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« John and Mary », de Pascal Rambert [création] (critique d’Aurore Krol), Théâtre de Vanves

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Une tragédie des corps foudroyés
Com ment se mêlent l’amour et les rapports de force dans nos intimités contemporaines, comment se perçoit le couple – ce qu’il en reste – et quelles guerres existent encore entre les hommes et les femmes ? C’est ce à quoi sept personnages, au cours d’une même journée, vont être confrontés à travers « John and Mary », tragédie en trois actes qui inscrit le genre dans une démarche audacieuse et frontale.

« John and Mary »
« John and Mary »
- Les Trois Coups

Le pouvoir peut-il asseoir les sentiments, et à quel prix, semble demander la plume aride et précieuse de Pascal Rambert. Dans un texte à l’écriture violente et complexe, où le consensus n’a pas lieu d’être, l’auteur attaque au scalpel une prétendue pureté des sentiments. Pureté qui se serait délitée dans la peur de la perte, laissant des êtres dépourvus se débattre avec leurs envies de grandeur et leurs échecs, leurs tentatives de corruption et leur besoin d’aimer.

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Entre désaveu et mesquinerie, les sentiments demeurent malgré tout, mais la chair est froide et les postures mortifères. La vie a été extirpée des entrailles, elle gît, automutilée, dans une eau sombre aux reflets métalliques. Et si le jeu ne s’axe pas dans une démonstration charnelle, c’est pourtant bien de corps qu’il est question, tout le temps.

Profonde et glaçante, la lumière jaillit par faisceaux et sculpte les contours partiels de silhouettes sorties de la pénombre. Des silhouettes effilées qui, ainsi exposées en clair-obscur, reflètent toutes les supposées cassures qu’elles vont devoir endurer. Sur un plateau pensé de manière quasi métaphysique, sorte de diamant noir à la beauté enténébrée, aucune ligne de fuite ne se laisse entrevoir.

Un écrin luisant et coupant

Cet espace est un écrin luisant et coupant, dont la scénographie exacerbe la rigueur formelle des déplacements : géométrie implacable, symétrie obsessionnelle où les confrontations s’effectuent sans regard, ne faisant qu’appuyer d’avantage leur caractère irréversible.

Sur un plateau inondé, où se diffractent et se démultiplient les reflets de manière somptueuse et spectrale, les personnages voudraient échanger et se dire. Mais leurs tirades sont bien souvent amputées de réponses, monologues désolés de solitude au bord du gouffre. La parole, de toutes les manières possibles, est mise au cœur du dispositif scénique. Implacables, les mots deviennent alors des armes, flèches métalliques qui viennent se ficher sous la peau, comme un piège de douleur sourde, un étau qui se resserre sur les destinées.

Voix et souffles en tension donnent à entendre une parole fluide et sublimée, comme intemporelle. Si le jeu pourrait se permettre plus de lâcher-prise, afin de rompre avec la précision chirurgicale de l’esthétique d’ensemble, chacun des comédiens incarne avec un charisme et une application sans faille le rôle dont il est investi. Ainsi, chaque syllabe, chaque instant, est porté par une présence totale des interprètes, Martin Douaire en tête, dont les tirades pleines de noblesse blessée foudroient les esprits.

Spectateur visé et touché

En guise de parques efflanquées et satiriques, un chœur d’ondines lubriques vient, quant à lui, ponctuer et désamorcer le propos, robes translucides et électriques apportant couleur et recul à ce qui se joue et se déjoue devant les yeux d’un spectateur visé et touché.

Avec cette pièce, Thomas Bouvet signe une mise en scène exigeante et radicale, dont on ne peut qu’admirer le parti pris et la justesse. Le texte de Rambert, à la narrativité floue, n’avait rien d’évident. Mais il est ici sublimé. Et les situations dont on a été témoin ne cessent de provoquer et de résonner en nous.

Aurore Krol

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

*John and Mary, * de Pascal Rambert (création)

Texte : Pascal Rambert, Actes Sud-Papiers, 1992

Compagnie Def Maira

Mise en scène, lumières : Thomas Bouvet

Avec : Martin Douaire, Sophie Neveu, Thomas Bouvet, Noemi Laszlo, Julien Varin, Marianne Fabbro, Damien Houssier, Shady Nafar, Charlotte Van Bervesseles

Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy

Maquillage, coiffure : Nathalie Regior

Costumes : Aude Desigaux

Musique additionnelle : Jean-Charles Schwartzmann

Régie lumière : Marc Chauvelin

Régie son : Emmanuel Hospital

Théâtre de Vanves, scène conventionnée pour la danse • 12 rue Sadi‑Carnot • 92170 Vanves

Réservations : 01 41 33 92 91

billetterie@ville-vanves.fr

Durée : 2 h 30

Du vendredi 12 au mardi 23 octobre 2012, à 20 h 30, relâche le dimanche

15 € | 13 €