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Jeanne Calment avait-elle 122 ans, et l'Homme pourra-t-il vivre éternellement ?

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Jeanne Calment souffle 120 bougies à Arles, le 21 février 1995
Jeanne Calment souffle 120 bougies à Arles, le 21 février 1995
© AFP - Boris Horvat

Un nouvelle étude scientifique affirme que Jeanne Calment serait bien morte à l'âge de 122 ans. Est-il improbable qu'une femme ait vécu 122 ans, et au-delà de cette question, les rêves de vie éternelle des transhumanistes sont-ils irréalistes ?

Décédée à l'âge de 122 ans et 164 jours en 1997, Jeanne Calment est la doyenne de l'humanité. C'est en tout cas ce que soutient une nouvelle étude franco-suisse publiée dans The Journals of Gerontology, qui s'appuie sur des archives de l'époque et des calculs statistiques.

Les auteurs de l'article réfutent ainsi la théorie controversée de chercheurs russes émise fin 2018, selon laquelle Jeanne Calment aurait vu son identité usurpée par sa propre fille, Yvonne Calment. Une théorie que Jean-Marie Robine, démographe et directeur de recherche à l'Insern, qui a co-validé le record de longévité de Jeanne Calment, qualifiait déjà d'"élucubration".

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"Tous les documents trouvés vont à l'encontre de la thèse russe", a souligné le démographe Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l'Inserm et à l'Ecole pratique des hautes études, à l'AFP. Pour leur étude, les scientifiques français et suisses ont exhumés plusieurs documents historiques. Parmi eux, un article paru en 1934  dans la presse locale, à Arles - où vivait Jeanne Calment -, qui revient sur la description des obsèques de sa fille, décédée à l’âge de 36 ans. Le papier en question s’attarde d’ailleurs sur la foule "particulièrement nombreuse", venue rendre un dernier hommage à Yvonne Calment. Un texte qui invaliderait la thèse d’une fraude d’identité. 

Par ailleurs, en se penchant sur des études statistiques sur la longévité des personnes nées en France en 1875 et en 1903, les chercheurs français et suisses ont calculé qu'un centenaire avait une chance sur dix millions d'atteindre l'âge de 122 ans. "Une probabilité certes mince, mais qui est loin de faire de Mme Calment une impossibilité statistique", soutient le docteur François Herrmann, gériatre aux Hôpitaux universaitaires de Genève et spécialiste de l'épidémiologie des personnes âgées.

Au-delà de cette polémique, le fait qu'une femme ait atteint un tel âge est-il si improbable, pour être ainsi remis en question ? Et quid alors des rêves de vie éternelle portés par les transhumanistes, selon lesquels la vieillesse est une maladie ? Ces derniers mois, notamment après qu'un chercheur de Cambridge avait affirmé que l'homme pourrait vivre mille ans, quelques émissions de France Culture s'étaient penchées sur le sujet. 

Ainsi, en janvier 2010, l'émission Du Grain à moudre posait la question : vivre 150 ans, est-ce bien raisonnable ? Parmi les intervenants, Pierre-Henri Gouyon, professeur au Museum d'Histoire naturelle, spécialisé en sciences de l'évolution, inaugurait le débat en soulignant le potentiel d'immortalité de certaines de nos cellules : 

Parmi nos cellules, certaines sont immortelles ; les cellules qui nous permettent de faire des descendances. Et c’est assez fou de se dire que toutes nos cellules proviennent de l’œuf de notre mère. […] Il existe une immortalité dans tous les êtres vivants, puisqu’il y a la continuité de la vie dans ces cellules germinales.

"Vivre 150 ans, est-ce bien raisonnable ?" Du Grain à moudre, 11/01/2010

39 min

Biologiquement, qu'est-ce que vieillir ?

Au fil des années, l'organisme perd petit à petit ses capacités fonctionnelles, qu'elles soient respiratoires ou cognitives ; la peau se ride, le squelette rétrécit, se voûte... En septembre 2016, dans La Méthode scientifique, Jean-Marc Lemaître, directeur de recherche à l'INSERM, en expliquait ainsi les causes :

Tout au long de notre vie notre organisme est obligé de réparer les dommages qu'il subit, ça lui coûte de l’énergie, et celle qui est nécessaire au bon fonctionnement de nos tissus met en place des sortes de stress que subissent nos cellules tout au long de leur vie. Ce sont des stress simplement dus au fonctionnement du métabolisme, et on ne compte pas là le stress extérieur que subit notre corps. Nos cellules vieillissent, nos tissus vieillissent et donc notre physiologie vieillit, on ne peut que le constater.

Alors que certains transhumanistes affirment que ce vieillissement est une “maladie”, il s'agit simplement d'un processus biologique qui engendre tout un ensemble de pathologies, pour le scientifique.

Pour autant, est-il inévitable ? Il existe dans la nature des espèces qui ne vieillissent pas, et donc potentiellement immortelles. Le tardigrade par exemple, qui a des capacités de survie exceptionnelles, ou encore l'hydre d'eau douce, une sorte de petit poulpe, parvient à régénérer ses cellules tout au long de son existence, potentiellement infinie :

Tous ces animaux sont capables de régénérer en permanence leurs cellules, mais leurs cellules ne vieillissent pas, elles n’entrent pas dans un état de sénescence, car elles ont des gènes qui permettent de contrôler cet état de fait. [...] Aujourd’hui on comprend mal ces mécanismes, mais on a quelques pistes avec quelques gènes, avec par exemple, sur cette hydre, un gène particulier appelé FoxO, il est retrouvé chez l’homme associé à des familles de forte longévité. 

Car les humains ne sont pas égaux face au vieillissement. Certains y sont moins sensibles que d'autres, en témoigne par exemple, la population du village d'Acciaroli, au Sud de Naples, qui comptait encore 81 centenaires (un habitant sur dix !) en septembre 2016. Un chiffre qui s'expliquerait par la quasi absence d'un marqueur sanguin dans leur organisme. Il existerait ainsi une composante génétique à la résistance au vieillissement, même si celle-ci ne serait pas décisive, pour Jean-Marc Lemaître :

Oui, on identifie des corrélations pour certains gènes chez ceux qu’on appelle parfois des super centenaires, qui vont vivre jusqu’à plus de 110 ans, et qui surtout transmettent cette capacité à leur descendance. Malgré tout, on n'a sur l’espèce humaine aucune démonstration, c’est très difficile de faire de la recherche sur la longévité de l’homme. On le fait sur de petits modèles animaux et il semblerait que la part génétique soit importante, mais elle est minoritaire sur l’ensemble de la population. On estime par des études sur des cohortes de vrais jumeaux, faux jumeaux, que finalement la part des gènes dans la longévité ne représente que 25%. Les 75 autres %, pourraient s'expliquer par l’épigénétique, c’est à dire au-delà des gènes, le mode de vie, l’alimentation, les stress divers…

Une maladie qu'on peut enrayer ? Les préconisations des transhumanistes pour vivre 1000 ans

Dans les années 2010, le biogérontologue Aubrey de Grey défraye la chronique en prétendant que l'homme pourrait vivre un millénaire. Le scientifique anglais a élaboré le concept de longevity escape velocity ("vitesse d’échappement de la longévité"). Le principe ? Gagner assez de temps pour vivre jusqu’au prochain bond en avant de la science, et ainsi de suite, sans jamais se faire rattraper par la vieillesse et la mort. Il prétend par ailleurs avoir trouvé un moyen de lutter contre le vieillissement en empêchant la prolifération des cellules cancéreuses, qui consisterait à bloquer la division cellulaire en détruisant le gène de la télomérase, l’enzyme qui permet cette division des cellules. C'est ce qu'expliquait le journaliste Olivier Postel-Vinay dans une émission Du Grain à moudre de 2010 consacrée à ce sujet : "Notre corps est pourvu de systèmes de réparation au niveau cellulaire, dont la télomérase. Aubrey de Grey est allé plus loin que les autres pour imaginer des techniques pour améliorer ces systèmes de réparation." Egalement invité de cette émission, le biologiste Pierre-Henri Gouyon confiait son scepticisme quant à ces théories :

Le problème c’est que si on enlève aux cellules la capacité de se reproduire, de manière à régénérer les tissus au fur et à mesure qu’ils se détériorent, on augmente la chance des cancers, qui sont des proliférations anarchiques de cellules. Il y a un équilibre à tenir entre la probabilité d’un cancer et la régénérescence des cellules. De là à croire qu’il faut modifier un gène pour accentuer la longévité, ce n’est pas très sérieux.

Éric Le Bourg, chercheur au CNRS, au Centre de recherche sur la cognition animale, dénonçait quant à lui sans concession ces rêves d'immortalité, estimant que même le palier des 110 ans était très difficilement franchissable : "Dire aux gens qu’ils vont vivre jusqu’à 110 ans, c’est de l’escroquerie. C’est un business. Sur internet, vous pouvez trouver des 'potions anti-âge'. Il faut faire attention face à ce genre de prédictions faramineuses, c’est du même niveau que lorsqu'on affirmait pouvoir changer le plomb en or."

Sans espérer que l'homme vive dix siècles, peut-on espérer que le record aujourd'hui remis en question par les chercheurs russes des 122 ans de Jeanne Calment soit égalisé, voire dépassé ? En février 2018, une étude de l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (Irmes), publiée dans Le Quotidien du médecin, affirmait que l'homme aurait atteint ses limites physiologiques quant à son espérance de vie (et à sa taille) ; et que celle-ci tendait même maintenant à se réduire, avec les dégradations environnementales. Pour Jean-Pierre Lemaître cependant, difficile d'avancer l'existence catégorique d'un plancher de l'espérance de vie :

On n’a pas aujourd’hui d’âge limite déterminable qu’il serait possible d’identifier dans l’espèce humaine. Donc dire qu’on arrive à un plateau… je n’en suis pas convaincu. D’ailleurs il y a quelques personnes qui disent, aussi bien en Indonésie qu’en Algérie, avoir plus de 140 ans, et certains documents l’attestent. Même s’il n’y a pas de preuves conjointes, on ne peut pas affirmer aujourd’hui qu’il n’y a pas de personnes qui seraient susceptibles de vivre jusqu’à 150 ans, ou presque.

En cette nouvelle année qui s'ouvre... tout espoir est donc permis !