Publicité

Jeff Koons : "J'ai souhaité une oeuvre qui soit une force positive pour l'humanité"

Jeff Koons devant son oeuvre Le Bouquet de tulipes, Paris, 4 octobre 2019
Jeff Koons devant son oeuvre Le Bouquet de tulipes, Paris, 4 octobre 2019
© Getty - Thierry Chesnot/Getty Images

Présent à Paris pour l'inauguration du "Bouquet de tulipes", Marc Weitzmann a rencontré Jeff Koons. L'artiste américain revient notamment sur le contexte des attentats qui a amené Jane Hartley, ambassadrice des Etats-Unis en France en 2015 à lui commander une oeuvre symbole d'amitié et de solidarité

Des colonnes de Buren dans les jardins du Palais-Royal à la pyramide de Pei en passant par le Kiosque des amoureux de Jean-Michel Othoniel devant la Comédie française, l'irruption de l'art contemporain dans l'espace public parisien n'a cessé de susciter de vives polémiques depuis les années 1980. Cadeau des Etats-Unis pour la France, offert en solidarité après les attentats de 2015, Le Bouquet de tulipes, oeuvre du plasticien Jeff Koons, vient d'être inaugurée à Paris. A cette occasion, Marc Weitzmann a rencontré l'artiste, qui rappelle le message de cette oeuvre et la façon dont il a vécu les vives critiques qui ont précédé son inauguration, le vendredi 4 octobre dernier.

Jeff Koons : Cette inauguration était lourde sens pour moi parce le but de cette oeuvre était de manifester le soutien du peuple américain envers les Français après les attentats terroristes abominables, qui ont eu lieu en 2015 et en 2016. Alors, certes depuis nous avons rencontré de nombreux problèmes en cours de route et il y a eu une vive polémique, mais aujourd'hui le résultat est merveilleux. Tout cela s’est évaporé devant l’importance du message de solidarité que nous portons. 

Publicité

Dans quel contexte précis cette œuvre vous a-t-elle été commandée ?

Jeff Koons : L’idée initiale vient de Jane Hartley, ancienne ambassadrice des Etats-Unis en France, qui tenait à manifester la solidarité du peuple américain après l’horreur des attentats survenus à Paris en 2015. C'était un geste de soutien, afin de souligner les valeurs qui nous unissent d'hier à aujourd’hui. Ce n’est pas un monument aux morts ni un mémorial. L'idée était à travers cette œuvre d’ouvrir un dialogue entre le peuple français et le peuple américain, pour aujourd'hui mais aussi pour le futur. Il ne s’agit pas de dire "hic et nunc je vous offre quelque chose". Le plus beau cadeau que nous puissions faire à l’autre c’est la solidarité. 

Vous avez déjà créé des œuvres représentant des tulipes à New York, à Las Vegas, à Bilbao. Comment réagissez-vous aux critiques qui vous accusent d'être un artiste sériel ?

Jeff Koons : Le Bouquet de tulipes n’est pas un travail sériel. Je sais qu'on a tendance à me représenter comme un artiste industriel mais mes sources d'inspiration sont plutôt du côté des avant-gardes : Courbet, Manet et Duchamp sont mes véritables icônes. J’ai en effet créé dans la série Célébration entreprise en 1994 une grande pièce en acier que j'ai baptisée Tulipes et qui se trouve au Musée Guggenheim de Bilbao. Mais me qualifier d’artiste sériel c’est un peu comme de dire que Picasso est un artiste sériel parce qu'après avoir fait un buste de femme en plâtre, il en a fait un deuxième. Je suis fier de dire qu’il n’y aura pas deux Bouquets de tulipes. C'est un cadeau unique. Et concernant la question des droits d’auteur et de reproduction, ils ont été cédés aux familles des victimes des attentats de Paris. Toutes les recettes générées par cette œuvre leur seront reversées à hauteur de 80%, les 20% restant iront à la Ville de Paris qui se chargera de son entretien.

L'idée d'une sculpture qui soit à la fois une œuvre d'art hautement symbolique et un cadeau diplomatique entre la France et les Etats-Unis fait immédiatement penser à la statue de la Liberté. Aviez-vous cette référence à l'esprit au moment de concevoir le Bouquet de tulipes ?

Jeff Koons : Bien sûr, je suis très impressionné par l'œuvre de Frédéric Auguste Bartholdi. D’ailleurs, j’ai repris l'idée du bras levé vers le ciel mais au lieu de tenir la torche de la liberté, cette simple main tient un bouquet de fleurs. Mais je n'oserai jamais me comparer à lui, mon projet n'était pas aussi grandiose. Je voulais créer une œuvre qui porte un message de générosité, de don, qui renoue avec cette qualité presque archaïque de l’offrande, que l'on voit dans La Femme au vase de Picasso par exemple. Le fait d’être là pour quelqu’un, de lui tendre la main nous amène à vouloir construire une vision du monde plus positive que si nous restions seuls. Je m’intéresse beaucoup à la dimension biologique de la mémoire, à la relation corps/esprit, ce sont des thèmes qui sont omniprésents dans mon travail. Je voulais exprimer l'idée que la mémoire est quelque chose qui vient d’un endroit très profond, très intérieur. Pour moi, le dialogue, l'échange entre les cultures ressemble au dialogue biologique entre nos gènes. Notre corps interagit avec le reste du monde, et ces informations que nous portons en nous - ce que signifie d’être un être humain, les valeurs que nous partageons avec d’autres et qui nous ont permis notre survie en tant qu’espèce - participent aussi de notre mémoire biologique. Si l’on regarde notre corps, nos organes, ils sont recouverts d’une membrane. C’est cela que j’ai voulu exprimer par le biais de la membrane des tulipes. Elles sont à l’image de vos poumons qui se gonflent... d'optimisme : on inspire et on expire jusqu’à son dernier soupir. La physiologie nous renvoie à une profondeur intérieure qui ensuite va se communiquer au reste du monde par le biais de nos interactions. 

Sur le socle de la statue de la Liberté est gravé un poème qui s'adresse aux réfugiés de tous les pays et rappelle la dimension tragique du contexte auquel elle fait référence. Au contraire, le Bouquet de tulipes s'affirme comme une oeuvre optimiste en dépit du contexte des attentats terroristes qui lui a donné naissance. L'œuvre exprime-t-elle à sa façon aussi une part de tragique ?

Jeff Koons : Oui. Pour moi, si cette pièce est minimaliste dans sa façon d’exprimer la perte, c’est à dessein. Pourtant il s'agit bien de son propos : le bouquet n’est pas complet, il compte 11 tulipes au lieu de 12. Il y a un absent. Le symbole est là. Pour dire la douleur que ressentent les victimes et leurs familles. Mais l’œuvre s'inscrit aussi dans la durée. Aujourd’hui, c'est le sentiment de la perte qui prévaut, mais elle devait également exprimer d’autres possibles. Habitant New York, j’ai connu après les attentats du 11 septembre 2001 une tristesse, une dépression terribles. Un nuage noir et pesant est resté au-dessus de la ville pendant un temps interminable. Il a fallu des années avant que New York retrouve sa vie. L'oeuvre exprime donc ma réaction aux événements, l’idée que plutôt que de se retourner éternellement sur la douleur de la tragédie, nous devons essayer de construire un meilleur avenir.

Cette absence de tragique peut être vue comme accréditant l'idée que le temps de la terreur est un moment bref qui passe, ou que le terrorisme n’étant pas une guerre, la vie continue après lui ?

Jeff Koons : Je suis passionné par la métaphysique, par la définition qu'en donne Nietzsche, le hic et nunc, la relation avec l’éternité, au passé et à l’avenir. J'ai créé ce bouquet à la fois comme une offrande et comme une promesse d’avenir, je ne voulais pas créer une œuvre tournée vers le passé. Optimiste, elle l'est au sens où je pense qu'ensemble nous pouvons faire face aux problèmes, tirer les expériences de l’expérience vécue, pour construire pour nous-mêmes et pour nos enfants un meilleur avenir. J'espère que les Français pourront y trouver une source de réconfort. Mais je suis aussi curieux de voir son évolution dans le temps, comment elle va continuer d'interagir en fonction de la lumière, des reflets. A la fin du XIXe siècle, Aloïs Riegl, un historien d'art viennois, a le premier évoqué cette idée que c’est le regard du spectateur qui achève l’œuvre d’art. Chaque citoyen français, et chaque citoyen de la planète, aura donc sa propre appréciation, y insufflera son sens, son contenu. Si l’œuvre peut engendrer un certain sens de l’humanité, alors elle aura une force positive pour l'humanité.

Retrouvez cet entretien avec Jeff Koons dans son intégralité dans l'émission de Marc Weitzmann Signes des temps le dimanche 13 octobre à 12h45.

La Théorie
3 min