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Jeu de go en Méditerranée Orientale : le nouvel expansionnisme turc

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l'Oruç Reis, le navire de recherche sismique turc évolue à plus de 50 km de la première côte grecque
l'Oruç Reis, le navire de recherche sismique turc évolue à plus de 50 km de la première côte grecque
© Maxppp - TOLGA BOZOGLU

Ankara est en état de crise avec pratiquement tous ses voisins. Aux disputes anciennes avec la Grèce ou Chypre, sont venus s’ajouter les engagements dans les printemps arabes et un expansionnisme militarisé, qui précipite le nouvel imperium turc notamment contre la France.

"Une menace directe à la paix et la sécurité dans la région" ; "une grave escalade !" : à lire les communiqués du ministère grec des affaires étrangères, la campagne d'exploration du navire de recherche turc Oruç Reis entamée le 12 octobre dernier en Méditerranée, ne serait pas loin de l’agression militaire caractérisée ! A l’annonce de l’appareillage du costaud bâtiment, flanqué de son énorme drapeau turc recouvrant une bonne moitié de ses franc-bord, les Européens réagissaient à l’unisson : Paris faisant part de sa "préoccupation", Berlin  évoquant  une "provocation"

Pour autant, la campagne de l’Oruç Reis : 2 à 3 semaines d'exploration sismologique des fonds  méditerranéens au large de la côte sud de l’Anatolie, peut difficilement passer pour une agression contre la Grèce. Si l’on en croit son plan de campagne, publié dans les télex de navigation, le navire - que l’on peut facilement suivre à la trace - évolue à au moins 50km de la première côte hellénique, très au large en tout cas des eaux territoriales grecques.

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N’empêche qu'Athènes considère ce périmètre d’évolution comme une sorte de viol de sa Zone Economique Exclusive (ZEE), où la Grèce serait souveraine en matière de recherche ou d’exploitation des ressources minières ou halieutiques. C’est l’existence d’une petite île grecque isolée, Kastellorizo, très proche du littoral turc (cf. carte) qui autoriserait Athènes à revendiquer une telle souveraineté dans cette partie de la Méditerranée... Théoriquement.

Partage des eaux

Car si chaque pays nanti d’un littoral peut en droit revendiquer l'exclusivité d'une Zone économique maritime de 200 miles nautiques (370 km) à partir de ses côtes, dans le bassin méditerranéen aucune ZEE ne peut s’étendre aussi loin sans "cogner" sur les prétentions d’un autre pays. La plupart du temps, les Etats négocient donc le tracé d’ une sorte de ligne de partage des eaux, délimitant leurs ZEE respectives, le partage s'effectuant en gros au milieu de l’espace maritime les séparant. Grecs et Turcs n’ont jamais réussit à y souscrire.

S’y ajoute la problématique des îles, particulièrement celles les plus proches des côtes turques comme Kastellorizo. Certes, celles-ci peuvent,  toujours en droit, faire également valoir une Zone économique exclusive autour de leurs côtes. Mais en pratique ça n’est guère le cas : "une petite île, sans beaucoup de population, située à proximité des côtes d’un autre Etat et qui de ce fait modifierait l’équilibre général du partage des souverainetés maritimes entre les deux pays, ne peut généralement se prévaloir de davantage de droits que celui de ses eaux territoriales", remarque l’expert en droit maritime Yunus Emre Açikgönül. Les eaux territoriales, c’est 12 miles nautiques maximum, (22 km) à partir des côtes. Et ce peut être bien moins : en Egée les eaux territoriales grecques autour des îles se limitent à 6 miles ; les étendre à 12 miles transformerait la mer Egée en une sorte de lac Grec, et constituerait d'ailleurs un Casus Belli ont prévenu les Turcs. 

l'île Grecque de Kastellorizo autoriserait la Grèce à revendiquer une ZEE sur presque toute la façade Méditerranéenne de la Turquie
l'île Grecque de Kastellorizo autoriserait la Grèce à revendiquer une ZEE sur presque toute la façade Méditerranéenne de la Turquie
© Radio France

Ces partages de souveraineté maritime résultent d’accords bilatéraux, de jugements en Cour internationale de justice (CIJ) ou en tribunal arbitral. En la matière est la jurisprudence, qui fait office de référence et en l’occurrence "Il n’y a aucun précédent qui aurait vu les droits d'une île prendre le pas sur ceux d’un continent", poursuit Yunus Emre Açikgönül (les autorités grecques, diplomates ou fonctionnaires du ministère des îles, ont décliné toute demande d'entretien avec France Culture à ce propos).

En clair : la Turquie semble parfaitement fondée à explorer les fonds méditerranéens 50 km au sud de l’île grecque de Kastellorizo et 52 km au sud de ses propres côtes. La revendication d’une ZEE turque à cet endroit aurait d’ailleurs toutes les chances d’être acceptée par un jugement en Cour internationale de justice ou par un tribunal arbitral, si le différend leur était soumis... Ça n’est toujours pas le cas. Ankara a choisi une manière beaucoup plus affirmée de faire valoir son droit : la démonstration de force et la posture militaire !

La "Patrie Bleue" de l'amiral Gürdeniz

"il y a eu 60 rounds de négociation avec les Grecs ; les discussions exploratoires promises récemment, ce serait le 61ème... Je n’y ai jamais cru !", assène l’amiral en retraite Cem Gürdeniz, l’architecte du nouvel expansionnisme turc en mer ; "ces discussions ne sont là que pour la façade et tant que l'état d’esprit [des Grecs] ne changera pas, elles peuvent durer éternellement… [La Grèce] devrait pouvoir comprendre les demandes géopolitiques de la Turquie, laquelle n’acceptera jamais que l’Egée se transforme en un lac grec ou de se retrouver exclue de Méditerranée à cause de Kastellorizo".

La doctrine turque en la matière porte un nom : mavi vatan, la "patrie bleue". Imaginée en 2006 par l’amiral Gürdeniz, alors responsable de la planification et de la politique régionale de la marine turque, et promue ensuite dans ses chroniques hebdomadaires du journal nationaliste Aydinlik, elle a été adoptée comme politique et doctrine officielle du pays en 2019 et se présente comme une carte revendicative de la Turquie maritime, sur plus de 460 000 km² en Egée, Méditerranée et Mer Noire.

L'amiral en retraite Cem Gürdeniz est l'architecte de la doctrine mavi vatan, la "Patrie Bleue", qui revendique 460 km2 en Egée, Mer Noire et Méditerranée
L'amiral en retraite Cem Gürdeniz est l'architecte de la doctrine mavi vatan, la "Patrie Bleue", qui revendique 460 km2 en Egée, Mer Noire et Méditerranée

"Mavi vatan est d’abord le symbole du fait que la Turquie est en train de devenir un Etat maritime et un manifeste sous forme de carte ; c’est aussi la définition des zones de juridiction maritimes de la Turquie : eaux territoriales, plateau continental ou ZEE ; c’est enfin une doctrine d’emploi de la marine turque, susceptible d'intervenir pour protéger nos droits et nos intérêts dans cette région", précise Cem Gürdeniz. L’utilisation de la force armée - en puissance comme en acte - est en effet devenu l'outil principal de la politique étrangère turque.

Une doctrine militarisée

Il y a d’abord eu de vastes manœuvres maritime en mars 2019, un exercice militaire baptisé bien entendu "mavi vatan", et conduit simultanément en Egée, en Méditerranée et sur la Mer Noire. En novembre de la même année, la Turquie signait avec le gouvernement libyen de Fayez el Sarraj, internationalement reconnu, un protocole d’accord délimitant leurs ZEE respectives en Méditerranée. Pour Cem Gürdeniz "c’était, si l’on peut dire, la frappe "juridique" de la doctrine".

Mavi vatan est devenue la doctrine officielle du pays. A Kocaeli, en Thrace turque, la Chambre de Commerce en a conçu ce puzzle , distribué dans toutes les écoles de la province.
Mavi vatan est devenue la doctrine officielle du pays. A Kocaeli, en Thrace turque, la Chambre de Commerce en a conçu ce puzzle , distribué dans toutes les écoles de la province.
© Radio France - Eric Biegala

S’agissant manifestement d’un accord échangeant délimitation en mer contre aide miliaire, Ankara lançait immédiatement ses troupes, notamment ses drones de combat et ses supplétifs syriens, dans la bataille libyenne aux côtés des forces de Fayez el Sarraj, renversant en quelques semaines la dynamique militaire sur le terrain.

Quant au protocole sur le partage des ZEE turque et libyenne en Méditerranée, il faisait immédiatement hurler Athènes : il ignore en effet complètement la présence des îles grecques dans la région et n’aurait d’ailleurs que très peu de chances de se voir reconnu en droit : "deux parties ne peuvent décider de l’exclusion d’une troisième pour ce qui est de la délimitation de leurs frontières maritimes respectives ; et avec la Crête, une île où vivent un demi million de personnes, la Grèce devrait être associée à toute délimitation des ZEE dans cette zone. En fait il ne devrait même pas y avoir de frontière maritime entre la Turquie et la Libye", remarque encore le juriste Yunus Emre Açikgönül.

Quoi qu’il en soit, l’affirmation par la Turquie de son bon droit en Méditerranée se traduit dorénavant par une présence militaire ostentatoire et active, notamment dès qu’il s’agit d’enjeux énergétiques. En février 2018 le navire de forage off shore Saipem 12 000, affrété par Total et la supermajor italienne Eni, pour le compte de Chypre, est empêché de conduire ses missions par des vaisseaux de guerre turcs qui bloquent sa route. En décembre 2019, c’est un navire Israélien qui est chassé des eaux chypriotes par des navires turcs ; en réponse, la chasse israélienne s’emploie quelques jours plus tard à harceler un navire de recherche turc dans la même zone. Quand la Turquie se lance elle-même dans des recherches off-shore, ses navires sont généralement escortés de vedettes ou frégates militaires (ce n’est pas le cas de la dernière mission en date de l’Oruç Reis, lequel n’évoluait qu’avec deux bâtiments ravitailleurs).

Course aux hydrocarbures

Les découvertes de gisements gaziers dans le basin levantin à partir de la décennie 2000 ont en effet donné du corps à la doctrine mavi vatan. L’Egypte avait commencé à faire quelques découvertes prometteuses au large de ses côtes dans les années 90, mais ce sont les découvertes des champs Tamar et surtout Leviathan dans les eaux israéliennes en 2009-2010 qui ont véritablement lancé la course aux hydrocarbures, bientôt suivi par Chypre en 2011 avec le gisement Aphrodite. Le client idéal pour ce gaz voué à l’exportation, c’est l’Europe mais aussi la Turquie dont les besoins en énergie sont importants. En fait, idéalement, ce pourrait être l’Europe via la Turquie. A l’époque des découvertes israéliennes, Ankara et Tel Aviv imaginent d'ailleurs la construction d'un gazoduc sous-marin permettant l’acheminement des réserves de Leviathan vers la Turquie et son réseau de pipelines à terre, autorisant une redistribution vers l’Europe du Sud (cf. carte 2). Chypre s’opposera mordicus au passage de ce gazoduc dans ses eaux territoriales.

Le projet de gazoduc EastMed reliant les champs gaziers chypriote et Israélien à l'Europe court-circuitera  la Turquie
Le projet de gazoduc EastMed reliant les champs gaziers chypriote et Israélien à l'Europe court-circuitera la Turquie
© Radio France

Suite à un premier accord Israélo-chypriote, s’ouvrent au Caire en janvier 2019 le premier Forum pour le gaz en Méditerranée Orientale. Y participent pratiquement tous les pays de la région, sauf la Turquie, exclue apparemment sur demande expresse des Chypriotes. Un an plus tard, en janvier 2020, Grèce, Chypre et Israël signent un protocole d’accord sur la construction d’un autre gazoduc : EastMed. Long de 1 872 kilomètres, il doit permettre d'acheminer annuellement entre 9 et 11 milliards de m3 de gaz naturel depuis les réserves offshore chypriote et israélienne, vers l'Italie et l'Europe centrale. Cher à construire - les estimations varient entre 5 et 7 milliards d’euros -, la viabilité économique d'EastMed semble discutable. Ce qui ne l’est pas est son objectif géopolitique : court-circuiter la Turquie !

Gaz de Chypre

Entre temps, Ankara avait systématiquement tenté de s’opposer aux prospections chypriotes en mer. La Turquie en effet considère que le bénéfice de telles recherches ne saurait exclure la partie turque de la population chypriote, autrement dit le tiers nord de l’île où une République Turque de Chypre Nord (RTCN) a été auto-proclamée en 1981. Reconnue seulement par Ankara, cette RTCN s'est constituée dans la foulée de l’invasion de Chypre par l’armée d’Ankara en 1974, elle-même répondant à un coup d’Etat sur l’île des ultra-nationalistes grecs, visant à rattacher Chypre à la Grèce. Depuis lors les choses sont plus ou moins restées en l’état : l’île est coupée en deux. Ankara, qui ne reconnait pas la République de Chypre, maintient au nord une force armée de plusieurs milliers d’hommes. Les diverses tentatives de réunification de l'île ont toutes capoté. La plus sérieuse, le plan proposé par le secrétaire général des Nations-unies Kofi Annan en 2004 juste avant l’admission de Chypre dans l’Union européenne et soumise à référendum de part et d’autre de la "ligne verte", avait été rejetée par la partie chypriote-grecque.

Immédiatement après son admission au sein de l’Union en 2004, la République de Chypre signe un accord de délimitation de sa ZEE avec l’Égypte et entame une campagne de recherche d’hydrocarbures au large de son littoral sud, au grand dam des Chypriotes turcs et d’Ankara. Devant ce qu’ils  appellent "ce fait accompli" les Turcs réagissent en envoyant leur flotte. "En 2006, on a d’abord lancé une manœuvre militaire navale importante, l’opération "bouclier méditerranéen"  dans la zone", raconte l’amiral Cem Gürdeniz, à l’époque numéro deux de la marine turque.

Le navire de forage Yavuz a multiplié les prospections au large de Chypre, suscitant la menace de sanctions européennes contre la Turquie
Le navire de forage Yavuz a multiplié les prospections au large de Chypre, suscitant la menace de sanctions européennes contre la Turquie
© Maxppp - ERDEM SAHIN

Ankara  lance à la même époque ses propres missions de recherche en mer. "Nous n’avions pas de vaisseaux adaptés, on affrétait des navires norvégiens, par exemple mais qui abandonnaient leurs campagnes de recherches dès que les Grecs protestaient ;  j’ai donc réuni les directeurs des sociétés de prospection turques… Il fallait qu’on soit sur le terrain. La marine nationale les a donc aidés à construire l’Oruç Reis pour ce faire ; sur ce navire, la marine nationale a joué le rôle d’un chef de projet. Sans être un navire militaire, l’Oruç Reis est clairement un bâtiment représentant l'Etat, c’est certain". La taille du drapeau recouvrant ses franc-bords ne laisse guère de doute à ce propos, signalant haut et fort ses revendications de souveraineté. Tout comme son nom de baptême : Oruç Reis était l'amiral commandant la flotte ottomane au début du XVIe siècle. Qu'il s'agisse de navires de recherche ou de forage, tous les bateaux affectés à la recherche d'hydrocarbures ont d'ailleurs été baptisés du nom de généraux ou amiraux ottomans, histoire de faire valoir symboliquement le nouvel imperium.

À partir de 2012,  les Turcs lancent donc leur propres navires dans ce jeu de go méditerranéen : le Yavuz, le Barbaros, l’Oruç Reis croisent bientôt régulièrement au large de Chypre ou dans les eaux revendiquées par la Grèce, souvent accompagnés de bâtiments de guerre.

Soutien aux Frères

Mais dans le même temps, la Turquie s'est aussi lancée dans un soutien tous azimuts aux révolutions du "printemps arabe" ; plus précisément, le régime d'Erdogan choisit d'aider, notamment en les finançant, partis et mouvances idéologiquement proches de lui, essentiellement les Frères Musulmans. En Tunisie, les relations troubles d'Ennahdha avec la Turquie d'Erdogan suscitent encore régulièrement la polémique... En Jordanie, l'un des principaux leaders de la mouvance Frériste "passe à Istanbul  presque tous les mois y percevoir des fonds pour le parti", confie un de ses proches à France Culture.

En Syrie, la Turquie d'Erdogan a soutenu dès le début les brigades armées islamistes proches de l'ancien mouvement des Frères ; même logique en Libye où la Turquie a soutenu militairement les brigades islamistes se réclamant des Frères à Misrata et son actuel soutien au gouvernement de Fayez el Sarraj s’accommode très bien de la présence en son sein de factions islamistes Fréristes. En Palestine, la Turquie est l'un des principaux soutien de Hamas, le chapitre local des Frères. Quant aux conventions de la Confrérie, réunissant leurs représentants internationaux , elles se tiennent désormais à Istanbul, discrètement mais régulièrement depuis 2015. 

Mais c'est en Egypte qu'Erdogan donnera la pleine mesure de son soutien. Le chef du gouvernement turc sera parmi les premiers à accourir au Caire en 2011, pour justement demander aux Frères de s’accommoder d'un certain laïcisme... A l'époque, l'Islam politique du Parti de la Justice et du Développement (AKP) d'Erdogan est sur une ligne libérale s’agissant de la religion en politique. La Turquie sera en tout cas le principal soutien du gouvernement Frériste de Mohamed Morsi durant sa petite année d'existence, et le principal dénonciateur du coup d'Etat du maréchal Sissi qui le destituera en 2013.

L'autre pays soutenant également largement la Confrérie, c'est le Qatar, que l'on retrouve d'ailleurs aux côtés de la Turquie en Libye, ou dans quelque projet d'investissement tunisien, piloté par Ennahdha...

Bien sûr, avec de tels alliés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan s'est mise à dos pratiquement tous les pays qui pouvaient constituer au moins de possibles partenaires, notamment en Méditerranée Orientale ; ainsi de l'Egypte du maréchal Sissi, avec laquelle Ankara est à couteaux tirés, les Frères représentant l’ennemi intime de l’homme fort égyptien ; ainsi d'Israël qui ne goûte guère l'investissement turc aux côtés du Hamas. Sans parler des pays du Golfe, Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis en tête, pour qui les Frères Musulmans sont l'ennemi public numéro un.

Antagonisme français

La Turquie n'a finalement plus beaucoup d'alliés. Hormis le Qatar, quelques partis affiliés à la Confrérie au Maghreb,  un gouvernement Libyen qui ne contrôle qu’une petite partie de son propre territoire, et des factions armées dans ce qui reste de la Syrie rebelle, Ankara ne peut pas compter sur grand monde. Surtout qu'en face, une vaste coalition, hétéroclite mais largement hostile à Ankara, s'est constitué sur au moins trois fronts.

En Syrie, Ankara et les dernières factions rebelles syriennes sont confrontées aux forces russo-iraniennes qui défendent le régime de Bachar el Assad, mais aussi aux Kurdes appuyés par les Occidentaux. En Libye, le général rebelle Haftar contre qui Ankara est parti en guerre est militairement appuyé par l'Egypte, les EAU, la Russie et - de manière plus discrète - la France... En Méditerranée Orientale les ambitions turques se heurtent à une alliance gréco-chypriote à laquelle se sont joints, Israël l'Egypte et la France encore, laquelle a dépêché cet été quelques bâtiments de sa marine et une paire de Rafale en soutien ostensible à Chypre et vient également d’annoncer la vente à la Grèce de 12 autres Rafale, pour l'appuyer dans son face à face avec Ankara. 

La récente joute entre Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron autour des caricatures de Mahomet, n'est que le dernier en date d'une collection de heurts franco-turcs, sur de multiples théâtres, et qui, à l’occasion, frôlent la confrontation armée.

En Syrie, la France comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, avait engagé ses forces spéciales aux côtés des combattants kurdes pour réduire l’Etat Islamique ; l’allié kurde y a été proprement attaqué et vaincu par la Turquie en octobre de l’année dernière.

En Libye, l’engagement français aux côtés du général Haftar a été contré par Ankara, déployant sur place hommes et matériels en appui aux forces du gouvernement Fayez al Sarraj : une intervention qui "renforce une rivalité franco-turque devenue systémique" en Afrique du nord relève Michael Tanchum, attaché de recherche à l’Austrian Institute for European and Security Studies. En Méditerranée Orientale, les marines turque et française se sont même retrouvées face à face en juin dernier, la frégate française Courbet se retrouvant "illuminée" par les radars de tir d’un navire turc alors qu’elle se proposait d’arraisonner un cargo suspecté de transporter de l’armement vers la Libye, en violation de l’embargo international… En juillet, l’attaque de la base de Watiya où la Turquie a concentré ses drones par deux Rafale a alimenté la rumeur d’un engagement français bien plus offensif en Libye pour y contrer la Turquie.

Et l’antagonisme se déploie plus largement encore sur le continent africain ; Entre 2010 et 2016, la Turquie a ouvert 26 ambassades en Afrique. Elle est de plus en plus présente au Niger, en Algérie, en Tunisie et au Sénégal où ses investissements commencent à tailler quelques croupières au traditionnel pré carré français. Au point que "la rivalité entre Turquie d’un côté et l’entente Franco-egypto-emirati de l’autre est en train de devenir l’une des principales lignes de fracture géopolitique africaine", note encore Michaël Tanchum.

Suivant de fait une sorte de modèle français, l'expansionnisme turc mêle soft power (ses sitcom télévisés font un tabac au moyen orient et jusqu'en Amérique du Sud, ses écoles musulmanes se sont multiplié en Afrique noire ), investissements lourds, aide militaire à certains régime ou factions et présence militaire accrue de par le monde. L'armée d'Ankara dispose dorénavant de deux bases extérieures à son territoire : sur la côte somalienne ainsi qu'au Qatar et discute avec Tripoli d'en établir d'une troisième en Méditerranée, sur la côte libyenne.

"Nous sommes à un moment clef de recomposition des équilibres géopolitiques, résume l'amiral Gürdeniz, l'ordre d'une hégémonie euro-atlantiste issue de la guerre froide à vécu. Tout le monde tente de se repositionner sur une carte mondiale "post-hégémonique" : la Chine, la Russie, l'Allemagne, l'Italie mais aussi la France ou la Turquie, et le carrefour où toutes ces postures se croisent actuellement, c'est la Méditerranée".

L'avenir dira si ces postures ne feront que se croiser en Méditerranée, si le "partage des eaux", des zones d'influences et des sources d'énergie feront bien l'économie d'un recours à la force pour être tranchées. Pour le moment on n'en prend pas le chemin.