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Jennifer Heuer : L’abri et l’exil ? La "bubble" néo-zélandaise

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Le lac Tekapo en Nouvelle-Zélande à côté duquel l'historienne Jennifer Heuer s'est retrouvée bloqué durant le confinement lié à la COVID 19
Le lac Tekapo en Nouvelle-Zélande à côté duquel l'historienne Jennifer Heuer s'est retrouvée bloqué durant le confinement lié à la COVID 19
© Maxppp - THIERRY SUZAN

Coronavirus, une conversation mondiale. L'historienne américaine d'origine néo-zélandaise Jennifer Heuer a été surprise par le confinement lors d'un voyage dans son pays d'origine. 5 semaines passées dans la "bulle" néo-zélandaise qui a regagné, avec cette pandémie, sa place d'île du bout du monde.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu  en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant   les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains  du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en  ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le  regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous  traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Jennifer Heuer enseigne l'histoire française à l'université du Massachusetts Amherst. Elle est spécialiste de l'histoire moderne de la France et de la révolution française. Mais c'est dans son pays d'origine qu'elle a fait face au confinement qui a redonné au monde une autre représentation des distances. Elle analyse la position géographique de la Nouvelle-Zélande à l'aune de ce nouveau paradigme international.

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Commençons avec un témoignage personnel. Née en Nouvelle-Zélande d’une mère néo-zélandaise et d’un père américain, j’ai grandi aux États-Unis et ai passé la plus grande partie de ma vie dans l’hémisphère Nord ; je n’avais pas revu le pays de ma naissance depuis mon enfance.

Le 25 février 2020, je suis arrivée à l’aéroport d’Auckland. Je voyageais avec mon mari ; nous sommes tous les deux historiens de l’Europe, enseignant.es à l’Université du Massachusetts. Nous profitions d’une année sabbatique pour entamer enfin un voyage dont je rêvais depuis des décennies_._ Je devais rencontrer la famille de mon oncle, échanger avec des collègues universitaires, donner quelques conférences, et, plus généralement, profiter du séjour pour voir enfin ces paysages dont les noms mythiques ont sillonné ma vie.

Ensuite, nous avions prévu de continuer nos aventures vers l'Australie, Singapour, Taïwan, et enfin le Japon, avant de revenir chez nous. Le voyage ne s'est pas passé exactement comme prévu. 

Disons plutôt que les premières semaines de notre séjour se sont passées assez calmement. Mais les nouvelles dans les journaux et les rapports des amis nous ont alerté.es. Nous nous sommes de plus en plus inquiétés de pouvoir continuer notre voyage en Asie, puis nous avons décidé d’annuler nos projets. Finalement nous avons aussi renoncé à notre séjour en Australie (chez une amie plus âgée et donc peut-être particulièrement vulnérable), mais nous étions loin d'imaginer une pandémie mondiale.

Tout cela a changé rapidement. Mi-mars, le gouvernement américain a appelé tous les citoyens à rentrer chez eux. Après une conversation angoissante, nous avons décidé de rester en Nouvelle-Zélande plutôt que de risquer les aéroports surchargés.

La crise a commencé à s’intensifier rapidement. La Nouvelle-Zélande avait mis en place un système de quatre niveaux d'alerte ; le quatrième était le plus rigoureux. On en était alors au niveau deux. Nous avons donc changé d'avis en voyant les vols internationaux s'annuler les uns après les autres. Devant la crainte de la disparition entière de l’industrie aérienne, nous avons décidé de revenir chez nous, et avons acheté des billets de dernière minute.

Entre temps, le gouvernement kiwi avait intensifié l’alerte en passant au niveau 3. Il nous restait quarante-huit heures pour tout organiser avant d’entrer dans le vrai "lockdown". À 18h30 le soir du 25 mars, l’alarme a sonné sur mon téléphone portable, comme sur tous les téléphones à travers le pays. Le message était plutôt menaçant : à minuit le niveau quatre était déclenché et on annonçait : « Where you are tonight is where you MUST stay from now on. » [Le lieu où vous êtes ce soir est le lieu où vous DEVEZ rester à partir de maintenant]. Puis le personnel d’Air New Zealand nous a appelés pour nous avertir de l’annulation du vol de retour vers les États-Unis.

Nous étions alors à Tekapo, une petite ville très touristique dans l’Île du Sud. Nous y avions prévu une brève étape de trois nuits, avant de repartir depuis l’aéroport de Christchurch. Nous y sommes restés plus de cinq semaines. 

"Bubbles"

La Nouvelle-Zélande utilise le mot de "bubbles" - des bulles - pour parler du confinement ; il ne fallait pas faire exploser la bulle de son ménage avec des contacts imprudents.

Nous vivions à la fois à l’abri et dans l’exil dans notre "bubble" deTekapo. À l’abri, d’abord. Au bout d'un moment, le risque a semblé s’amoindrir. Nous lisions tous les jours les récits terribles des morts et de la souffrance à travers le monde, mais les statistiques étaient plutôt encourageantes en Nouvelle-Zélande, et surtout dans notre région. Nous avons commencé à espérer un miracle.

Le confinement kiwi était assez strict par rapport à celui des États-Unis, seules les épiceries et les pharmacies étaient ouvertes—chez nous, donc, un magasin unique, un petit supermarché. Même pendant les "lockdowns" américains les plus sérieux, il a toujours été (et il est encore) possible de commander et rapporter des plats des restaurants et de fréquenter les débits de boisson.

Seuls les "essential workers" avaient le droit de conduire en Nouvelle-Zélande, sauf pour aller chercher les provisions ou les médicaments. Notre voiture de location est donc restée inutilisée, près de la maison. Hélas, il fallait toujours la payer, bien que nous n'eussions pas le droit de conduire. Dans notre petite ville, il n’y avait presque pas de trafic ; lapins et canards ont commencé à conquérir la rue.

À la différence de la France, ou surtout de l’Espagne, nous étions remarquablement libres ; nous pouvions marcher à partir de chez nous sans autorisation et presque sans peur. Il n’y avait personne dans la rue, sauf ces canards enhardis. Et nous avons marché tous les jours, en nous émerveillant de notre chance. Le lac Tekapo est d’une couleur remarquable, un vert bleu magique ; il est aussi encerclé par des montagnes. La vue est vraiment à couper le souffle. Les touristes étaient partis ; c’était un paradis privé.

Nous étions vraiment à l’abri. Mais aussi en exil… Nous étions à plus de 15.000 km de chez nous, de nos familles, de notre maison, de notre travail. La question nous a obsédés constamment : est-ce qu’il fallait, et est-ce que nous pouvions, revenir chez nous? Et si oui, quand ? Partir était un risque énorme, à la fois à cause des dangers du voyage et de la situation très mal dirigée et de plus en plus inquiétante aux États-Unis. 

Mais est-ce que nous pouvions rester isolés encore pendant des mois, voire des années, jusqu’au développement d’un vaccin fiable ? Comment payer pour un séjour indéterminé ? Nous pouvions certes continuer à travailler à distance pour quelques temps, mais indéfiniment ? Pour compliquer l’histoire, le jour et la nuit étaient inversés ; à huit heures du matin au Massachusetts, il était minuit en Nouvelle-Zélande ; quand nos cours allaient-ils recommencer après ce semestre sabbatique ? Faudrait-il travailler pendant la nuit ? Garderions-nous vraiment nos postes ? Je pensais que je pourrais réclamer ma citoyenneté néo-zélandaise, mais comment s’organiser pour l’assurance-santé, surtout pour mon époux ? Et quid de nos parents âgés aux États-Unis ?

La Nouvelle-Zélande entière a partagé, et partage encore, certains aspects de notre expérience d’abri et… sinon d’un exil de chez soi (c'était plutôt le contraire dans notre cas), du moins une espèce d’exil de la communauté mondiale. Un exil que les Kiwis ont choisi mais dont personne ne connait désormais ni la longueur ni les conséquences économiques ou sociales ; tou.te.s les citoyen.ne.s sont en train de s’interroger sur les enjeux de leurs choix.

Appelons maintenant le pays par son propre nom, l’Aotearoa, son nom maori, qui signifie "long nuage blanc", un nom réclamé de plus en plus par ses habitants, mais guère connu hors de ses frontières. Le nom souligne à la fois sa forte identité nationale et son isolement.

L’Aotearoa a réussi, du moins pour le moment, à éliminer la Covid-19. En fin de compte, il y aura eu 1504 cas et 22 morts au total ; aujourd’hui, le 29 mai 2020, il ne reste aucun cas actif. Il n'y en a plus dans les hôpitaux. On ne recense pas de cas nouveaux. 

C’est un vrai miracle, grâce en partie à l'isolement de ce pays, avec une population peu nombreuse et dispersée, avec un vrai esprit de communauté, et grâce au leadership exceptionnel de sa première ministre, Jacinda Ardern.

Les conséquences de ce miracle sont aussi exceptionnelles—mais plus incertaines. On se rapproche du niveau un ; les gens ne sont plus confinés chez eux, mais le pays entier est devenu une "bubble" géante. Les frontières sont fermées pour un temps indéterminé ; on parlé d’une possible ouverture avec l’Australie, mais pas dans l’immédiat.

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Isolée au bout du monde

Cette fermeture représente une vraie rupture. Le pays est géographiquement très isolé ; l’Aotearoa est à 2.000 km de son voisin le plus proche, l’Australie. 

Avant la crise, le tourisme international représentait une partie énorme de l’économie. En 2019, il y avait presque quatre millions de visiteurs et visiteuses ; la population permanente du pays compte moins de cinq millions d'habitant.es. Le gouvernement essaie maintenant d’encourager le tourisme domestique, mais les familles manquent souvent de moyens pour s'offrir plus que des vacances modestes—surtout quand beaucoup de gens ont perdu leurs emplois.

Les Kiwis sont aussi—ou du moins, étaient—de grand.es voyageurs et voyageuses. Beaucoup de couples retraités faisaient au moins un voyage par an à l’étranger ; pour les jeunes, une année ou plus d’"OE" "Overseas experience" [Expérience à l'étranger] était presque une évidence, du moins dans certaines couches de la société. Les employeurs étaient accoutumés à leur poser des questions sur leurs expériences internationales avant de les embaucher.

Tout cela est fini, jusqu’au développement d’un vaccin, ou du moins, l’acceptation de quatorze jours de quarantaine pour n’importe quel voyageur arrivant dans le pays, une obligation peu pratique pour les touristes.

Il n’y a presque plus de vols internationaux. Au moins jusqu’à la fin août 2020, il n'y aura qu’une petite poignée de vols par semaine, 5 vols hebdomadaires aller-retour pour Los Angeles, 2 pour Hong Kong, et un pour Sydney et Melbourne.  C’est tout. Et ces voyages sont plutôt réservés aux marchandises qu'aux gens ; on approche du jour où plus personne ne pourra venir ou partir.

Quant à nous…. Nous sommes enfin rentré.es chez nous le 15 mai, après une deuxième annulation de notre vol. Ce fut un voyage surréel et stressant de quarante-cinq heures, en comptant des escales interminables. Nous avons décidé de revenir quand il s'est mis à y avoir de nouveaux vols d’Aotearoa, mais avant une ouverture plus importante des États-Unis, dans l’espoir de minimiser le risque de contagion.  Le défi a peut-être réussi ; cela fait actuellement deux semaines, nous semblons être toujours en bonne santé, et nous commençons à respirer un peu (à travers un masque, néanmoins, en dehors de chez nous.)

Les Kiwis se vantent sans bruit (du moins, pas trop) de leur réussite, mais les "bubbles" éclatent souvent. Pour combien de temps est-ce qu’on peut protéger cette bulle géante ?

Je ne sais pas quand, ou comment, nous pourrons voyager encore. Les Kiwis non plus. Et la bulle néo-zélandaise me manque.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

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