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John R. MacArthur : "Nous n'arrivons pas à nous parler"

Par
John R. MacArthur
John R. MacArthur
© AFP - KENZO TRIBOUILLARD

Coronavirus, une conversation mondiale. Dans le cadre de la journée spéciale de France Culture consacrée au "débat public", le président et éditeur de Harper’s Magazine s'inquiète de l'état dégradé du débat aux Etats-Unis, à moins de trois semaines de la présidentielle.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

John R. MacArthur est président et éditeur de Harper’s Magazine. Il est également chroniqueur pour le quotidien québécois, Le Devoir. Dans ce texte, il dresse un état des lieux du débat aux Etats-Unis. 

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Le soi-disant débat public aux Etats-Unis est d’une violence inédite depuis les années soixante et nous ne sommes même pas en guerre. Pire, il n’y a pas de personnalités éloquentes comme Martin Luther King, Eugene McCarthy ou William Sloane Coffin pour encadrer une critique saine de cette violence et la contrecarrer. Les menaces viennent de toutes parts. Evidemment, Donald Trump attise cette violence. Il est en réalité en train d’annuler par avance l’élection, en affirmant que les bulletins de vote par correspondance seront frauduleux et que des gouvernements étrangers impriment de faux bulletins. Il faut savoir qu’il y a chez nous des gens armés, des militants qui portent des fusils dans la rue, et que lorsque le président a été interrogé sur ces groupes lors du débat avec Joe Biden, il leur a dit : “Préparez-vous !”  Autrement dit préparez-vous pour le soir du scrutin. Il y a des fous armés qui courent les rues et il y a de quoi être inquiet. Je le suis, réellement pour le 3 novembre et les jours qui suivront. 

Pour autant, on ne peut pas uniquement blâmer Trump. J’ai pour ma part toujours pensé qu’il était un symptôme et non une cause du malaise américain. La racine, malheureusement, ce sont les attaques quasi systématiques contre la classe ouvrière menée par le Parti démocrate durant les années Clinton, avec les accords de libre-échange comme l’Alena, avec la bascule du parti vers la droite et la quasi-disparition des syndicats, qui avaient auparavant une importance majeure dans la vie des ouvriers. 

La culture syndicale a disparu, les revenus des classes ouvrières ont baissé, et en 2016 les “petits blancs” ont refusé de voter pour Hillary Clinton. Parmi eux, des millions d’anciens électeurs d’Obama qui ont choisi Trump. Des millions qui ne sont pas racistes mais en colère contre ce système bi-partisan qui a laissé se dégrader leur santé économique. Or Trump a, à son tour, déçu. Il avait promis de faire revenir l’industrie, il avait promis de relancer la culture de l’usine, mais après un léger rebond il y a deux ans, les emplois industriels baissent de nouveau. Beaucoup de gens sont donc déçus par les élites du parti démocrate mais également furieux contre Trump. Tout cela crée énormément de colère et de frustration. 

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Le droit de se faire entendre

Je ne suis pas de nature trouillarde ou paranoïaque, mais aujourd’hui j’ai peur. Car nous n’arrivons plus à nous parler. Le premier débat Trump-Biden a été très commenté mais pour moi le débat entre les candidats à la vice-présidence, Mike Pence et Kamala Harris, était encore plus significatif. Chacun a envoyé des slogans préparés à l’avance mais ils n’ont jamais réellement croisé le fer. Ils se sont adressés aux caméras, mais pas l’un à l’autre. En clair, il n’y a pas eu de débat ! 

Alors le débat existe-t-il ailleurs ? Malheureusement, de moins en moins. L’extrême polarisation de notre société repousse l’idéal libéral américain, selon lequel tout le monde a le droit de se faire entendre, la liberté de parole et de la presse sont primordiales et la tolérance de l’autre est primordiale. Lorsque nous avons publié la   Lettre sur la justice et un débat ouvert, la fameuse “lettre du Harper’s” sur la cancel culture qui a été reprise en France par Le Monde, nous avons pu ouvrir, et avoir, un véritable débat entre gauche radicale, gauche traditionnelle, centre-droit et même extrême droite. Mais ça n’a hélas pas duré.

Les intellectuels n’ont pas ici la place privilégiée qu’ils peuvent avoir en France. Les universités sont de moins en moins des lieux de débat, même s’il faut se garder de généraliser. La cancel culture y est vraiment très présente et l’on entend chaque jour parler du boycott de tel ou tel professeur, qui a, par exemple, osé dire quelque chose contre le démantèlement des monuments sudistes. 

Car oui, il existe des arguments libéraux et historiques pour s’opposer à ces démantèlements. Et en tant que libéral, anti-raciste, j’aimerais pouvoir les entendre ! Mais dire cela à voix haute dans une université est aujourd’hui dangereux. Pour prendre un autre exemple, j’ai moi-même défendu le droit de voir le film J’accuse de Polanski alors que je n’accepte évidemment pas la conduite criminelle de Polanski. Il s’agit pour moi de deux choses différentes, mais nous n’avons même plus la capacité de poser ce débat. Et si j’avais dit cela à l’université, devant des étudiants, j’aurais été critiqué, attaqué. 

Qu’en est-il des médias ? Pour moi, éditeur, présenter des opinions diverses est un devoir démocratique. Je ne peux pas imaginer lire chaque mois une revue qui refléterait mes opinions à 100%. Or nous voyons bien, en lisant leurs pages "Débats", que les grands quotidiens américains ont abandonné ce devoir. Ils ne l’ont pas abandonné par idéologie car ce ne sont pas des idéologues qui voudraient transformer la société américaine, ce sont des centristes. En réalité ils ont abandonné ce devoir démocratique par peur. Peur de twitter, peur de cette minorité de gens qui hurlent. Quand le rédacteur en chef des pages débats du New York Times est poussé à la démission pour avoir publié la tribune d’un sénateur de l’Arkansas appelant à envoyer "les troupes" pour mettre fin aux manifestations après la mort de George Floyd , ce journal ne défend pas ses principes, les principes du libéralisme. Si j’avais été patron du New York Times, j’aurais dit aux journalistes qui protestaient : "J’ai fait mon travail en publiant une opinion différente, à présent faites le vôtre ! Sortez et ramenez d’autres points de vue !" Mais la direction du New York Times a cédé à la foule. Evidemment, au Harper’s aussi nous avons des débats internes sur ce que nous publions. Mais nous préférons évoluer dans nos idées plutôt que d’être dans une certitude morale qui écrase toutes les autres opinions. 

Je suis aujourd’hui très pessimiste. Nous avons pourtant vécu de pires moments dans notre histoire récente : la guerre du Vietnam, les assassinats de King et de Kennedy… La situation était alors explosive, mais nous avions les outils sociaux pour éteindre l’incendie, remettre la société en marche. Je ne sais pas si nous en sommes capables aujourd’hui. 

John R. MacArthur
Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale. 

Emmanuel Laurentin et Chloë Cambreling