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"Joconde nue" et consorts : les premières impudiques de l'art profane

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La "Joconde nue" de l'atelier de Léonard de Vinci (à gauche), et sa "grande soeur", Simonetta Vespucci, représentée par Botticelli (à droite)
La "Joconde nue" de l'atelier de Léonard de Vinci (à gauche), et sa "grande soeur", Simonetta Vespucci, représentée par Botticelli (à droite)

A la fin du XVe siècle, la Renaissance redécouvre la pensée antique, et à travers elle, la beauté d'une nudité jusque là diabolisée par l'art religieux. Simonetta Vespucci, aïeule de "La Joconde nue" de Léonard de Vinci, est la première à être représentée en buste dans le plus simple appareil.

Qui ne connaît pas La Joconde nue, souvent qualifiée de "double érotique" de la Joconde ? Ce carton préparatoire, acheté par le duc d'Aumale en 1862 et aujourd'hui conservé au Domaine de Chantilly, avait passionné les foules en 2017-2018, lorsque les spéculations concernant l'identité de son auteur allaient bon train. Et il semble bien que le dessin soit de la main de Léonard de Vinci lui-même, d'après les analyses scientifiques réalisées depuis. Outre le fait qu'elle soit probablement signée du maître et qu'elle ait des traits communs avec Mona Lisa, La Joconde nue fascine par le fait qu'il s'agisse d'une des premières œuvres consacrant la nudité dans l'art profane. Mais pas la première cependant : à la fin du XVe siècle, à Florence, Botticelli, Piero di Cosimo et leurs pairs représentaient sous toutes ses facettes Simonetta de Vespucci, une femme noble italienne ayant notamment servi de modèle pour la célébrissime Naissance de Vénus. Pourquoi l'art profane a-t-il revalorisé le nu à cette époque, et qui sont les sœurs et descendantes de Simonetta Vespucci et de la Joconde de Chantilly ? Réponses avec Mathieu Deldicque, commissaire de l'exposition "La Joconde nue" visible au Domaine de Chantilly jusqu'au 6 octobre.

Léonard de Vinci n’est donc pas le premier à avoir revalorisé la nudité profane. Pourquoi et dans quel contexte celle-ci a-t-elle émergé... d'abord sous le pinceau de Botticelli ? 

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Léonard de Vinci est le fils de son époque. Nous sommes dans la Florence de la deuxième moitié du XVe siècle, au temps des Médicis, de Laurent le Magnifique, et tout un ensemble de peintres, d’artistes, de poètes, vont penser à la question du nu et le revaloriser : le nu ne sera plus un nu scandaleux, honteux, le nu d’Adam et Eve et du christianisme, mais un nu qui renvoie vers l’Antiquité, qui est un nu noble. 

Si Botticelli en est le pionnier, il n'est pas seul : une académie se met en place, soutenue par les Médicis, et apparaît la philosophie néoplatonicienne et l'influence de la poésie amoureuse de Pétrarque, que connaissent tous ces artistes. Cette philosophie, et ces nouvelles recherches humanistes - on est dans cette Renaissance qui renvoie vers l’Antiquité et les humanités - se traduit par la représentation du nu profane dans l’art et la peinture, la représentation de l’homme ou de la femme tels que créés par Dieu, comme une manière d’accéder au divin.

Il y a aussi une sorte de syncrétisme qui va concilier l’Antiquité et la religion chrétienne et finalement, tout cela va se traduire aussi dans la littérature, la poésie, la peinture… c’est tout ce terreau intellectuel et artistique que va connaître Léonard de Vinci, notamment dans sa jeunesse.

Qui était Simonetta Vespucci, cette muse des peintres de la Renaissance ? Était-elle la première des "Joconde nues" ?

Oui, c’est un peu le parti que nous prenons. Elle était une espèce d'aïeule de la Joconde nue, et de la Joconde. Cette jeune femme était connue comme la plus belle des Florentine. Elle a été l’objet des amours platoniques de Julien de Médicis. Elle disparaît très précocement des suites d'une phtisie en 1476, et cette mort brutale va propulser son mythe : elle sera célébrée comme la plus belle des femmes, on va chanter ses louanges... Elle va être quasiment divinisée, assimilée à Vénus, la déesse de l’amour et de la séduction. Cette Simonetta sera représentée par Piero di Cosimo, Botticelli, et d’autres artistes. Elle va être le parangon, l’image de la beauté idéale, qu’on va représenter dénudée.

Simonetta Vespucci représentée par Botticelli à gauche ("La Naissance de Vénus", vers 1484-1485), et Piero di Cosimo à droite (portrait, 1485-1490)
Simonetta Vespucci représentée par Botticelli à gauche ("La Naissance de Vénus", vers 1484-1485), et Piero di Cosimo à droite (portrait, 1485-1490)

Une beauté qui déchaîne les passions, mais qui reste inaccessible aux artistes, puisque mariée… Cela pourrait-il expliquer que cette nudité qui émerge dans l'art profane soit présentée comme un symbole d’amour chaste ?

Oui. Paradoxalement, ces représentations qui sont dénudées avec une poitrine offerte à la vue du spectateur, ne sont pas vulgaires, pas sexuées. Au contraire, le personnage est souvent de profil, très distant, avec un teint de marbre, qui incarne une sorte de divinité et garde le spectateur à distance. En effet, Simonetta cristallise tous ces messages.

Ces représentations existent pour représenter la chasteté ou la vertu de leur modèle, mais l’érotisme est quand même présent. Le portrait de Simonetta Vespucci par Piero di Cosimo est entouré d’un châle multicolore qui met en valeur son teint marmoréen, sa poitrine… Ça vaut aussi pour la Joconde nue : elle nous regarde directement, nous interpelle. Sous son aspect antique, se dégage un certain érotisme. 

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Rendons-nous maintenant dans l’atelier de Léonard et de ses élèves. Question très pragmatique : pouvez vous revenir sur l’étymologie du mot “Joconde” ?

Le mot vient du fait que la Joconde représente Mona Lisa Gherardini, femme de Francesco del Giocondo. Par voie de conséquence, son épouse s’appelle La Gioconda, “La Joconde”. Mais il y a cette autre composition, qui est ici à l’honneur à Chantilly, appelée “La Joconde nue”, mais qui ne se nomme pas ainsi parce qu'elle représente Mona Lisa : c’est un autre modèle ici, postérieur, imaginé, recréé, androgyne d’ailleurs… mais qui reprend la position de la Joconde du Louvre, notamment dans la partie inférieure, les bras croisés, sur un accoudoir ; d’où son nom, qui n’est pas contemporain de Léonard de Vinci, mais qu'on lui a attribué au XVIIe siècle.

Léonard de Vinci s’est-il inspiré de cette fameuse Simonetta Vespucci pour sa Joconde ?

Il a nécessairement eu connaissance de tout ce mythe et cette production picturale autour de Simonetta Vespucci, de la part de Piero di Cosimo, Boticelli, mais aussi des poètes comme Ange Politien. Il côtoie ces artistes. Donc quand il crée sa "Joconde nue", il a conscience de tout cela et s’en souvient.

Pourquoi La Joconde cristallise-t-elle autant de fascination ?

Ce tableau est resté quinze ans dans l’atelier de Léonard de Vinci ! Il commence à la peindre vers 1503, la retouche pendant des années, jusqu'à ce qu'elle soit vendue, en 1518 seulement. Les visiteurs de son atelier la voient, d’autres artistes de passage s’en inspirent, comme Raphaël. Parallèlement il crée une autre composition, la "Joconde nue". Il aimait sans doute tellement le dispositif de La Joconde qu’il l’a repris ici. Pourquoi les artistes s’en sont tant inspirés ? Sans doute parce que ce portrait grandeur nature, qui communique directement avec nous, sans filtre, avec une peinture très vibrante qui suscitait l’admiration, était révolutionnaire à l’époque.

Comment la Joconde nue, près de cinquante ans après Simonetta Vespucci, devient-elle à son tour un thème de variation ?

Une partie du buste de "La Joconde nue" ou "Monna Vanna", probablement dessinée au charbon de bois par Léonard de Vinci entre 1514 et 1516
Une partie du buste de "La Joconde nue" ou "Monna Vanna", probablement dessinée au charbon de bois par Léonard de Vinci entre 1514 et 1516

Léonard de Vinci invente une Joconde nue, et comme pour toute grande composition du maître, les élèves la reprennent, s’en inspirent… c’est le cas de la "sainte-Anne" du Louvre, de la Joconde du Louvre, et de la "Joconde nue". C’est symptomatique des œuvres de la maturité de Léonard de Vinci.

Dans certaines toiles inspirées de ce carton, on note une confusion entre la Joconde et Flore, déesse du printemps. Quelle est son origine ?

Quand Léonard peint sa "Joconde nue", il laisse très peu d’indices, de symboles, pour nous aiguiller sur son identité. Le seul symbole qu’on voit, outre la nudité, c’est la coiffure, qui renvoie au statut de Vénus sous l’Antiquité. Il envisage son portrait comme une espèce de perfection, de beauté idéale. Il laisse largement ouvert le champ des interprétations, raison pour laquelle cette "Joconde nue" demeure universelle. Dès le XVIe siècle, les artistes l’ont interprétée de manière diverse : certains voient en elle une courtisane, d’autres, la déesse du printemps avec l’image de la fécondité, d’où la nudité… 

Parmi toutes les "Joconde nues" que ce carton préparatoire de Chantilly a inspiré aux élèves de Léonard, quelles toiles se singularisent ?

Il y a deux tableaux [anonymes, NDR] qui sont intéressants : l’un qui est conservé au musée de l’Ermitage  à Saint-Pétersbourg et l’autre au Museo Ideale Leonardo da Vinci, en Toscane. Le style est différent, mais quand même assez proche de celui de Léonard de Vinci. 

Femme nue, Vénus ?, dite "La Joconde nue", huile sur bois transposée sur toile, vers 1515-1525, peinte par un élève de Léonard de Vinci
Femme nue, Vénus ?, dite "La Joconde nue", huile sur bois transposée sur toile, vers 1515-1525, peinte par un élève de Léonard de Vinci
- Collection particulière, en dépôt à Vinci, Museo Ideale Leonardo da Vinci

Les "Jocondes nues" ont elles fait des émules en Italie, en France, à l’international ?

Ce carton est un peu la matrice de tout un genre, un développement pictural en Italie, mais aussi dans le Nord de l’Europe, en Allemagne, en Flandres, et surtout en France. Certains tableaux de "Joconde nues" ont voyagé, les artistes les ont vus, les ont digérés, les ont réinterprétées de manière diverse. 

A gauche, "Portrait de femme en Joconde nue", non daté. A droite, "Dame au bain", dite "Portrait de Gabrielle d'Estrées", vers 1600
A gauche, "Portrait de femme en Joconde nue", non daté. A droite, "Dame au bain", dite "Portrait de Gabrielle d'Estrées", vers 1600
- Entourage de Joos Van Cleve (à g.) / Anonyme, d’après François Clouet (à d.)