Jorge Carrasco : "Ce n'est pas normal d'avoir 60 000 morts et 80 journalistes tués, en 10 ans, au Mexique"

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Jorge Carrasco : "Ce n'est pas normal d'avoir 60 000 morts et 80 journalistes tués, en 10 ans, au Mexique"

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GUADALAJARA (MEXIQUE), 26/03/2017. Des journalistes mexicains manifestent contre le meurtre de trois de leurs collègues en seulement un mois.
GUADALAJARA (MEXIQUE), 26/03/2017. Des journalistes mexicains manifestent contre le meurtre de trois de leurs collègues en seulement un mois.
© Maxppp - Ulises Ruiz Basurto/EFE/Newscom

Journaliste d'investigation de l'hebdomadaire mexicain Proceso, Jorge Carrasco a été menacé de mort après avoir enquêté sur l'assassinat de sa collègue Regina Martinez Perez dans l'Etat du Veracruz. France Culture le recevait en mai 2013.

En 2012, l'assassinat de la journaliste Regina Martínez Pérez, dans l'Etat du Veracruz, a marqué un tournant au Mexique dans l'impunité des crimes contre la presse. C'est en tentant de faire la lumière sur les circonstances de sa mort que Jorge Carrasco, son confrère du magazine d'investigation Proceso, a été menacé de mort à son tour. Placé sous protection, il a dû fuir le Mexique et se réfugier en Europe pendant quelques semaines, au printemps 2013. 

Depuis, Jorge Carrasco a été rejoint par 60 journalistes de 25 pays dans le "Projet cartel". Un projet dont Radio France est partenaire, et qui publie ces jours-ci les résultats de ses enquêtes menées pendant près d'un an. Il y a urgence car depuis l'an 2000, pas moins de 119 reporters ont été tués au Mexique, faisant de ce pays le plus dangereux au monde pour la presse.

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Florian Delorme le recevait dans Cultures Monde le 24 mai 2013. Il livrait alors à nos auditeurs les conclusions de ses enquêtes sur les liens entre le pouvoir politique, les cartels de drogue et les réseaux criminels dans le Veracruz et dans le reste du Mexique.

Le Retour de...
18 min

Est-ce qu'il est apparu, dans votre enquête, qu'il y avait des incohérences dans les conclusions du rapport de police sur les circonstances du meurtre de Regina Martínez ?

Jorge Carrasco : "Regina Martínez a été assassinée le 27 avril 2012. Cela a été une très mauvaise surprise pour nous. Nous pensions que l'hebdomadaire Proceso, un journal si important, ne pouvait pas être directement attaqué par ce genre de crimes."

Depuis le début de notre enquête sur les conditions de l'assassinat de Regina Martínez, nous avons eu des doutes sérieux sur le travail du procureur de justice de l'Etat du Veracruz.

"Nous souhaitions que l'enquête suive une certaine ligne qui se focaliserait sur les conséquences que le travail de journaliste de Regina aurait pu avoir sur des individus ou des groupes de personnes en particulier. Le procureur de l'Etat du Veracruz n'a jamais mené l'enquête dans cette direction. Nous en avons parlé dans Proceso, mais le procureur a réagi en faisant venir et en enquêtant sur des journalistes amis de Regina, et nous nous demandions pourquoi. C'était en fait une action d'intimidation de la presse, et des proches de Regina."

"Notre expérience de journalistes dans le Veracruz montre qu'il y a un lien entre le monde officiel, politique, et le monde criminel"

Que faut-il comprendre de tous ces éléments ? Qu'il y aurait des collusions entre les pouvoirs politiques et le narcotrafic dans l'Etat du Veracruz ? 

Jorge Carrasco : "Notre expérience de journalistes dans le Veracruz montre qu'il y a un lien entre le monde officiel, politique, et le monde criminel. J'ai moi-même publié quelques articles à ce sujet, et les résultats de mes enquêtes vont toujours dans ce sens. Il y a un lien permanent entre quelques fonctionnaires du gouvernement et le monde criminel au Veracruz. Regina Martínez était quelqu'un de très méticuleux et faisait attention à ces liens. Avec mes collègues de Proceso, nous allions au Veracruz pour enquêter et publier ces informations, et c'était également dans le but d'essayer de protéger Regina, qui était originaire du Veracruz."

"Nos enquêtes reposaient sur des enquêtes judiciaires étatsuniennes, de sorte que ce que l'on avançait dans nos articles avait un fondement : lors de l'enquête sur le meurtre de Regina Martínez, nous n'avons publié aucune information qui n'était pas confirmée. Nous ne pouvons pas parler d'une confrontation entre le procureur et nous-mêmes, mais l'on peut dire que l'on avait deux points de vue différents."

"Nous n'avons jamais pensé que nous allions subir les conséquences de l'enquête que nous menions sur Regina" 

"Deux semaines avant le premier anniversaire de son assassinat, j'ai commencé à recevoir des informations concernant d'éventuelles actions à mon encontre.  Une de mes sources les plus fiables sur les affaires de sécurité et sur ce qui a trait au crime organisé m'a envoyé un message me disant : "Je ne sais pas ce que vous avez écrit cette semaine pour Proceso, mais le gouvernement du Veracruz est très fâché contre vous."

Le Reportage de la rédaction
4 min

Vous allez bientôt retourner au Mexique...

Jorge Carrasco : "Oui. Nous avons pris cette décision. C'est un choix qui implique aussi ma famille. Ma femme est également journaliste. Par principe, nous ne souhaitons pas quitter notre pays. Nous pensons que le fait de faire émerger cette affaire, qui porte en elle une dimension internationale, est également une façon d'obtenir une protection de la part du gouvernement mexicain. C'est une chose très importante aujourd'hui, car le gouvernement d'Enrique Peña Nieto est soucieux de montrer une nouvelle image du Mexique à la communauté internationale."  

Pensez-vous que l'on arrivera un jour, au Veracruz, à travailler en tant que journaliste sans risquer sa vie comme vous le faites ? 

Jorge Carrasco : "J'aimerais, un jour, pouvoir retourner à un certain niveau de normalité. Je le souhaite. Ce n'est pas normal d'avoir 60 000 morts, 10 000 disparus, 15 000 déplacés et 80 journalistes assassinés en 10 ans. On ne peut pas admettre que cela soit normal. Et je ne souhaite pas devenir moi-même un chiffre de plus dans ces statistiques."