Publicité

John Berger se raconte : "Tout. Tout est narration sur cette terre"

John Berger en 2010
John Berger en 2010
© AFP - LEONARDO CENDAMO / Leemage

A voix nue. En novembre 1989, l'écrivain John Berger était l’invité d’A Voix Nue, où il s’était confié à Elisa Mantin sur quelques jalons de sa vie et son oeuvre : le monde paysan, l'exil, la peinture, la prière.

En 1989, l'écrivain John Berger s'entretenait avec Elisa Mantin pour l'émission A voix nue, au cours de laquelle il revenait sur certains de ses principaux centres d'intérêt et sur les thèmes dont il a jalonné son oeuvre. L'observation du monde paysan, l'exil, la religion, admirer la peinture... A l'occasion de la mort de l'écrivain ce 2 janvier 2017, réécoutez ci-dessous ces cinq temps d'entretien.

Episode 1 : Regards sur Le Monde Paysan

John Berger explique les raisons pour lesquelles il a choisi de s'installer en France dans un petit village savoyard. Il raconte son adolescence difficile dans un internat et sa passion pour le monde paysan.

Publicité

John Berger : Regards sur le monde paysan

28 min

“Je crois que, plutôt qu’être un penseur, je suis une espèce de colporteur. Ça c’est mon style. Quand je voyage, j’ai toujours les sacs trop lourds, remplis de bouquins, de cahiers, de papiers, que souvent je ne lis pas. Mais je les porte comme compagnie.”

“Comment je suis arrivé dans un village, en France ? C’est très difficile de répondre à cette question, parce qu’on ne peut jamais expliquer le cours de la vie, du passé. Il y a toujours tant d’inattendu, l’avenir est toujours plein de choses qu’on a pas prévues. C’est pas possible de regarder en arrière et de dire vraiment pourquoi je suis ici maintenant.”

Episode 2 : L’écrivain et la terre

John Berger revient sur les raisons pour lesquelles il pense que le rôle du conteur est essentiel et définit le conteur dans la société paysanne, ainsi que les raisons pour lesquelles il ne se considère pas, lui-même, comme un conteur.

John Berger : l'écrivain et la terre

29 min

“Tout. Tout est narration sur cette terre. Et ça commence avec la création et ça continue jusqu’à la fin. C’est une forme de narration, ce que nous vivons. Donc j’emploie des genre différents mais c’est toujours plus ou moins avec la même idée, avec le même esprit. Le chien en moi, c’est toujours le même parfum, la même odeur qu’il suit. Cette trace narrative de ce qui se passe, de ce qui arrive aux hommes et aux femmes, bien sûr.”

“Les paysans sont les porteurs d’une continuité de l’expérience humaine, unique. Dans toutes les autres classes ou milieux sociaux cette continuité est rompue. Bien sûr il y a une continuité scientifique, il y a une continuité dans la médecine, dans la littérature. Mais là on parle d’un métier, d’un corpus de savoir. Tandis que moi je parle de choses vraiment vécues, de vies. Si les paysans disparaissent, cette continuité sera rompue, et nos liens avec l’histoire, avec les vies vécues avant nous, seront beaucoup moins directs ou proches.”

Episode 3 : Le critique et son art

Devenu un critique d'art engagé, John Berger explique sa réflexion sur l'activité de critique d'art. Grand passionné de Cézanne, il en analyse la peinture, avant de revenir sur les raisons pour lesquelles il a cessé cette activité.

John Berger : le critique et son art

29 min

“Quand j’étais très jeune, j’ai été envoyé dans une école, un internat, et à l’âge de 16 ans je me suis évadé de cette prison. Et c’était vraiment comme une prison, nous n’avions pas le droit de sortir. Il y avait dans cet école un professeur d’art, et cet homme était un peintre. Il s’appelait Shepherd, qui veut dire berger en anglais. Et il m’a beaucoup encouragé. Quand je pense maintenant, ce que je faisais n'était pas vraiment à son goût. Lui, il adorait Cézanne. Donc quand je me suis évadé de cette école, je suis allé chez lui, il avait une petite maison à Oxford. Et il m’a adopté. Et dans le coin, où moi je dormais, il n’y avait que des livres sur l’art. Je me suis caché là pendant 10 jours, et je lisais. Les essais, les biographies, les critiques sur l’art. Et finalement ça a été arrangé, je suis allé à Londres. C’était en 1942. Et à Londres j’ai gagné une place à l’école des Beaux Arts. Mais je crois que pendant ces 10 jours quelque chose s’est passé chez moi.”

“Le [critique traditionnel] ne m’agace pas vraiment, je trouve que souvent ce qu’il écrit n’est pas très intéressant et que souvent il est un peu prétentieux. Mais peut-être que moi aussi. Peut-être qu’à cause des difficultés d’écrire sur le visuel, il devient un peu rhétorique ; et je déteste la rhétorique, parce qu’à ce moment les mots couvrent la réalité au lieu de la montrer. Et ça c’est dangereux.”

Episode 4 : L’exil

John Berger développe ici le thème dominant de son oeuvre : l'exil. Pour lui, le XXe siècle est le siècle des migrations, thème auquel il est d'autant plus attaché qu'il le renvoie à son enfance difficile, dont il fait le récit.

John Berger : l'exil

29 min

“Notre siècle, c’est un siècle de séparation, de déchirement terrible. De déchirer les gens, from home. [...] Pour des circonstances très différentes, en effet mon enfance s’est terminée très tôt, parce que dès l’âge de 6 ans je suis envoyé dans un internat, parce que mes parents faisaient ça en croyant que c’était pour mon bien. En tout cas cette école était une maison de fou. Nous vivions une vie dans une terreur totale, c’était presque comme Dickens l’a décrit, avec des punitions cruelles.”

“Dans la culture anglaise, il y avait et il y a toujours un refus de l’existence de la douleur. Tandis que dans les autres cultures et chez moi, la douleur était admise. Peut-être même que nous avons compris que c’est avec la douleur, avec les pertes, que c’est exactement là que les grands espoirs commencent. Que quand tu te sens vraiment abandonné, tu commences à trouver un grand chemin d’espoir.”

“Disons que l’exil souligne ce qui est absurde dans la vie, dans sa façon très marquée.”

“Par définition, “home” est le centre du monde. Quand tu es obligé de quitter ce centre, où tout l’avenir, tout le passé, et tout ce qui existe sur Terre est dans un certain sens réuni, tu pars et tu perds le sens d’un centre, et tu tombes dans l’absurde. Et à ce moment, peut-être, le besoin de la foi est plus grand.”

Episode 5 : L’art et ses prières

Aux yeux de John Berger, l'écrivain a pour rôle celui de "secrétaire de la mort". Il fait le lien entre la poésie, la prière et Dieu. Il revient également sur les raisons pour lesquelles il écrit sur la religion, alors qu'on le qualifie comme un homme de gauche et s'interroge sur la phrase d'André Malraux : "Le XXIe siècle sera-t-il religieux, ou ne sera pas".

John Berger : l'art et ses prières

29 min

“Quand il y a quelqu’un que je connais, que j’aime, et qu’il ou elle trouve la mort. J’ai à ce moment une pulsion, souvent très très forte, peut-être pas tout de suite mais après un moment de deuil, d’écrire quelque chose sur elle ou sur lui. Combien de fois ça m’est arrivé. Et ça ne m’arrive pas “Tiens, voilà un sujet !”. Bien sûr pas ça, on ne cherche jamais les sujets, ce sont les sujets qui nous cherchent. Et si un jour les sujets ne me cherchent plus je serai très content, et je ferai des dessins et de la moto. Mais après un mort, souvent il y a un sens d’obligation. Et obligation, à qui ? Pas à l’être mort, pour lui c’est mieux de prier peut-être. Mais moi je ne crois pas aux prières pour les morts, ça ne m’a jamais convaincu. Pour les vivants, oui. Je crois que l’obligation n’est pas pour quelque chose mais contre quelque chose. Je crois que c’est une obligation contre l’oubli. Peut-être même contre l’oubli chez soi-même.”