proposer aux électeurs non pas simplement de voter contre l'extrême-droite ou contre Marine Le Pen mais d'expliquer ce que ce parti propose, en quoi c'est dangereux, en quoi cela coûte cher, en quoi ce n'est pas possible. C'est terriblement handicapant parce qu'on remet à chaque scrutin le métier sur l'ouvrage à partir de zéro.

Et cet étiage a augmenté (de 1,8 point par rapport à 2017) parce que Marine Le Pen a conservé son socle électoral du premier tour de 2017 et qu'elle a engrangé les voix de gens dont le principal motif de vote n'est pas d'adhérer à son programme, mais de vouloir absolument en finir avec Emmanuel Macron, qui concentre sur lui une forme de détestation très particulière, que je n'ai pas vu depuis que je suis la vie politique française, depuis le milieu des années 1980. C'est davantage qu'un rejet et je pense que le président en est conscient. C'est une détestation qu'on a vu se développer lors des "gilets jaunes", lors d'autres mobilisations et qui, chez certains, devient une haine, ce qui peut les pousser à choisir l'aventure Marine Le Pen plutôt que le maintien dans les institutions démocratiques.

Marine Le Pen a considérablement adoucit son image durant cette campagne, entre selfies et photos de ses chats sur les réseaux sociaux. Peut-on encore considérer que la candidate est d'extrême-droite, malgré le fait qu'elle rejette depuis de nombreuses années cette étiquette ?

En effet, Marine Le Pen se défend d'être d'extrême-droite car dans l'imaginaire collectif de l'Europe occidentale, le terme "extrême-droite" est toujours associé à l'héritage du fascisme, du national-socialisme, du régime de Vichy. Et très clairement, Marine Le Pen n'est pas fan du régime de Vichy, elle n'est pas antisémite, elle ne nie pas la réalité du génocide des Juifs, ce n'est pas son père. Maintenant, regardons son programme : il permettrait d'établir une hiérarchie entre Français et étrangers. Pour l'instant, notre Constitution ne nous le permet pas, parce qu'elle est attachée à quelque chose qui découle tout droit de l'idéologie des Lumières qui est le principe d'égalité. C'est-à-dire que si vous vivez en France, quelle que soit votre nationalité, que vous y vivez légalement et que vous contribuez à la richesse de ce pays, vous avez le droit à un certain nombre de choses, en termes de prestations sociales, de droit sur le marché du travail, de droit à un logement social, qui sont des droits égaux à ceux des personnes qui sont nées françaises. Or, le programme du Rassemblement National est fondé sur la préférence nationale.

Autre point, le fait, par exemple, de vouloir élargir le champ du référendum de telle manière que tous les sujets puissent être tranchés par un référendum sur la base d'une initiative de 500 000 Français au minimum. C'est un changement fondamental dans notre architecture constitutionnelle puisque pour l'instant, l'article 11 de la Constitution (qui définit le champ du référendum) ne permet pas de demander aux Français de trancher sur n'importe quoi. Marine Le Pen nous explique qu'une fois au pouvoir, elle va faire un référendum sur l'article qui dicte le champ du référendum, pour faire des référendums sur tous les sujets et ensuite, elle posera aux Français des questions qui pourront avoir trait, par exemple, à l'immigration, à l'Union européenne, voire au retrait de l'OTAN. Ce qui contourne directement la démocratie représentative.

Autant, il est bénéfique d'avoir une part d'initiative populaire et de démocratie directe sur des sujets qui touchent à des questions de proximité, autant la démocratie référendaire, la démocratie plébiscitaire conduit d'une part le politique à abdiquer ce qui fait son essence et qui est de prendre le risque de la décision, quitte à être désavoué ensuite par les urnes et d'autre part, généraliser le référendum c'est donner à nous tous la possibilité de voter sous l'influence des passions. Parce que s'il y a demain un référendum sur le rétablissement de la peine de mort et que ce référendum est programmé quelques semaines après un crime particulièrement odieux qui révulse l'opinion, naturellement, le résultat ne sera pas le même. S'il y a un référendum sur l'immigration, après un attentat particulièrement meurtrier commis par des islamistes radicaux et bien naturellement, cela influencera le vote de beaucoup, le résultat ne sera pas le même. La question de savoir si c'est l'extrême-droite ou la droite radicale n'est pas si importante que ça à vrai dire. La question essentielle est : si Marine Le Pen est élue le 24 avril, changeons-nous de paradigme politique et constitutionnel ? La réponse est oui. Dans quel type de démocratie vivons-nous ? Ce ne sera plus une démocratie représentative comme celle que nous connaissons. Le modèle n'est pas le fascisme, c'est la démocratie illibérale à la manière de Budapest ou de Varsovie, et je ne suis pas persuadé que ce soit le meilleur chemin pour la France.