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Jonathan Littell : "Oleg Sentsov oblige le monde à se confronter à la nature tortionnaire du pouvoir russe"

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Olegt Sentsov lors de son procès en Russie en août 2015.
Olegt Sentsov lors de son procès en Russie en août 2015.
© AFP - SERGEI VENYAVSKY

Entretien. Au 100e jour de grève de la faim du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, des personnalités occidentales poursuivent la mobilisation pour le faire libérer. Parmi elles, l'écrivain Jonathan Littell qui a longtemps travaillé en Russie et sur la Russie. Il est notamment l'auteur de "Tchétchénie, an III".

"Oleg Sentsov peut mourir à chaque minute qui passe", c'est l'intitulé d'une tribune publiée dans le journal Le Monde le 21 août 2018, jour du 100e jour de grève de la faim d'Oleg Sentsov. Le cinéaste ukrainien est détenu depuis quatre ans dans un centre pénitentiaire en Sibérie. Il a été condamné à 20 ans de prison pour "terrorisme". Depuis son incarcération de nombreuses personnalités se mobilisent pour obtenir sa libération. 

L'écrivain franco-américain Jonathan Littell, lauréat du prix Goncourt 2006, fait partie des signataires de la tribune du Monde. Selon lui, le cas d'Oleg Sentsov est symptomatique de l'inertie occidentale face aux "abus" de la Russie. Entretien

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La tribune que vous cosignez éreinte les "compromissions et les lâchetés des démocraties européennes  face à Vladimir Poutine". Pourquoi ? 

Il y a tout une série de manœuvres par rapport à la Russie ces dernières années qui sont en fait un mélange de fermeté et de lâcheté. Parfois on est ferme sur certaines choses. Les Anglais ont été extrêmement fermes après l'histoire de l'empoisonnement au Novitchok à Salisbury. Parfois on est presque à la limite de la complicité comme quand Emmanuel Macron autorise des vols soi-disant humanitaires russes à décoller depuis la France pour apporter de l'aide au gouvernement de Bachar al-Assad en Syrie. 

Donc en fait c'est une politique presque illisible tellement elle est faite de va-et-vient. On est très gentil avec la Russie pendant la Coupe du Monde et en même temps on maintient les sanctions. C'est difficile de voir une politique claire

Vladimir Poutine est-il intouchable ?

Non. On sait que Vladimir Poutine est un tacticien brillant qui joue avec des cartes très faibles mais qui les joue brillamment face à des gens qui ont beaucoup plus de cartes que lui mais qui ne savent pas jouer. Ça c'est une réalité depuis plusieurs années. Il y a eu la façon dont il a interféré avec les élections américaines, la façon dont il a presque instrumentalisé la gestion de la crise des réfugiés syriens provoquée par ses propres forces armées, car ce sont les bombardements russes qui ont poussé des dizaines de milliers de Syriens à fuir pendant la grande crise des réfugiés qui a provoqué tant de problèmes politiques chez nous.

Il a donc un pouvoir de nuisance énorme auquel nous ne savons pas comment répondre. Tout le monde hésite. Les pays européens ne sont pas assez soudés. Désormais, c'est l'Allemagne d'Angela Merkel qui est en mauvaise position et qui a repris le dialogue avec la Russie de Poutine sur certains dossiers. Néanmoins, Vladimir Poutine continue d'avancer ses pions de manière systématique, mais nous ne faisons aucun effort coordonné pour endiguer ou réduire son pouvoir de nuisance.

Pourquoi renonce-t-il à libérer Oleg Sentsov jusqu'à lors  ?

Cela doit être un calcul de sa part : il a plus à perdre qu'à gagner en le libérant. A mon avis, s'il le libère, il pense que cela enverra un signe de faiblesse en interne. Et pour lui, il doit toujours calculer l'interne contre l'externe. Car il a ses propres difficultés en interne. Pour lui, je pense que le coût politique serait élevé en cas de libération de Sentsov. Alors à nous de faire augmenter le coût politique pour Poutine d'un décès de Sentsov. D'où les pétitions, les tribunes, les appels aux dirigeants occidentaux, comme Macron, à s'adresser directement à Poutine pour lui expliquer que si Sentsov meurt, cela va être un point grave pour la Russie. 

Mais il reste impossible de savoir exactement comment Poutine fait son calcul. Peut-être qu'il veut faire un exemple pour les autres prisonniers ukrainiens pour lesquels Sentsov fait sa grève de la faim. Peut-être aussi que ce n'est pas évident pour lui vis-à-vis des autres forces politiques russes, dont il est plus l'arbitre que le dirigeant, s'il donne l'impression qu'il cède à une pression de l'occident, quel que soit le sujet. Donc ce ne serait pas le cas Sentsov qui poserait problème, mais le fait de céder à une demande des occidentaux.

Et que se passerait-il en cas de décès d'Oleg Sentsov ?

L'image de la Russie est tellement dégradée sur d'autres sujets que ça ne ferait qu'un mauvais point de plus. Ceux qui, bec et ongles, en France et en occident, soutiennent la Russie – et il y en a beaucoup – trouveront un moyen de faire glisser cela sous le tapis et d'excuser cette histoire. Pour ceux qui considèrent que la Russie est une menace pour les démocraties occidentales et pour l'ordre mondial d'après-guerre tel qu'on l'a conçu, ce sera un mauvais point supplémentaire. 

Mais ça n'ira que s'ajouter à une très longue liste d'offenses gravissimes de la part de la Russie. Empoisonner quelqu'un dans un pays de l'Union Européenne avec un agent toxique absolument banni dans le monde entier, c'est très grave aussi. Le Russes n'en sont pas à une saloperie près, laisser mourir Sentsov ce n'est rien pour eux. Ma question dans ces circonstances c'est de savoir comment voler au secours de Sentsov et des 70 autres prisonniers politiques ukrainiens. Je ne sais pas. On fait ce qu'on peut. Ces pétitions, ces tribunes et ces appels aux dirigeants occidentaux servent plus à mettre de la pression sur nos dirigeants que sur les Russes. 

Et comme je le disais, le président Macron est l'un des dirigeants occidentaux qui a le plus parlé de Sentsov directement à Poutine. Je ne pense pas que Merkel ce soit beaucoup intéressée à ce cas, et surtout pas Trump. Mais franchement, les moyens sont extrêmement limités et Sentsov le sait. Il y avait une fenêtre de tir pendant la coupe du monde. Il a bien calculé sa grève de la faim pour que cela tombe à un pic pendant la coupe du monde. La coupe du monde est passée, tout le monde a applaudit les Russes pour leur coupe du monde bien organisée. La FIFA était ravie. Tout le monde a dit : "C'est super, c'est un pays civilisé". Puis on est passé à autre chose. Donc maintenant Sentsov peut tranquillement crever, ça fera du bruit pendant une semaine, puis on oubliera. Je suis assez pessimiste. 

D'autant plus que vous avez des expériences avec la Russie, avec le pouvoir russe et la guerre. Tout ce qui a pu être constaté dans le nord Caucase, les tortures et les exactions, comment le pouvoir s'est-il alourdi du côté de Poutine et du Kremlin au fil du temps ?

En fait, beaucoup d'entre nous, qui avons effectivement travaillé à l'époque de la Tchétchénie, on tient le même discours sur Poutine depuis qu'il est au pouvoir, c’est-à-dire depuis 18 ans. Pendant la première décennie de son règne, ce discours était complétement inaudible. Bien sûr, aux Etats-Unis, ils émettaient des réserves, mais ils s'empressaient d'ajouter que la Russie est un grand pays. Un pays avec lequel il fallait traiter et qu'il fallait intégrer dans le jeu occidental. Tout le monde se voilait la face. Les petits groupes militants en France ou ailleurs disaient : attention ce type est quand même une menace pour les droits de l' l'Homme. Il a fallu l'invasion et l'annexion de la Crimée, l'invasion de l'Est de l'Ukraine et la quasi destruction de la moitié de la Syrie pour que finalement les puissances occidentales se réveillent un peu et disent : ah oui effectivement, non seulement la Russie ne nous veut pas du bien et en plus a un fonctionnement qui fait qu'il marche complétement sur tous les accords internationaux , tout ce qui fait que,  depuis la seconde guerre mondiale,  on ne se fait plus la guerre entre pays. Les fondements de la stabilité internationale qui sont le rejet des guerres entre pays, le respect des Nations unies, etc. La Russie marche dessus. Elle considère que tout ce qu'il y a autour de la Russie est son pré carré. Qu'ils peuvent y toucher, qu'ils ont le droit de le faire. De faire tout ce qu'ils veulent.

Déjà, avec la guerre en Géorgie, la Russie a trouvé tout un tas d'excuses. Elle a envahi un pays voisin, Sarkozy a accouru pour négocier un cessez-le-feu mais il s'est fait totalement enfumer par le Russes. Ces derniers occupent toujours l'Abkhazie et l'Ossétie, même sous couvert d’une fiction de pseudo républiques indépendantes. Ce sont des zones occupées par la Russie et l'occident n'a absolument pas réagi à l'époque. Obama est arrivé au pouvoir six mois plus tard et il a remis les compteurs à zéro. Sarkozy a fait comme s'il ne s'était rien passé. A ce moment, on a envoyé un signal très fort aux Russes : dans leur pré carré ils peuvent faire ce qu'ils veulent. 

C'est ce qu'ils font encore aujourd'hui

En tout cas, tant qu'on ne leur dit pas d'arrêter de manière forte, ils continuent. Les sanctions sont un outil très utile : ça mord là où ça fait mal. D'autant plus que le dernier round de sanctions américaines est très ciblé. Pas comme on a pu le faire par le passé en Iran ou en Irak. En Russie, cela touche des individus très proches de Poutine et du pouvoir. Ça affecte leurs entreprises, leur possibilité de commercer, leur possibilité de continuer à s'enrichir. Et là, évidement en interne ça grogne énormément. Beaucoup de gens autour de Poutine se demandent si cette politique expansionniste en vaut la peine.  L'effondrement du rouble cause d'importants dégâts à leurs entreprises. Oleg Deripaska par exemple (grand oligarque russes) souffre terriblement en ce moment. En interne, il le fait certainement savoir. Alors, s'il s'agit de deux ou trois oligarques, Poutine peut dire "aller vous faire foutre, je fais ce que je veux". Mais si c'est toute la classe économique supérieure qui commence à se rebeller, il va être obligé de lâcher du lest. Ces sanctions-là sont un outil de pression très forte, encore faut-il qu'elles soient soutenues, coordonnées, et qu'on ne les interrompe pas comme certains en Europe voudraient le faire. Sentsov est un cas emblématique, mais c'est une goutte d'eau au regard  de l'ensemble des problèmes.

Pourtant la tribune que vous cosignez affirme qu'Oleg Sentsov pose un acte politique majeur…

Oui tout à fait. C'est très emblématique ce qu'il fait. Du coup, il oblige tout le monde à se confronter publiquement à la nature complètement tortionnaire du pouvoir russe, sans doute au sacrifice de sa vie. Oui, ça c'est un geste purement politique, je suis tout à fait d'accord avec cela.