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Jérusalem, Brasilia, Ankara, Berlin... quatre choses à savoir sur les capitales

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Jérusalem, janvier 2008
Jérusalem, janvier 2008
© AFP - Manahem Kahana

L'antisèche. Comme le cristallise aujourd'hui à l'extrême le cas de Jérusalem, le choix de désigner une ville comme capitale relève d'une décision politique, si ce n'est d'une culture nationale. Petite introduction à une géohistoire des capitales du monde avec le géographe Antoine Laporte.

Au-delà des monographies sur telle ou telle capitale particulière, peu d'analyses globales existent actuellement sur les capitales du monde. Le géographe Antoine Laporte (ENS-Lyon), spécialiste de l'affirmation de Berlin comme capitale politique, s'essaye à l'exercice, en écho aux crispations autour de Jérusalem, reconnue comme capitale d'Israël par les Etats-Unis. 

1) L'épineux statut juridique des capitales : de droit ou de fait 

En France, Etat centralisateur, la question de la capitale ne se pose même pas. Au point où aucun texte de loi ni aucun paragraphe de la Constitution ne stipule que la capitale doit être Paris. C'est une évidence, cela tient de la tradition, de la culture nationale. Alors que dans de nombreux pays, le nom de la capitale est explicitement indiquée dans la Constitution (Allemagne, Italie). Cette question des capitales de fait ou de droit, soit de leur statut juridique, est posée par exemple aux Pays-Bas, où on ne sait pas, de La Haye ou d'Amsterdam, quelle est la capitale. Amsterdam, en tant que siège officiel de la monarchie, est capitale de droit. Mais aucune administration centrale n'y siège : elles se trouvent à La Haye, qui est capitale de fait du pays. 

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En Allemagne de l'Ouest (RFA), avant la réunification, Berlin-Ouest était la capitale officielle, de droit, mais Bonn était indiquée comme "le siège des institutions", et donc capitale de fait. La distinction était inscrite dans la loi. Le cas de Berlin est peut être le seul à s'approcher de celui de Jérusalem actuellement, en tant qu'il a fait débat. A la grande différence près qu'en Allemagne, cette question restait de l'ordre de la politique intérieure, alors que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale pose la question de la reconnaissance des deux Etats, israélien et palestinien. Dans le sens où deux Etats se disputeraient une capitale, le cas de Jérusalem est unique. Mais de nombreux cas historiques sont révélateurs des enjeux politiques sous-tendus dans le choix de telle ville comme capitale. 

2) Faire d'une ville une capitale est toujours associé à une décision politique

Dans les cas qui suivent encore plus qu'ailleurs, la décision de faire de telle ou telle ville une capitale est le fruit d'un volontarisme politique : 

Yamoussoukro, Côte d'Ivoire

Pendant la période coloniale, les plus grandes villes, capitales coloniales, étaient des ports exportateurs. Au moment des indépendances au XXe siècle, les nouveaux Etats prennent la décision de construire leur propre capitale, souvent à partir de petites villes. Comme pour repartir de zéro, au coeur d'une culture présentée comme plus authentique. C'est le cas par exemple en Côte d'Ivoire, où Abidjan est une très grande ville, alors que Yamoussoukro est la capitale politique. Mais certaines ambassades même préfèrent rester à Abidjan. C'est aussi le cas en Tanzanie, ou en Afrique du Sud, où certaines ambassades préfèrent Le Cap, où le parlement se tient par ailleurs six mois par an, à Pretoria. 

Berlin, Allemagne 

Jusqu'en 1945, Berlin était la capitale, puis ce statut fut en RFA partagé entre Bonn et Berlin. Et au début de l'année 1991, lors de la réunification, il a fallu choisir l'une des deux villes. Après de vifs débats, un vote à l'Assemblée fédérale a tranché, joué à un cheveu : Berlin a été choisie à 51% (soit 338 voix contre 320 pour Bonn). 

En savoir plus : Villes-Mondes : Berlin
Villes-Mondes | 11-12
2h 01
Le Parlement à Brasilia, en 2013
Le Parlement à Brasilia, en 2013
© AFP - Lou Avers / picture alliance / DPA

Brasilia, Brésil

La toute première capitale du Brésil fut Bahia, dans le Nordeste, la ville géographiquement la plus proche de la colonie portugaise, de l'Europe. De la monarchie aux années 1960, la capitale devient Rio. Puis à partir des années 1960, Brasilia est choisie, pour signifier que le Brésil est capable de subvenir à son propre développement, à partir de son coeur, plus près de la forêt. Il s'agissait aussi de signifier que les seules exportations, dirigées vers l'extérieur du pays, n'étaient plus déterminantes pour l'avenir du pays, mais qu'il pouvait se développer par ses propres forces. Une ville nouvelle a été choisie, au milieu de nulle part, pour des raisons de politique intérieure. 

CulturesMonde
50 min

Washington, Etats-Unis

New York, Philadelphie... Au cours des 20 premières années de la vie des Etats-Unis, ils ont changé six à sept fois de capitale avant de choisir Washington. Ce lieu est sélectionné en 1790, mais le temps de construire les bâtiments, l'installation a lieu en 1800. Washington est choisie justement parce qu'il n'y avait rien, et qu'il était équidistant entre les Etats du Nord et les Etats du Sud d'alors. Il devait représenter la construction symbolique à partir d'un terrain vierge. 

Ankara, Turquie 

Au moment de la disparition de l'Empire ottoman, Istanbul perd son statut de capitale au profit d'Ankara, en Anatolie, pour montrer le coeur traditionnel du pays, le ferment de l'identité nationale. Istanbul est perçue comme une ville trop ouverte sur le monde. Aujourd'hui, on trouve sur la ville du Bosphore des bâtiments immenses qui accueillaient les anciens ministères et consulats, disproportionnés par rapport au poids politique de la ville. 

En savoir plus : VILLE-MONDES ISTANBUL
Villes-Mondes | 11-12
1h 59

Moscou, Russie 

Au début du XVIIIe siècle, Pierre le Grand quitte Moscou pour faire de sa capitale Saint-Pétersbourg, afin de se rapprocher de l'Europe. La révolution communiste d'Octobre 1917 voit les révolutionnaires se réapproprier Moscou. Le pouvoir soviétique s'installe au Kremlin en 1922. 

3) Les premières capitales naissent dans l'Europe du XVIIe

L'idée de capitale est indissociable de l'idée de l'Etat. Tant qu'il n'y a pas d'Etat, il n'y a pas de capitale. Le plus vieil exemple, la première ville qui ait été le centre d'administration d'un territoire, où un système politique se soit pensé comme centralisateur, fut Rome. 

C'est en Europe à l'époque moderne, aux XVIIe-XVIIIe siècle, que la forme étatique émerge, avec l'Etat westphalien. Et avec lui, la capitale. Au Moyen-Age, le pouvoir est aussi nomade que la Cour. Les villes remplissaient le rôle de siège de la monarchie. A l'époque moderne, l'Etat ne peut plus être nomade. A partir du XVIIe siècle, toutes les structures : parlements, premières ambassades, ministères... deviennent sédentaires. Ensuite, le modèle s'exporte hors d'Europe à mesure que s'étendent les empires coloniaux. 

4) Typologie des capitales : des villes littorales plus peuplées

Environ 60% des capitales du monde sont les villes les plus peuplées des pays. Soit parce qu'il s'agit des anciennes capitales empires (Londres, Paris), soit parce que dans les Etats issus d'empires plus vastes, ces villes étaient les plus importantes de ces régions constituées : avant que la République tchèque issue de l'Autriche-Hongrie ne soit indépendante, Prague dominait déjà dans la région. 

Parmi les 40% restantes, ce sont la plupart du temps de grandes fédérations, avec de petites capitales fédérales (Washington aux Etats-Unis), où l'Etat central s'est constitué en concurrence avec les Etats fédérés. Dans ces cas-là, ces petites capitales politiques n'ont pas besoin de cumuler les fonctions (culturelle, économique...) 

Les capitales sont situées sur les littoraux quand les Etats ont une tradition d'exportation (Londres), ou sont d'anciennes colonies, où la ville qui a émergé est un ancien comptoir, comme dans certains pays d'Afrique, ceux qui n'ont pas réagi lors des indépendances dans un mouvement politique d'affirmation d'une autre capitale, intérieure.