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Jeunes vs aînés / Ville vs campagne : les fractures de la COVID. Avec Laurent Davezies, Ariane Mnouchkine...

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La pandémie semble exacerber des fractures déjà existantes...
La pandémie semble exacerber des fractures déjà existantes...
© Getty - Tim Graham / Hulton

La Revue de presse des idées. Qui seraient les "gagnants" et les "perdants" relatifs de l’épidémie et de sa gestion par les autorités ? Un match se joue dans vos journaux entre la ville et la campagne, et entre les générations

Campagne : 1 – Ville : 0

L’épisode des gilets jaunes avait mis en exergue la fracture entre les métropoles et les zones rurales, au détriment des secondes. Qu’en est-il avec l’épidémie, et alors que les Français rêvent de vivre loin des villes ? Les campagnes et les zones peu denses sont-elles les "gagnantes" du moment COVID ? En tous les cas, on y a souvent mieux vécu le confinement. Les citadins ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en regagnant leurs maisons de vacances, quand ils en avaient une, parfois accueillis d’un œil sombre par les locaux, comme le raconte Sandra Frarenet dans Le Monde.

On assiste donc à une fracture territoriale inversée : Haro donc sur la ville, vive la faible densité ! :

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"La densité est la pierre philosophale de la croissance et de l’innovation, dit le spécialiste des politiques urbaines Laurent Davezies dans Le 1 de cette semaine. Or, c’est aussi une pierre philosophale pour le COVID-19 qui adore les foules et apprécie tout particulièrement les transports collectifs. L’Île de France, à cet égard, se retrouve la plus affectée. Le virus est un robin des bois qui attaque les villes et épargne largement les territoires ruraux”

Mais s'il on est moins à risque d'être infecté dans les zones rurales,  n’est-on, en revanche, pas mieux soigné en ville ? Pas forcément, nous dit le chercheur, pour qui "contrairement à ce qu’on croit souvent, la couverture hospitalière (le nombre d’emplois hospitaliers par habitants) est plus favorable aux territoires périphériques et ruraux (...) Les territoires qui se plaignent beaucoup d’un abandon de l’Etat sont ceux qui bénéficient de la meilleure couverture, au moins à l’échelle départementale"

Et Laurent Davezies ajoute : "Les territoires périphériques, moins productifs et dépendant davantage de revenus de redistribution, sont moins touchés par le virus et leur économie est moins vulnérable (hormis les territoires touristiques). Les producteurs de biens alimentaires sont moins affectés par les crises. La vente de la baguette ne connaît aucune inflexion quand celle d’Airbus plonge. Mais avec le retour de la croissance, Airbus redémarrera, alors que la production de la baguette restera pratiquement la même"

Autrement dit, sur le long terme, la fracture territoriale risque de demeurer favorable aux métropoles.

La ligne de vie du RER

Mais attention, dans les zones métropolitaines, il faut encore distinguer entre la ville-centre et ses périphéries. Les usagers du RER sont-ils les gagnants ou les perdants de la situation ? Étrange question a priori, mais qui mérite qu’on se la pose. En temps de télétravail, en effet, vivre loin du centre pourrait sembler une bonne chose, d’autant plus que les trains n’ont pas cessé de circuler pour irriguer ces territoires. Mais s’agissait-il de permettre aux banlieusards de circuler en périphérie ou le but n'était-il pas surtout qu'ils puissent venir travailler à Paris ? En effet, rappelle la sociologue Marie-Hélène Bacqué interrogée longuement dans Streepress par Thomas Porlon, "Sans le RER et les banlieusards, le cœur de Paris s’arrête de battre".

"Ce que montre la crise, c’est que dans les banlieues populaires habitent des personnes qui font tenir l’économie et la vie sociale du pays. Les rapports de dépendance se sont inversés : on voit que ce sont les populations aisées, avec des emplois qualifiés, qui sont dépendantes des personnes qui occupent des emplois précarisés. Les livreurs, les aides-ménagères, les femmes de ménage, les gardiens…"

Il y a donc là aussi une inversion des données de la fracture territoriale, avec une ville-centre qui devient dépendante de sa banlieue, et non plus l’inverse. Mais, à la différence du rapport métropole / zone rurale, le bien-être dans les quartiers n’est pas au rendez-vous comme il peut l’être dans les campagnes. Les banlieusards qui travaillent pour la ville-centre perdent donc sur les deux tableaux.

Fractures générationnelles ?

Une autre fracture se fait également jour quand on cherche à savoir qui souffre (ou souffrira) le plus de la crise. Cette fracture est générationnelle et, pour Laurent Davezies, ce sont les jeunes qui paient le plus lourd tribut à la pandémie, même s’ils ne sont pas touchés d’un point de vue médical : "Cette crise sanitaire touchant les vieux étant en passe de muter en grave crise économique et sociale pour les jeunes, il revient aux personnes âgées de prendre leurs responsabilités et toutes les mesures de protection qui réduiront la pression économique pesant sur ces derniers"

C’est d’ailleurs ce que notent aussi l’ingénieur ​Paul-Adrien Hyppolite et le professeur à Mines Paris-Tech François Lévêque, dans une tribune donnée au quotidien Les Echos. Pour eux, le confinement accroît les inégalités entre générations, au profit des plus âgés. Les jeunes, disent-ils, paient deux fois le prix de la crise. Une fois en termes de chômage et de perte de revenus, et une seconde fois du fait de la dette qu’il leur faudra rembourser. "Entendons-nous bien. Il ne s'agit là en aucune façon de remettre en question le bien-fondé de la politique de confinement, mais simplement de souligner les conséquences distributives majeures qui en résultent de facto entre générations"

Ainsi donc, la question se pose : aurait-il fallu confiner les personnes âgées et laisser dehors toutes les personnes non vulnérables, afin de moins affecter l’économie ? Non, répondent dans Telos les chercheurs Gérard-François Dumont et Jean-Paul Sardon :

"Présenter ainsi la situation, c’est faire des personnes âgées les boucs émissaires de la situation actuelle et de la crise économique. Si le confinement a été instauré, ce n’est nullement de manière à protéger les seules personnes âgées, mais l’ensemble de la population. Les personnes âgées ne sont en fait que les principales victimes de cette crise dont elles ne sont pas les principales propagatrices."

Les hôpitaux ne seraient donc faits que pour des gens productifs et en bonne santé ?

Ce genre de comptabilité qui divise quand il faudrait au contraire rassembler fait enrager Ariane Mnouchkine dans l’entretien qu’elle a donné la semaine dernière à Joëlle Gayot pour Télérama : "Je pense aux personnes âgées et à la façon dont elles ont été traitées. J’entends s’exprimer dans les médias des obsédés anti-vieux, qui affirment qu’il faut tous nous enfermer, nous, les vieux, les obèses, les diabétiques jusqu’en février, sinon, disent-ils, ces gens-là encombreront les hôpitaux. Ces gens-là ? Est-ce ainsi qu’on parle de vieilles personnes et de malades ? Les hôpitaux ne seraient donc faits que pour les gens productifs en bonne santé ? Donc, dans la France de 2020, nous devrions travailler jusqu’à 65 ans et une fois cet âge révolu, nous n’aurions plus le droit d’aller à l’hôpital pour ne pas encombrer les couloirs ? Si ce n’est pas un projet préfasciste ou prénazi, ça y ressemble. Cela me fait enrager".

De la jeune fille rangée à la femme âgée derrière sa fenêtre

Au Québec aussi, le débat a porté sur le coût supporté par l’ensemble de la société afin d’endiguer une maladie surtout dangereuse pour les aînés. Indignée que cette question soit portée ainsi sur la place publique, la professeure de littérature Cynthia Harvey a ressorti de sa bibliothèque le livre de Simone de Beauvoir intitulé La vieillesse, paru en 1970 et réédité en janvier dernier aux éditions Gallimard.

Dans la roue de l’écrivaine, Cynthia Harvey nous invite à nous identifier avec un état qui peut devenir le nôtre à n’importe quel moment : "Ce grabataire solitaire derrière sa fenêtre (s’il en a une), ce pourrait être vous ou moi, écrit Simone de Beauvoir. Personne ne mérite de finir ses jours en isolement. Il n’y a pas de justice immanente. Rien ne nous immunise contre les accidents, les coups du sort, certaines maladies… C’est pourquoi il nous faut dès aujourd’hui assumer cette vieillesse en devenir qui est la nôtre en prenant soin des plus âgés, alors que nos enfants nous regardent et apprennent de nos conduites."

"La culture a besoin des vieux"

Et, en effet, "Les vieux ne sont pas à la fête" comme le note Michel Guerrin dans son éditorial du Monde de vendredi dernier. Ce ne sont pas eux qui pique-niquent agglutinés sur le canal Saint-Martin, et le président de la République ne les mentionne pas non plus quand il s’agit d’enfourcher le tigre. "Lors de son intervention télévisée (le 6 mai), le président a déclaré vouloir privilégier “les créateurs de moins de 30 ans”, et il a répété trois fois qu’il faut aider “nos enfants” à accéder à la culture, par exemple pendant les colonies de vacances. Mais “moins de trente ans”, dit Michel Guerrin, “c’est bien trop tôt pour le format de la commande publique - ça n’a aucun sens dans la culture, où les carrières sont tout sauf linéaires, où un créateur se révèle à tout âge. A moins de 30 ans, on se cherche, on est en construction.” 

Emmanuel Macron ne jure que par la création en marche, poursuit Michel Guerrin, mais que fait-il du patrimoine ?

"La visite des monuments, palais ou châteaux, hormis les touristes, est toujours plus prisée par les seniors et désertée par les jeunes", rappelle-t-il. Et il ajoute que M. Macron avait pourtant trois raisons d’évoquer le patrimoine : "Il est un frein à l’enlaidissement du paysage urbain ou naturel. Il dope toute l’économie environnante. Et puis, le président pouvait tirer son fil rouge sur la jeunesse en évoquant la continuité naturelle entre création et patrimoine. Les monuments accueillent toujours plus de concerts, d’expositions, des festivals de théâtre, de danse, de littérature… Et ils sont un formidable outil pour séduire le jeune public, scolarisé, ou en vacances, qui peut y trouver, dès demain, une porte d’entrée sur l’histoire et, aux jours meilleurs, sur la création en marche".

Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo, et l’équipe de la Compagnie des œuvres