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Joe Biden en Europe : l'Amérique puissante est de retour

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Joe Biden s'apprête à descendre d'Air Force 1 à son arrivée sur le sol européen, sur l'aéroport militaire de Melsbroek, près de Bruxelles le 13 juin 2021
Joe Biden s'apprête à descendre d'Air Force 1 à son arrivée sur le sol européen, sur l'aéroport militaire de Melsbroek, près de Bruxelles le 13 juin 2021
© AFP - Brendan Smialowski

Le monde dans le viseur. Joe Biden a effectué cette semaine sa première tournée européenne : G7 au Royaume Uni, l'OTAN à Bruxelles et un tête-à-tête avec Vladimir Poutine. Un cliché de Brendan Smialowski de l'AFP illustre ce retour de l’Amérique dans le concert des Nations, et de la puissance américaine.

Joe Biden, le président américain, l’a proclamé à l’issue du G7 au Royaume Uni : "L'Amérique est de retour". Quel contraste entre un Trump imprévisible, méprisant l’Union européenne, voire souhaitant sa disparition, dédaigneux du multilatéralisme et affichant une conception transactionnelle de la diplomatie. Joe Biden se veut calme, prévisible, allié stable et loyal mais il ne cédera rien à l’Europe qui pourrait atteindre la puissance de l’Amérique.

Une puissance qui s’affiche de manière éclatante dans ce cliché de Brendan Smialowski pour l’Agence France Presse. Photographe dans le pool de la Maison Blanche, il a suivi les années Obama, Trump et donc à présent Biden avec toujours un souci de l’esthétique qui porte un message politique.

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Car le photographe de l'AFP sait aussi saisir le détail qui portera un message politique même s’il s’en défend - c’est notamment lui qui a pris le fameux cliché sur les moufles de Bernie Sanders. Et il aime à soigner ses clichés. Nous nous en étions fait l’écho lors d'un précédent Monde dans le Viseur.

Un angle peu commun

Ici, la puissance américaine sature le cadre. Le nez d’Air Force One semble trop gros pour l’Europe, en l’occurrence l’aéroport militaire de Melsbroek, près de Bruxelles, sur lequel il vient de se poser. Au programme, un sommet de deux jours avec ses partenaires de l’OTAN puis les pays membres de l’Union européenne. Comme si l’Europe était un nain face à un géant. Impression renforcée par le point de vue. "Il nous contemple, nous domine du haut de sa passerelle, c’est la technique utilisée depuis les années 20 par les constructivistes russes, allemands ou français", commente François Cheval. La technologie, poursuit-il, a alors permis de changer les points de vue. Nous voici en position de dominés".

Ancien conservateur, directeur du centre de la photographie de Mougins, François Cheval se veut avant tout anthropologue de l’image. Ce qui le fascine, c'est de comprendre pourquoi, dans les millions d'images qui nous bombardent, certaines retiennent notre attention et nous marquent. Et il en a l'intuition, c'est parce qu'elles renvoient à quelque chose de beaucoup plus ancien, de l'ordre du mythe. Il va donc nous accompagner de sa "lecture mythologique ou biblique" de l'image. .

"Pour la presse qui voyage à bord d’Air Force One, c’est un angle peu commun pour l’arrivée d’un président américain, reconnaît Brendan Smialowski joint par France Culture. Normalement, pour tout un tas de raisons nous sommes parqués sous l’aile de l’appareil. Ce jour-là, il nous a été possible de nous déplacer et de capturer le président de face et non de côté__. Les photos d’arrivées se ressemblent en général. Dès que l’on peut faire un pas de côté, il faut s’en saisir. Étant donné l’heure de l’atterrissage et la position du soleil j’ai pensé que ce serait le meilleur angle, d’autant que la garde d’honneur aurait été mise en valeur".

Une allégorie du pouvoir

Mais rien ne se passe jamais comme prévu dans un voyage officiel où il faut aller très vite. Lorsque Brendan Smialowski choisit sa position, ni le convoi, ni le président, ni la garde d’honneur ne sont là, raconte-t-il. "Puis la limousine s’est avancée et le président est apparu. J’ai déclenché mon appareil. J’étais très heureux de la série de photos que j’ai pu prendre depuis cet angle précis. J’aime leur composition et leur qualité technique."

Il a en effet pris une série de clichés mais dont aucun n'a la puissance de celui que nous avons retenu. Voici d'autres images de la série :

L'arrivée de Joe Biden sur le sol européen le 13 juin 2021
L'arrivée de Joe Biden sur le sol européen le 13 juin 2021
© AFP - Brendan Smialowski
Joe Biden atterrit sur une basé près de Bruxelles lors de sa première tournée européenne le 13 juin 2021
Joe Biden atterrit sur une basé près de Bruxelles lors de sa première tournée européenne le 13 juin 2021
© AFP - Brendan Smialowski

Le cadre et la technique du cliché qui nous occupe inspirent François Cheval. "Tout dans cette image nous parle de puissance. Air Force One, l’aigle impérial, cette ambivalence entre le côté fluet du personnage précisément découpé par la lumière et le monstre qu’est l’avion. C’est une magnifique allégorie du pouvoir". Une allégorie dont le président américain est le centre, vertical dans un paysage de lignes horizontales. Tout amène notre regard vers lui, la composition comme la lumière ou les couleurs. 

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Une allégorie car, nous dit François Cheval, "la photographie, et c’est sa seule légitimité, transfigure__. Elle s’agrège à une vieille histoire, même si elle le réfute. Une image d’actualité se rapporte, qu’on le veuille ou non, à des systèmes symboliques, à des références bien souvent plus anciennes qu’on ne le croit. De quoi s’agit-il ici sinon d’un récit sur le pouvoir et la puissance, la régénération, la victoire du bien sur le mal".

Un récit donc aux dimensions bibliques ou épiques pour François Cheval :

Joe Biden, on l’appellera désormais Jonas, s’extirpe du ventre de la baleine, d’un gros poisson bleu, Air Force One. À sa droite, dans un cartouche, s’inscrit le symbole de l’aigle qui expose la résurrection d’un homme que l’on disait mort, sans espérance. En sortant de la bête, de ce monstre hybride, entre technique et animalité, une autre figure s’impose, celle du capitaine Achab, ce vieillard monomaniaque, qui n’a eu de cesse de lutter entre la terre et le ciel afin d’accomplir sa destinée.

Lunettes noires, masque noir, costume noir

Un géant donc, aimable, certes, Joe Biden semble sourire derrière le masque et ses fameuses lunettes d’aviateur, c’est sa posture qui l’indique, ouverte et détendue à l’heure de fouler le sol du vieux continent. Dynamique aussi. Mais il ne s’excuse pas. L’avion est là, le sceau de l’Amérique aussi, l’aigle puissant. La limousine l’attend. Autre symbole de la puissance, des États-Unis, elle ajoute une touche de dynamisme, prête à démarrer pour ces rendez-vous capitaux qui vont s’enchaîner. 

"Jo, Jonas, Achab, poursuit François Cheval, se dresse vainqueur, au-dessus de la foule des hommes. Lunettes noires, masque noir, costume noir, tel un moine humble mais puissant, Jonas l’élégant arbore la couleur de l’intégrité. Dans la posture de la dignité, il incarne la vertu triomphante et muette, hostile à toute ostentation__."

Le 46e président américain se présente en effet droit, ordonné, pas le moins du monde échevelé comme son prédécesseur. Il a son attribut éternel, ces lunettes d’aviateur. La petite histoire retiendra d’ailleurs qu’il en offrira une paire à Vladimir Poutine lors de leur sommet. 

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Biden vient là en tant que "chef" de l’OTAN, c’est l’Amérique qui protège l’Europe. Mais il attendra aussi de ses alliés, comme d’ailleurs ses prédécesseurs, un engagement plus fort dans leur propre défense. Il a un petit côté Men in Black, ces MIB dotés d’armes surpuissantes qui protègent les humains.

Cadre posé, scénario sans accroc

On sent dans le cadre posé un scénario bien huilé et sous contrôle. Tout est prêt. Aucun accroc au protocole. Il va descendre la passerelle, s’engouffrer dans la limousine avec ce que l’on pressent de calme et d’assurance. On notera la parfaite symétrie des lignes de l’avion et du véhicule qui donne une impression rassurante de stabilité. 

Il y a un pilote dans l’avion - d’ailleurs il nous regarde -, avec Biden, et l’Europe peut espérer une relation plus stable et prévisible que lors des années Trump. 

Les deux personnages "annexes" le pilote et la conductrice de la limousine ne sont d'ailleurs pas qu’un élément du décor : 

L’image, détaille pour nous Brendan Smialowski, montre tranquillement deux des personnes qui jouent un rôle dans cette arrivée. Le pilote dans le jet, l’agent dans la limousine. La limousine est juste une autre couche, une partie de cette production à grande échelle que constitue tout déplacement présidentiel. Le fait que l’agent dans la voiture soit une femme est digne d’intérêt. Ce n’est plus un scoop au sein des services secrets mais toujours inhabituel et je pense que cela vaut d’être montré.

François Cheval n’est pas insensible lui non plus à ces deux personnages de second plan. "Dans le cockpit, un chérubin observe la scène. Sa tâche, il l’a menée à bien ; assurer la sécurité du nouveau prophète. Quand en contrebas, dans la voiture blindée, une autre créature attend le prophète du nouveau monde".

"La photographie, poursuit-il, est inapte à rendre compte des contradictions du monde. Mais combien elle se révèle efficace dans l’exercice stimulant des passions fugitives. Ce témoignage photographique d’un Joe Biden serein assure pour les temps à venir la certitude d’une immortalité, durement acquise, la récompense des besogneux et des seconds couteaux".

Si le message de la puissance américaine s’impose, on ne peut totalement mettre de côté l’esthétisme donné par le traitement de la lumière et des lignes qui peut évoquer l’univers d’Edward Hopper :

Room by the sea Edward Hopper
Room by the sea Edward Hopper

Brendan Smialowski avoue être un grand fan de Hopper. Même s'il ne pense pas que son travail soit inspiré par le peintre, il estime que "la lumière bien sûr fait l'image. Sans elle, les éléments intéressants, l'agent rousse, le pilote, l'avion, la limousine ne seraient pas ainsi mis en valeur".

"On aura beau faire, on a beau savoir que les images mécaniques ne détiennent aucun secret, on les regarde, pour certaines, comme chargées d’une aura que la société industrielle n’a su faire disparaître", estime François Cheval. "Et nous sommes, conclut-il, comme les premiers praticiens, comme les premiers spectateurs de la photographie naissante, frappés par l’image révélée. Car ce n’est pas la vérité qui nous ébranle mais l’incarnation du mystère".

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